mercredi 16 novembre 2016

Bonne nouvelle du désastre et Alcools, Leopoldo María Panero

Un petit livre rouge ouvert sur l'inconscient, épais et conséquent. Une plaquette, comme jaunie, légère et fatale comme un coma éthylique. Qui accrochent la lumière, le lecteur qui y pénètre. Qui rejettent, visqueux, celui qui seulement les feuillettent.


Bonne nouvelle du désastre et Alcools : telle est la vie rêvée et avérée de Leopoldo María Panero, aperçue avec Ainsi fut fondé Carnaby Street, écrit et paru dès 1970, mais traduit et publié pour la première fois en français en 2015 au Grand Os. Tels sont également les titres des deux ouvrages traduits et parus à leur tour respectivement aux printemps 2013 et 2014 aux Editions fissile, qui inaugurent et poursuivent à la fois l'édition des œuvres complètes du poète. Une œuvre et une maison remarquables par la qualité de ces publications.

Bonne nouvelle du désastre & autres poèmes (1980-2004)

Traduit de l'espagnol par Victor Martinez — qui avait déjà cotraduit Ainsi fut fondé Carnaby Street avec Aurelio Diaz Ronda — et Cédric Demangeot, Bonne nouvelle du désastre & autres poèmes (1980-2004) comprend, comme le dévoile plus amplement les Notes de ce dernier sur la présente édition, une première et précieuse anthologie en neuf séquences intitulées Tout ce qui est léger doit tomber (1980-1998) suivie de « quatre livres importants Leopoldo María Panero publiés au début des années 2000, et tous donnés ici dans leur version intégrale » : Aigle contre l'homme, Poèmes pour un suicidement, Bonne nouvelle du désastre, Danse de la mort et Schizophréniques.

(« Et après je vais pleurer, sur la fenêtre,
devant les inconnus, et
je vais faire beaucoup de bruit. »)

Tout ce qui est léger doit tomber, à commencer par. Autour du poème, le seul en français dans le texte, qui introduit cet autre composé de tous les autres, comme autant d'hommages et d'adieux à l'enfance, d'anamnèses et de désespérances. Drôle de vie et mort de Leopoldo María Panero, mises en scène par lui-même ou. Par l'un de ses doubles, imposteur, hétéronyme égaré, doppelgänger, meurtrier. Suivent les Crapauds, avec cette bonhomie que l'on retrouve dans Le Voyage d'Ana Tot. Et après eux le déluge, la bave, l'excrément, avec le festin nu de l'Héroïne. Le cerf, la rose et le poème aussi. Le Peter Pan de Carnaby. En filigrane, Artaud, Luis Buñuel et Salvador Dalí. Sur le papier, Ezra Pound, Hölderlin et puis Scardanelli. Soit : Fous, camarades d'asile, doubles, imposteurs, hétéronymes, etc. Avec l'alcool, déjà, pour seule compagnie. Et encore la pluie. Il y a les Poèmes de la vieille, le pet, le cul, le dégoût et le refus, de la déliquescence de l'âme et de l'esprit lorsque vient la cinquantaine pour lui.

Aigle contre l'homme. Par formes anciennes, vents et vers, Raimbaut d'Orange, et cerf et bleu et rien. Ritournelle de la fin, désolations, monotonie des paysages dévastés de la vie. Mystères cependant, mais déjà : Poèmes pour un suicidement. Et de nouveau crapauds et vers et serpent, les saisons de la vie et la mort de l'auteur — « il y a un seul héros, c'est la page » — par évitement. En somme, enfin : Bonne nouvelle du désastre. Ellipses, reprises, répétitions. De celles que l'on retrouve chez Marie Cosnay, chez Paul Valéry — « La mer, la mer, toujours recommencée. » Us et abus de stupéfiants tropes. Mises en abyme, détournements. Fleur et mort et jaune et Christ. Mallarmé contre la vie. Déclinaisons : chaque mot comme un personnage. Qui son rôle qui sa place qui sa couleur qui sa fonction. Comme une allégorie. Et soudain, seul mot méritant une note de Panero dans l'intégralité du recueil : Muspilli.


« Donner un sens plus pur aux mots de la tribu » — tribut payé par Panero — sortilège bu — qui redéfinit les fonctions et attributs des symboles — dans le flot sans honneur de quelque noir mélange sur le Tombeau d'Edgar Allan Poe. Mots fous d'un fou de mots, démiurge, maudit ou. Plagiat de moi-même, presque pastiche, poème dans le poème, déridé, qui se malmène, et Neruda par la même occasion. Ou cet autre, A la manière de moi-même, ou imitation de Panero. Quand soudain « le tremblement des mots », comme un promontoire. Là où le mythe et le verbe se rejoignent et se créent — en secret. Chants de Mal[o]dor(or). Dénigrement ou mystique du saint excrément, de l'exécration. Pour en finir avec. Le jugement de Dieu (lien), avec. L'enclume et le marteau. Frapper fort avec. Non pour enfoncer au-delà, briser le corps, la croix et les clous d'un seul coup, d'un seul. Tenant.

Donner un sens. Autrement dit : Danse de la mort. Hymne, ode. A Tennyson, aux Sioux — pas aux apaches de Carnaby. A Arthur Llewelyn Jones, dit Arthur Machen, à Strindberg, à Leiris dans la geste et le mors — De la littérature considérée comme une tauromachie. Et les pages qui suivent, toute plus belles les unes que les autres, où apparaissent à l'encre sympathique l'obsédante douleur, la flèche dans le flanc de Panero, la vie contre la vie, et la mémoire, et le ressentiment -  « le cauchemar atroce de vivre, de vivre sans rêve, sans appui, à séduire tantôt Dieu, tantôt Cordélia ». Il y a une lumière chez Panero, dans les yeux de l'enfant divin, du puer. Ce pourquoi et cependant ce recueil, si ce n'est l'œuvre toute entière — est une longue plainte marquée de magnifiques coups de semonce. Un flingue chargé à blanc désespérément posé contre la tempe. Une terrible et entière Lettre au père — « Daddy, give me your hand. I am afraid. » La peur, la honte, l'impossible mort, l'improbable repos, et « l'horreur d'être toi ».


Dante et Kafka, Rimbaud et Verlaine, devenus frères d'a(r) mes, se mirent et s'éprouvent, s'épaulent et croisent le faire. L'être du Voyant — « Le désastre est une victoire de mon âme, écrire est ne pas être, face à l'épée cruelle du vent. » — Voyelles redéfinies aux couleurs de l'épouvante, de la haine, de la mort. De toutes les folies —Schizophréniques, ou La ballade de la lampe bleue. Incantations en hébreu, lyrics en anglais. Remake d'une vie où se côtoient, se tutoient, Lou Reed et Borgès. Et, si l'on se prend à fermer les yeux, d'autres poèmes s'impriment sur les paupières, que l'on cherchera en vain, errant entre les lignes comme dans les allées pendant qu'ici et là, des mots. Comme des notes, qui s'accordent en fonction des thèmes — Cerf-folie / rose-poème / bleu-terreur — reviennent, qui composent et continuent de jouer la mélodie du poème. Comme les teintes d'une même palette qui, mêlées, en composent, en appellent, de nouvelles et un tableau, amer et beau, toujours recommencé.

« Le poème est la seule hypothèse de mon existence la seule garantie de mon être : l'unique prière pour que le non-être ne soit pas identique à l'être. » Parfois, à lire une chronique, l'on croit avoir lu ce qu'elle aborde à peine ou approfondit par trop. A ce stade vous n'avez pas lu peut-être, ce pour quoi il faut lire, cette Bonne nouvelle du désastre. Où l'on comprend déjà pourquoi et comment Mon cerveau est une rose avant qu'il n'y revienne. Où l'on suit, où l'on voit. Ces points dans la typo, ronds et profonds. Comme les clous d'un ex-voto, d'une plaque funéraire. Comme une expiration, une inspiration. Comme ceux de Spoon River, que je n'ai remarqués que lorsqu'une strophe m'a rappelé un épitaphe de ce dernier. Que l'on retrouvera, et plus encore dans Conjurations contre la vie. La poésie de Panero est totale. Totale, elle doit être lue totalement. En boucle et à rebours, sans parvenir à distinguer le début de la fin.


Il y a le nom de Panero. Un nom qui domine les huit paragraphes de la préface de Cédric Demangeot — cotraducteur, éditeur de l'ouvrage et poète — dut-il pour cela procéder lui-même à une mise en page ET à une typo soulignant la liberté nécessaire, contagieuse & prophylactique, à l'approche de. Panero et de son œuvre. Une part de folie nécessaire à la création, et de création qui protège de la furie comme en témoigne la drôle et tragique quatrième de couverture qui donne la parole à. Roberto Bolaño. Il y a les mots de Panero. Et les mots de Demangeot sur les mots de Panero, justes, passionnés, poignants et beaux : « Son poème, le même sous toutes ses formes, avec un vocabulaire restreint à quelques centaines de mots peut-être, ceux des grandes obsessions increvables, avec un bestiaire d'Indien décimé et toute la bibliothèque de Babel sur le dos. »

Il y a les mots de Panero. Incarnés, dont la douceur de courbes n'existe que pour la douleur des angles, la mollesse plus que la fermeté des chairs, les muscles comme des os, secs et saillants, cassants et blessants comme du verre. Cassé, pilé, Panero ne plie pas. Jamais. En place de cela, de la posture et de l'imposture, il ressasse, clairement, à dessein. Scande, répète. Autant pour lui que pour nous. Leopoldo María Panero a trente-deux ans lorsqu'il rédige les premiers poèmes de ce recueil, cinquante-six lorsqu'il rédige les derniers, quasi le double, de sa vie. D'adulte, du moins. Dix de plus que lorsqu'il écrivit Así se fundó Carnaby Street. L'enfance est loin, qui demeure comme une blessure. Le lance, le tance, comme le membre fantôme d'une famille amputée. Il y a les maux de Panero. Leur marque sur le corps, la peau, sur les os. A l'instar d'Artaud.


Il y a le corps de Panero. Vécu comme celui d'Antonin dans la souffrance insensée. Corps im-pensé ni pensable, ressenti plus que de raison. Comme une trahison. llUne prisonll. Dont il s'agirait d'écarter les os qui lui servent de barreaux. D'écarteler. De cribler de flèches. De frapper la chair(e) — flesh. De faire sortir le péché — sin. De faire sans — sin. Insanité qu'il s'agit de. Répéter / Purger. Cul, excréments, pets. Aux hommes que l'on laisse. Comme morts, sans force, ni volonté, ni dignité. Hygiène de l'hashishin, statut de selles. De l'exilé, de l'interné, rendu à lui-même. Ecriture sans censure, viscérale, au sale sens du terme. A trop voir la figure du poète maudit, l'on en oublierait le corps encore vivant du poète — mort depuis, en 2014, et né à la postérité — s'il n'y avait ce corpus pour lui rendre hommage. Il y a la langue de Panero. L'espagnol, l'anglais, le français, le lycée italien. Il y a l'image et le regard de Panero, inoubliables.

Il y a El Desencantado, de ce film — pellicùla. Qui existe — ex-sistere. Dans lequel Panero, à 28 ans, en homme – monde et hors monde - chair et os et corps et voix - jeté hors, donc, de lui-même sur la pellicule, jetée elle-même dans le monde à l'instar de ces poèmes — se pose là. Dans la Fabrication de l'Apocalypse, dossier qui conclut ce riche recueil, Victor Martinez propose encore quelques passages transversaux et, surtout, retrace l'histoire familiale de Leopoldo María sur la base de ce film de Jaime Chávarri qui lui est consacré et dont il retranscrit les extraits les plus cathartiques. Ce film, qui constitue un poème – bave, crachat – en soi. Confession sans concession. Qui aborde sa tentative de suicide, son internement, son emprisonnement. Qui saborde son enfance son rapport à l'échec, aux institutions (scolaires, psychiatriques, toutes pénales), à l'umour comme arme, à l'alcoolisme comme drame, à la solitude. Qui tente de renouer les fils - Mon père, dit le frère. Notre père, reprend Leopoldo - de se faire à l'image du père reconstituée. Témoignage de la folie, du génie, de la démesure réunis, de la statue de l'écrivain, de sa mort, de son mystère rongé par les mythes.

Il y a une bonne nouvelle — au sens christique — dans le désastre. Qui est celle du désastre. Qui s'exprime par et dans. Son nom, son corps, sa langue, son image. Qui est celle de cette traduction remarquable, de cette édition, belle, rare, précieuse, teintée dans la masse d'un rouge — le seul dont celle-ci peut se parer sans rougir davantage. Un fissile fait missile au cœur du désastre plus général du monde, de l'existence humaine faite telle et donc fatale. Premier opus, premier obus, d'une œuvre, celle de Leopoldo María Panero. Née d'une guerre mondiale et d'une autre plus totale encore, « la guerre la plus inutile et la plus sanglante, la guerre pour être moi et pour laquelle il faudrait que l'autre n'existe pas. »  Une œuvre qui se fera plus réfléchie avec les années, comme un miroir qui, à force des bris se verrait enfin (re) constituée.

Alcools

Volume encore, fin comme du papier à cigarette - à peine une douzaine de pages -  moins rouge, mais non moins inflammable, voici Alcools, recueil monolithique et vaporeux à la fois traduit de l'espagnol par Cédric Demangeot et paru en mars 2014.
« Alcool que, par ailleurs, je ne bois pas
C'est le Coca-cola qui le remplace,
et la morsure de l'eau, son baiser sur mes lèvres. »

Tragos, titre original. Littéralement, volume, verre. De jaja, de cerveza, de vino. De tous types de boissons alcoolisées. Alcools, donc. Mais aussi Hirondelles — oiseaux vaporeux au large gosier, envolés d'un trait. L'on pense à Apollinaire, évidemment, Alcools déjà, et calligramme dans le sang — La colombe poignardée et le jet d'eau. Extrait distillé de La tempesta di Mare, tempête dans un verre d'eau lorsque les murs capitonnés, la camisole, l'isole. Traduction de traduction. Décryptage des sens et symboles, du signifié et du signifiant. De l'étiquette. Translittération du litron, avidité et vacuité. De l'écrivain réduit à sa plus simple expression, qui tourne à vide. De l'aruspice à moitié plein qui jauge le verre et parvient, à travers lui et malgré tout. A poser la question de l'identité, à interroger le sens de la vie. A convoquer les poètes défunts, à les renommer. A répéter sans fin, en déclinant, en détournant, le fantôme de Marx et de Jésus Christ, de Sartre et de Béatrice. A rappeler à ce nouveau panthéon qu'Así se fundó Carnaby Street.

« Le seul homme qui existe est un être misérable qui cache dans la syllabe du vent. »

Lowry et Bukowski, Bataille et Poe, Baudelaire et Dali, sont ici sur le même bateau, ivres de vin et de poésie. Laudanum et delirium, nommagite aigüe d'un homme hanté par les figures d'autorités qu'il refuse, mais dont il sait l'utilité en ces terres perdues — pour lui comme pour les autres, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'asile d'où il écrit. Réminiscence, oubli de — Mondes engloutis. Quand soudain, apparaissant en arrière-plan, en toile de fond, comme dans un tableau de Gustave Moreau : Mondragon. Mondragon, nom parmi les noms, asile déployant ses ailes dans l'esprit voulu dément du poète. Qui règne sur la vie et l'imagination. Qui incarne la bête, adorée et haïe, crainte et révérée, qui menace et qui protège. Mondragon, que Panero chevauche à tout crin, mais ne cite ici qu'une fois pour toutes. Là, pas de sol-meuble, pas de décorum auquel se rattacher. Et pourtant rien de sibyllin, jamais. Ni pour distinguer le bon vin de l'ivresse. L'alcool, seul, écrit, directement — dans la veine de Panero. Mais l'alcool lui-même parle de l'asile, et des raisons de l'asile.

« Ils ne veulent pas que je parle de la Mort.
Ils veulent seulement que je parle de l'alcool et d'amantes que je n'ai pas eues
(…) 
ils ne veulent pas que je parle de l'immondice, 
et c'est de la seule chose dont il faut parler. » 

Du traitement infligé à l'enfant puis à l'homme. Meurtri. Par le pater, alcoolique aussi, et la mère patrie, alcoolisée ou prostituée sous ses dehors pudibonds, comment expliquer sinon. La folie d'un monde régit par « la science infecte du garçon de café », magicien-dose, gardien du temple de la perdition. Panero qui noie le poisson, ne joue pas le jeu, ne répond pas, à la question — au sens espagnol du terme, de la Reconquista. Panero qu'il faut toujours s'attendre à attendre là où l'on ne s'attend pas à l'attendre. Qui montre du doigt Mondragon où le regard du lecteur s'abîme, quand c'est le doigt peut-être qu'il faudrait regarder, la main qui tremble, ou bien l'ensemble, tout un, au fond. Transferts, calques, transpositions, juxtaposition de mythologies parallèles ou perpendiculaires, ou contraires, dont le centre demeure — Panero. Qui se dessine, se destine au fil des volumes et que nous retrouverons prochainement avec Conjurations contre la vie et Mon cerveau est une rose & autres essais.

Texte et photos © Eric Darsan. Extraits et citations proviennent de Bonne nouvelle du désastre et d'Alcools © Leopoldo María Panero,  fissile 2013 et 2014. 

mercredi 26 octobre 2016

Spoon River, Edgar Lee Masters

Roman choral gothique au romantisme noir, chronique d'une Amérique qui soubresaute entre deux siècles, recueil poétique en vers libres, rongé par le chagrin du quotidien et secoué par le rire du tall tales, les larmes et l'écrit, ci-gît et surgit le précieux et foisonnant Spoon River d'Edgar Lee Masters, catalogue des chansons de la rivière traduit et poursuivi par le Général Instin, paru aux éditions Le nouvel Attila en partenariat avec Remue.net.

A quelques jours d'Halloween et de la Toussaint, Spoon River est un bel ouvrage qui ne laisse pas de marbre, athanor et athanée qui invite à l'écriture et grave au fond de l'œil et de la mémoire les dernières images de morts et mortes. Ames en peine, esprits en devenir, persistance rétinienne. Ellipse. Typographie. Point.

« Après cela, ténèbres. » 


1 Que sera SRA

“When I was just a child in school I asked my teacher what should I try, Should I paint pictures, Should I sing songs, This was her wise reply: Que sera sera, What ever will be, will be.” (Jay Livingston [1915–2001] et Ray Evans [1915–2007] RIP).

Spoon
    River

Rivière de l'Illinois, USA, devenu village imaginaire dont témoigne le cimetière. Rivière cuillère. Où l'on pêche, où l'on mord. A l'appât, au hanneton. RAS quoi.  

Spoon
    River
        Anthology

Bûcher des vanités, caveau, mausolée. Tombeau pour 243 âmes et autant de poèmes dressés comme des stèles. Publiés en revue puis en recueil dès 1915. Epigrammes devenus épitaphes, éloges funèbres, apologétiques, dithyrambiques, panégyriques, devenus mots d'esprits assassins qui font le jeu de l'écrivain. Avertissement aux badauds, visiteurs, visiteuse, lecteur, lectrice, diseur et diseuse. « Toi qui entre ici abandonne tout espoir » d'y voir clair dans ces enfers intérieurs, souterrains.

Spoon
    River
        Anthology Autopsy
                    & Earth

Spoon River : catalogue des chansons de la rivière. « Tableau des passions et caractères » selon l'excellente préface de la présente édition parue le 17 juin 2016, soit un siècle plus tard, qui nous dévoile l'histoire - imaginée sans doute, mais dont la réalité n'en fait aucun - du livre, de sa traduction et de son édition. De sa découverte par un libraire parisien à l'iris noir, au goût certain, à l'instinct affûté, de la traduction réalisée par un général du même nom, GI, soldat français, poilu contemporain de la première publication. Instin de mort qui remue net dans cette danse macabre d'hommes et de femmes plus ou moins respectables qui se livrent à nous. 243 âmes et plus puisque affinités. 


« Remember me. » Ici la mort constitue un début et non une fin. La Colline a des yeux, qui veille sur les siens. Cimetière pour qui y repose, labyrinthe pour qui s'y aventure. Antre de la tyrannie des passions et pulsions. Des désirs, appétits qui tiraillent les entrailles. Plaintes, lamentations. Litanies, invocations. Esprits libérés ou chagrins, vengeurs, frappeurs ou frappés d'anathème. Jugements moraux, rancœurs, res-sentiment, haine de soi, des autres. Mé-/em-/pris(es), crimes passionnels. Eros et thanatos sont sur un bateau. Eros tombe à l'eau. La rivière comme une barrière. Qui sépare, qui réunit, travailleurs et profiteurs, penseurs et bons vivants.

« C'est la manière dont les gens voient le vol d'une pomme qui fait du gamin ce qu'il devient. » D'un côté le mal né, miséreux, inquiet, maudit par tous, malheureux au jeu comme en amour, malheureux toujours. Bouc émissaire, agneau voué au sacrifice, à la Géhenne — se tuer à la tâche, perdre sa vie à la gagner, la faillite et la peine. De l'autre, le nanti, hypocrite, faux dévot — morale puritaine qui fait passer le labeur des autres et l'âpreté leur, l'honneur du village avant le bonheur celui de ses habitants. Qui moquent la poésie, l'amour et la flânerie, honorent la science, la finance et l'industrie, favorisent l'injustice, la collusion, la corruption, le trafic de votes et d'indulgences. Tous, contraste aidant, faisant malgré eux la part belle aux femmes, aux poètes, aux esprits libérés.


Cela commence comme cela finit : tout un chacun meurt à la fin. On se le dit, on le devine parfois, mais on n'en est jamais certain. Avant d'y faire face, que la vie passe, trépasse, plus vite que notre ombre, dans notre dos. Encore peut-on parfois, comme ici, parler de ça, de soi. Etre et demeurer un peu pour tirer les leçons de son existence/sa révérence/les choses (sabre) au clair (Grant style) au regard de sa propre existence, de sa propre fonction. Qui avec humilité. Qui avec regret qui avec un orgueil inaltéré qui avec une vanité plus vivace que les plantes qu'ils nourrissent, saprophytes et adventices du septième jour. La plupart faisant amende honorable, se repentant après avoir été pendu, n'ayant plus rien à perdre ni à prouver. A défaut d'avoir pu. Dégainer le premier, devenir le franc-tireur le plus rapide, savoir se retourner pour ne pas se retrouver. Six pieds sous terre. A manger les pissenlits par la racine grecque ou latine.

Ici, ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Mystères delphiques. Moires. Magie opératoire. Et les paroles des morts restent - in peace - comme les écrits des siècles passés, de l'étonnante culture des villageois, parfois naïfs, mais pour la plupart lettrés. Morts comme ils ont vécu, passés au crible de toutes les affres de la vie, violence, blessure, viol, accident, maladie, au cœur d'une époque et d'un pays toumentés. Emprein/unts de culture christique, mais aussi, plus étonnamment, classique, antique, orientale. Chrétiens, calvinistes pour la plupart, athées, hérétiques, mystiques. Croyant(s) au rachat, au déterminisme, à la prédestination, à l'enfer, au paradis, au Nirvana. Toutes confessions confondues, lues, entendues. Tous logés à la même enseigne, jamais sortis, pas même les pieds devant, de l'auberge, du village de Spoon River. Ici pas de vie après la mort, juste la mort après la vie.


Vous êtes ici. A Spoon River, le savoir est important. Le comprendre aussi. Au plus profond de soi. Suivre la rivière, son cours. Sentir la terre, son caractère. Qui donne son nom. Qui se transmet aux habitants. Ainsi Edgar Lee Master est-il demeuré attaché. A ses origines — fils d’avocat du Kansas et homme de loi de l'Illinois. A ses convictions — Lincoln qu'il dénonce comme pilleur, va-t-en-guerre et outil des banquiers (« les puissants venaient de Nouvelle-Angleterre, républicains, marchands banquiers » […]  « les pasteurs et les juges ! » […] « Un drapeau ! Un drapeau ! ») A ses inspirations — Whitman dont il est également biographe ; Shelley, Homère, Ovide, Shakespeare (la collection Othello !), mais aussi la Bhagavad-Gita. Héritier du nature writing et d'un panthéisme très contemporain. Toutes choses qui participent à cette fresque grandissante qui retrace et interroge l'histoire des Etats-Unis.

Œuvre dantesque, faustienne et mythologique inspirée par La Divine comédie. Qui expose l'extrême petitesse et l'infinie grandeur des hommes et des femmes. Livre de vie qui se tient comme l'on tient des comptes. Tableau à double entrée qui en dissimule de multiples. Biographie orale où les morts, se répondent, se répandent, en échos funèbres (par-)de(là) la tombe, suivent et se ressemblent parfois, qui peuvent en cacher d'autres encore. Vies croisées, trames qui se forment - « selon l'auteur lui-même, dix-neuf histoires sont distillées » - que lient, c'est selon, leurs conditions d'existence, un train, un rien.

 « Visiteur, le péché au-delà de tout péché
est la cécité des âmes envers les autres âmes. » (236 Jeremy Carlisle)

 2 Le fantôme dans la matrice

« J'ai insufflé certaines atmosphères à Spoon River 
qui sont ma véritable épitaphe, plus durable que la pierre. »

Procession de personnages. Héritiers et damnés de la terre. Procédé. Qui. Libère la créativité. Permet d'explorer. Toute la palette des pensées, émotions, sensations humaines. « souvenirs, désirs, rancœurs ». Toute la gamme des péchés. Il faut s'attacher à connaître chaque mort d'abord pour ce qu'il est, se garder d'être trop familier, d'errer d'une tombe à l'autre. A moins de vouloir s'y perdre tout à fait, ne plus parvenir à revenir sur nos pas, auprès de celui ou celle que l'on croyait connaître. Et cependant s'y risquer pour saisir de quoi il retourne. Suivre la « Spoon River Autopsy, Carte (incomplète) des lieux cités » et la « Spoon River Earth, Carte (incomplète) de la société du village Spoon River », drôles et merveilleux outils dressés par le Général Instin et imprimée en sus dos à dos. Aimer, jouer à. Se faire peur, rire parfois. Sombres humeurs, rumeurs et humour noir, comme un cri retentit dans la nuit « — Umour » !

Jeu. De société. De l'oie. De petits et grands chevaux. De plateau. Tout de go. La carte comme support, guide de survie en territoire zombie. Où l'on confond et se confond avec les morts et les vivants - Sans connaître rien sinon les mots du défunt, de la défunte – l'on sait comment on vit, jamais comment l'on meurt. Où l'on ne peut feindre ni se fondre. Où l'on est convié à se fendre — d'un mot : témoigner. Et rencontrer. Au gré du lancer de dés, l'une des treize catégories qui comprennent Les géants (les puissants), L’Église, Les politiques, Les juges et autres figures d'autorités, Les marginaux et les artistes. Nommément. Bibliquement. Avec tout ce que cela implique. Allez en prison. A la case départ. Ne touchez pas. Rendez-vous au juge de paix. Erreur de la banque en votre défaveur.

« J'ai remarqué que les gens s'en vont toujours par deux. » (154 Jeduthan Hawley)

Cela finit comme cela commence. A Spoon River. Avec ces Autres chants de la rivière dont le recueil glisse, s'échappe du SRA de W.F. pour mieux prolonger son existence et sa lecture. Petit théâtre des cruautés et vanités, petit laboratoire des poisons dans cette « boîte de Pétri plus grande nommée Terre » où l'on retrouve une trentaine de personnages secondaires et archétypes, Nig le chien et la fille Rhodes, la mère qui trahit, qui quitte le père, qui quitte la vie. La vie, parlons-en. Ici, à Spoon River, et ailleurs, et ici à nouveau. Ci-gît le corps, mais pas l'esprit et moins encore celui de Spoon River que l'on ne quitte jamais que pour, bon gré/an mal gré/an y revenir. Regrets éternels de celui qui fut et fuit (ttt), fut parti avant d'avoir compris — « va te faire écraser sur Broadway, on te réexpédiera à Spoon River » (130 Ralph Rhodes). Que celui qui a des ouïes écoute le chant de la rivière de la vie. Ici règne l'inachevé, le devenir, le dasein, l'étant-là, dans le même fleuve, dans son lit, pas sorti, dans de beaux draps.

« Combien de fois rivière, franchie puis à rebours, dans un sens, puis l'autre. Combien de fois barque chargée de mots ».

Soudain la Guerre, la Grande, depuis laquelle Hinstin a perdu son H. Chants du départ et du retour, « poèmes que le soldat traducteur a eu le temps d'écrire pour son projet (inabouti) sur les victimes de la guerre (1914-1918) ». Témoignages qui rendent compte, à travers la diversité des thèmes, styles, origines sociales et culturelles, de l'ampleur internationale du désastre, de l'effritement des racines, du déracinement. Rend justice et hommage aux laissés pour compte cités seulement par le manuscrit principal d'E.L.M. Ici les imprécations se font plus fortes, qui virent à l'insulte, tournent au pugilat, contre tout et tous, contre soi et tout contre la colline. Les passions plus troubles. Les regrets plus amers. Les remords plus mortels. Les mots plus abrupts. « L'enfer est pavé de désolation, d'interruptions... », de bonnes intentions, et de mauvaises aussi. Quant au paradis. Voix d'outre tome/monde. Où le mystère s'éclaircit des renvois – petit a petit b. Abattement, maladie, solitude, secrets emportés dans la tombe, piété filiale, pitié, mercy. Mais aussi résistance, courage, solidarité, révolte et espérance.

« Quel est le poids d'un corps face à un livre de voix mêlées. »

Epilogue. Où le corps mort de l'auteur, retrouvé en vie, se livre au nouvel Attila. Réincarnés pour la énième fois en ce qu'ils sont et font de mieux, c'est-à-dire en eux-mêmes. Entre la vieille Europe et le Nouveau Monde, entre surréalisme et surnaturel, héritier de Mesmer et contemporain de Cayce, Webster Ford, hétéronyme fantôme de l'auteur repris par Instin. Soldat inconnu, canal, channel, médium, spirite, intercesseur. Achérion, passeur de sens, de flow. Entité protéiforme et polymorphe, le Général Instin - projet interdisciplinaire et collectif apparu il y a vingt ans, que j'ai découvert il y a dix - est désormais légion, qui s'agrandit sans cesse, daemon formé ici par douze apôtres fondus en un (mais si) : François Athané, Sereine Berlottier, Nicole Caligaris, Patrick Chatelier, Antoine Dufeu, Dominique Dussidour, Mômô Basta, Pierre Ouellet, Eric Pessan, Cécile Portier, Lucie Taïeb, Benoit Vincent.

« Ils n'ont pas demandé : “ Quelle rivière ? ” Ils sont venus, les morts, un à un. » Et les vivants aussi. Hommage soit rendu à tous ceux-là pour ce merveilleux, passionnant et inspirant travail de création et d'édition.

Fabrizio de André, Non al denaro non all’amore né al cielo (1971)
Adaptation de Spoon River d'Edgar Lee Masters

3 Antonio Sapienza (contribution non numérotée, filée et apocryphe aux Autres chants de la rivière, traduction Eric Darsan)

« Rappelle-toi, ô mémoire de l'air,
je ne suis plus rien qu'un petit tas de poussière.
»

On dit - je les entends chuchoter au-dessus de ma tombe, et parfois le vent colporte leurs rumeurs - que je me serais égaré, ²retrouvé, réfugié là par erreur, que mon fantôme, sûrement, continue d'errer, de migrer. Qu'il vaut mieux (rayez les mentions inutiles) : m'ignorer, faire sang blanc, ne pas s'éterniser, déguerpir avant de donner corps à ma présence, de la sentir, de m'inhaler peut-être malencontreusement, tout vaporeux que je suis (présumé être). ²Retrouvé pourtant, vous noterez. Mais non. Pas ma patrie, ma terre, qu'ils disent qu'ils prétendent. Mais la terre n'a pas besoin des hommes pour déplacer les corps.

Corps céleste. Corps humain, chimique, mystique, céleste, de métier, d’État, d'armée, de logis (maréchal et tout ça). Corps qui définit et détermine la vie et la mort, dont on désigne le vivant et le mort. Corps social, cadavres ambulants, corps miséreux décatis aux yeux caves, corps gras des nantis bien portants leur carcasse pourrie de l'intérieur. « Corps comme le symbole dont use une société pour parler de ses fantasmes. » (Michel Bernard, Le Corps, 1974, p. 141). Le fantasme, autrement dit le fantôme. Pléon — /ecto —/plasme. Enveloppe. Enveloppe charnelle et de papier. Suaire marqué par la sueur. Semblable à celle qui contient le corps du texte, corpus consti-tué, et resti-tué, ressus-cité, de Spoon River.

Longtemps, et de bonne heure, j'ai parcouru le corpus de l'auteur — Edgar Lee Master, ou Instin (?). Jusqu'à m'y perdre, revenant, l'esprit errant d'un témoignage (testimony, testament) à l'autre. Jusqu'à me retrouver moi-même, comme les autres, sur la Colline. [Notez bien : sur et non pas sous — pas ²saoul comme ce satané 9 Chase Henry - les gens du coin ont raison de le dire, muets dans le fond comme les tombes auxquelles et d'après lesquels on — encore lui — les identifie. (²L'on m'opposera peut-être un erreur de traduction, une confusion due à l'homonymie, mais qui est on pour me le dire)].

Parfois les images s'imposent à moi, comme si je possédais la vue - don de double vue, berlue plutôt - ou bien plutôt qu'elle me possédait. Pauvre de moi, résidu d'une conscience collective, forme de cénesthésie, esprit dans un esprit, lémure qui se lamente, fantôme de fantôme fantoche qui perd le sens commun et la raison pratique, tire la couverture à lui, se retourne et s'en va. Quand soudain le bout du tunnel, à moins que ce ne soit celui du rouleau...

Ouija ! En vérité je vous le dit : je suis celui qui est, je suis celui qui vient, je suis

Antonio Sapienza

Bertolt Brecht & Kurt Weill - Alabama Song
“I tell you, I tell you, I tell you we must die.”

Pour aller plus loin :
Instin,
Instin au nouvel Attila, Instin, le feuilleton, sur Remue.net, Instin Textopoly 6 — le Cimetière
 
Dans le même ordre d'idées :
-James Agge, Une saison de coton, Bourgois, chronique sur Lou et les feuilles volantes.
-La moitié du fourbi, numéro 4 : Lieux artificiels, chronique par Lou pour UDL
-En ce moment la Librairie Charybde consacre également sa vitrine à la psychogéographie

On se retrouve très prochainement : 
-Ici pour de nouvelles chroniques mais aussi rubriques
-Sur Addict pour un premier article consacré au Miroir aveugle de Jean-Luc Parant paru chez Argol
-A la Librairie Charybde le jeudi 3 novembre à 19h30 où Lou et moi aurons le plaisir et l'honneur d'être libraires d'un soir avec une sélection de huit titres tous plus beaux les uns que les autres. Venez nombreux !
Mise à jour :
-J'ai eu le plaisir et l'honneur, depuis et dans la foulée de cet article, de rejoindre les troupes instiniennes à l'occasion du
projet Spoon River [prolongations] sur remue.net. Vous pouvez retrouver mes premières contributions avec deux textes ici : Henry Tripp & Cully Green & Martin Vise par Edgar Lee Masters & Eric Darsan,

Texte et photos © Eric Darsan. Les extraits en italique ou gris et photographies d'extraits sont tirés de Spoon River, Catalogue des chants de la rivière © Remue.net, Le nouvel Attila, Instin, 2016.

jeudi 6 octobre 2016

Sombre aux abords, Julien d'Abrigeon

Moteur, ça tourne. Bruit sur le vinyle, sur la photo. Grain. Grésil. Peur. Haro. Sur la ville, aux abords. Chevaux sous le capot, cheveux au vent. Lunettes noires pour une nuit blanche. La clé des Champs sur le contact, devant soi une avenue, un boulevard. Eblouissante découverte de cette rentrée, après Le Bal des Ardents et Cendres des hommes et des bulletins, voici Sombre aux abords de Julien d'Abrigeon, sorti le 1er septembre chez Quidam.

Un recueil phare qui frappe le regard, met en joue, en joie et en musique deux fois cinq nouvelles, dix petits bijoux à l'obscure clarté dont les héros, aussi morts que fous, nous entraînent sur les chapeaux de roues dans une chevauchée fantastique entre polar déjanté et chicanes poétiques.

 Julien d'Abrigeon, Sombre aux abords, Quidam 2016. Crédit photo © Lou Darsan

« Cent soixante-dix chevaux, assoiffés. Toute une cavalerie au repos, sous ma fenêtre, sur le parking, sous le capot, à l’affût du premier coup de clairon. »

Aux abords, en exergue : Truffaut, Desnos. Back to the basic. B.a.-ba Face à/beside. Typo. Typo. Bruits de frappe. Typo. Typo. Petite frappe, bête humaine. Typo. Typo. Typo. Qui. Slash/Par touches. A la fin de l'envoi. Fin de l'envoi. L'envoie. Curseur. Chariot. Typo. Typo. Typex. Le type aux commandes c'est moi/lui. Pas à ma/sa place. Le je/tue/il du rôle qui. Misfits/Desaxés. Au dehors, la vil(l)e. Je/Il sors/t Alors ça casse, forcément, ça rompt. Le coup. Net. L'accident. Lumière cru(ell)e, aveugl(ant)e. Meursault, la nuit. Cas(sos) sensible, qui dérape, quitte. La chaussée. Quitte à trépasser. No trespassing lit-on sur les bandeaux croisés – aucune eff/infraction, juste : « c'est le Bronx dans le Massif central ». Misfits/Desaxés.

« Mon sang fait plus d'un tour dans son sang, frappe à contre-coups, monte à la tête, envoie du bois, batte qui frappe aux tripes, une bonne gauche au foie. »

« Il faut filer », quitter les lieux à la bourg, exode rural, partir pour toujours puis revenir un jour quand on n’appartiendra plus à rien, ne tiendra plus à un fil, quand on aura brisé/créé les liens, les lieux qu'il faut pour pouvoir s'en tirer à nouveau. De toute façon on n'était pas à sa place - « je ne comprends pas grand-chose à ce qu'il se passe autour de moi. Je n'ai jamais compris » - qui comprend. Qui. Qui s'extirpe, ex-tripes, chair à con, à canon à proton, bon à rien - « Tu es petit, tu es laid, tu es sourd, tu es un débile léger. » Tuer les voix tout autour, charognes et charøgnards, tour à tour. Y laisser des plumes ou se/les p/r/endre. Ecrire avec son, ses sens, retournés. Et puis retourner au charbon. Poussière redevenue poussière. Résignation, résilience, rêve devenu réalité.

« J'ai un projet, petite. Tu ferais bien d'écouter. »

Soudain l'horizon. Aride comme le Soudan. Comme le discours du laboureur à ses enfants. Vingt fois sur le métier, on vous l'a fait, non ? Le coup du mérite. Ou bien. Les insultes, encore, le mépris en premier. Ou bien après, si. Refusé, réfuté, remis à plus tard. Mais – il n'y a pas de mais. Il faut bien que quelqu'un fasse le boulot. De gré ou de force. S'y faire. Et si fer il y a : labourer. Avec l'espoir de s'en sortir, d'y arriver enfin. Avec son cœur, son âme, ses mains. Histoire sans fin, Sisyphe sur les genoux, sur les talons, talion boulet et pierre. Tout à prouver, sa culpabilité d'abord. Et pour ce faire. Rouler sa bosse, buter le gars de la station. Sale gosse à la dérive. Fureur de vivre. De ce côté-ci de la barrière, de l'Atlantique, de l'enfer. A bout de souffle. Misfits/Desaxés. 


« Je suis leur fils unique, donc leur seul héritier. »

Réécrire l'histoire. De ce roi fou de n'avoir pas. De ce môme qui veut tuer ses vieux. Porter le chapeau en guise de prologue. En gros. Titre dans les journaux, rubrique à branques, fait divers. « A part la sévérité du père, aucun incident particulier dans la vie de cet adolescent de 16 ans n'explique son geste. » Mythologies de barges, panthéon décousu : Tom Waits, Gottlieb, Led Zep et PMU (cherchez l'intrus). Psychosociologie brève de comptoir. Etre ou avoir. Une brêle. Ou une pétoire. Collection d'armes - de CRS, de SS - du père. Un « solide fond hitlérien (…) “Un silencieux, plutôt brave gars” ». Profil classique des anormaux, de ceux qui déraillent ou dérouillent, c'est selon, souvent les deux à la fois — « Il y a des façons d'être sévère que vous ne pouvez pas piger. ». Aplomb. Dans la tête ou dans l'aile de la R5. Sang chaud, sang froid. Réaction. Action.

 « Tu te crois dans une série américaine ? »

« Dimanche-gigot-haricots ». Faut filer, c'est pas faute de vous l'avoir dit. Cesser de creuser. Le pater et la terre. Fils de fils de fils de. Ad aeternam et ad patres. « Il fallait le faire ». Retour de l'éternel retour de l'éternel. De l'Age d'or et du paradis perdu. Sacrifier ses fils. Il faut bien que quelqu'un fasse le boulot. De gré ou de force. S'y faire. Et si fier avec ça. Mais, encore – pas de mais. « Tout a dégénéré ». Le fils en premier. Slash encore. S'lâche vraiment. Bouc émissaire. Le chemin à l'envers. Karma, rachat, pardon, rémission - « le retour se paye cash » - manivelle, bâton, talion, malédiction. Tous les visages de la colère, de la misère. En somme : de la commisération. Je n'ai rien fait commissaire. Rien que l'on ne m'ait fait faire. Mon boulot. Fallait bien. Que jeunesse se passe. Comme dans un nouvelle de Dynamo Bugatti : violente, incomprise et sommaire.


« J'appuierai un peu plus, rétrograderai en vue d'un surrégime et
je me tirerai
d'un coup. »

Typo. On engloutit les kilomètres. Typo. Typo. Avale le goudron. Typo. Typo. Typo. Tape/fait le dur. Typex. Typo. Typo. Faux départ. Caler. Au point mort du jour. Silent night, Howly night. Beat générateur. Ginsberg, Kerouac, Burroughs. Connaître, bibliquement, cette nuit américaine. Prendre sa part et quitter le troupeau, Bonny Parker and Clyde Barrow. Ascenseur pour l'échafaud. Rendre la monnaie, donner le change, tenir le cap, la barre, station debout. Oublie la MilkyWay®  : nuages à l'horizon. Le je encore, le franc je qui s'épanche à la portière, et flanche. Faut y aller, j'te dis. Recommencer. Pour le meilleur toujours, le pire avenir. Même dans la mer, là Moïse jusqu'au cou - « Tu me, tu vas voir la mer, je t'y mène, tu me. » On n'a plus le. Les maux se meurent reflets dans l'eau l'arc-en-ciel dans le gasoil l'hydro carbure. Mais à quoi. Rien. Toux.

« Dans sa chambre, Candice punaise des hommes. »

Dragon, gargouilles, fil d'Ariane, labyrinthe, reine, Cerbères, Argos et Persée. Chanson de geste et gestes d'échanson. Icônes du cinéma, « Des Brando, des Mitchum, des Delon ». Qui détonnent, déconnent, qui. Tournoi. Rodéos urbains, taule contre tôle, file contre fille, rencontrée la veille, que l'on revoit, froissée au matin. Ne pas nier le rien, à perdre, à gagner, qui unit dans la nuit l'amour et la mort. Kilomètre départ arrêté, on dit : on sait comment cela finit. A chacun ses clichés. La même histoire, tragique, qui défile dans le rétro. Jusqu'aux douze coups de minuit où la fée carrosse faite carcasse, passée au crible, se change en six douilles aux frais de la princesse « cendrier, tri sélectif, + courses au Carrefour Leader Price Leclerc, vous avez la carte du magasin ? » Y perdre son latin, ses illusions. Ou partir à point. Retrouver l'argot de Godart, son univers : « allons-y Allonzo. »



« Dans la Grand'rue je passe, les chiens aboient hurlent gueulent tirent sur les laisses, prêts à mordre, puis kwaillekouaillent penauds, la queue rentrée, mais la gueule levée, hurlant à la lune qui est déjà là, trop tôt. » 

La nuit s'emmêle, beside. Le disque tourne, lunaire. Promesse d'une [autre] terre. (Se) Braquer. Rouler. (Se) Dé(b) rou (il) ler. La radio souvent, pour sentir. La peau, les os. Effets doppler. Echos. Voix de garage : chamois et cambouis. Epopée au polish, épique, chromée. Plus la force de subir, mais celle d'« exploser et souffler vent de face cette ville ordinaire. » De partir, mais pas seul. De voir d'un autre œil, d'une mémoire neuve. La nature reprendre ses droits sur la friche industrielle. La Défaite des maîtres et possesseurs, pour de vrai cette fois. La condition ouvrière, humaine, nubile. La reproduction sociale. Le café, la clope, fumée aussi, le froid que l'on exhale. L'exil, quotidien, matinal. Toute une vie perdue à prétendument la gagner

« Couché. Longtemps, je me suis levé bien trop tôt. Trimant sec, bossant dur, j'en ai abattu du boulot pour tenter de m'en sortir, sans dépasser, sans me salir, retour au clean. Réglo. Bon gars. Gentil. Assis. Couché. Pas bouger (…) Trop longtemps. Trop tôt. Couché. »

On a beau faire, dans le fond et pour la forme, abattre le boulot. Ce n'est jamais assez, jamais suffisant. « J'ai beau – ça finit mal. »  Dernier inventaire avant liquidation. Chronique de l'haleine ordinaire des braves gens, de leur abêtissement, du racisme infra/extra/ordinaire ordinaire, puant, du lotissement. Tous les lieux communs du vulgaire (« Voilà ton intérieur son reflet »). Contes à rendre, à vomir debout (« il m'est arrivé grande merveille »). Marre de tout ça. Alors quoi, sinon. Prendre de la distance, de la hauteur. Partir les mains en l'air ou les pieds devant. Contrer le désespoir, la désespérance. Et contempler la ville des abords avant qu'elle ne sombre (« D'autres terres existent et n'attendent que nous. »).

Bruce Springsteen, Darkness on the Edge of Town

« Nous sommes la forêt sans les arbres, ce que vos enfants doivent à tout prix contourner, car là sombrent les ténèbres, les loups noirs, les Arabes et les ogres. »

Ecrire sur Sombre aux abords comme d'Abrigeon écrit sur Darkness on the Edge of Town de Springsteen, c'est rouler en bonne compagnie sur les lignes blanches qui défilent. Sentir l'écriture, automatique, magnifique, qui kalache en rafale, tac-à-tac-à-tac-à-tac-à-tac-à-tac, attaque. Se surprendre à prendre de l'avance et, au moment où l'on s'y entend le moins, se faire doubler. Attendre au tournant, au feu rouge, au virage. Embrayer. Passer les vitesses. Chant I II III IV V Projections de microsillons. Variations sur un même thème. Odyssée pop, osée, à base d'épopopopée. Sonatine en uppercut majeur.

Sombres accords, aux abords, aux abois, qui proposent plus d'un 33, 45, 78 tours d'horizons dont les faces se répondent. Jusqu'ici Springsteen pour moi c'était Born in the USA au premier degré, la sale défaite des années quatre-vingt, le bahut qui craint, F1, formica et Chevignon. Tout ce que l'on peut faire et fuir ici et là dans le genre trivial, country et rural. Réuni ici dans un roman choral au style assuré et percutant par Julien d'Abrigeon, auteur-compositeur-interprète virtuose d'une série de liv(r)es écrits pour l'oral depuis plus de vingt ans (et dont on peut avoir un aperçu sur tapin²), l'ensemble prend une autre dimension, vivante, littéraire, poétique, archétypale. 


Au-delà de l'album du Boss qui confère son rythme et sa structure au roman, les aires d'influence ne manquent pas dans Sombre non plus que l'affluence aux abords. Qui participent à cette littérature de la route et des ronds-points dans la droite ligne et à l'intersection de l'esthétique du film noir, de la nouvelle vague, du polar, du polaroïd, de la country et du road movie américain.On retrouve avec bonheur Pierrot le fou qui patine et mouline dans les scènes d'accident et les dialogues. On s'étonne, dans une folle et brusque euphorie, de s'entendre dire J'ai toujours rêvé d'être un gangster à la lumière blafarde des stations-service la nuit. Et si Les convoyeurs attendent continue de nous faire fuir, c'est que son réalisme, comme celui du roman, dérange.

Alors on s'interroge, on regrette, on espère, que le cinéma français (on recule rien qu'à la mention, se sauve ou se souvient) déroge davantage, que la littérature, et l'art en général (tout ce qui fait, qui dit, la vie et le réel dans leur entièreté) se libèrent du bon goût, de la morale, et de l'ordre prétendument (r) établi. On y travaille, en joue. Sans freins ni fin. Les pieds sur terre. Le plafond de verre c'est notre plancher.

A la faveur de la nuit, là où paraît/disparaît le jour, on roule des mécaniques au comptoir, les mains dans les poches, galopins, formidables. Sitôt servis, on clame, on crie et on calte. Avec et à fond la caisse. Sombres aux abords, personnages anonymes, on évite l'autoroute. On emprunte les sentiers autrefois balisés devenus désert, repeuplés à nouveau. On a soif d'aventure, on s'abreuve à la source, on vit d'amour et d'eau fraîche, l'hyper et l'inter nous parlent de textualité, pas de marché. Et si on s'en tire — casse littéraire du siècle et carcasses de romans — ce ne sera pas par accident. 

On se retrouve ici prochainement et Chez Charybde le 3 novembre, où Lou et moi auront le plaisir d'être Libraires d'un soir. Venez nombreux !


Cover, texte et photos texte © Eric Darsan. Photo d'intro © Lou Darsan. Vidéo officielle et extraits issus de Sombre aux abords © Julien d'Abrigeon 2016. Feat. © L'époque, la ville, leurs abords et ceux qui les peuplent. Vidéo "J'ai toujours rêvé d'être un gangster". Réalisé par Samuel Benchetrit, 2008, à voir absolument. Ainsi que l'excellente chronique de Lou pour Udl, qui donne une autre dimension à cet univers. 

vendredi 30 septembre 2016

Cendres des hommes et des bulletins, Sergio Aquindo, Pierre Senges

Sous ses dehors de cathédrale, austères et sombres, flanquée de mendiants, Cendres des hommes et des bulletins est un petit bijou serti d'impertinences, coloré et baroque, intellectuel et érudit, drôle et allégorique, dont on admirera le souci du détail. Un camée stupéfiant dont l'image d'Epinal révèle, selon l'angle et la lumière, une infinité de facettes et d'agencements, ferrets pour férus d'h/Histoire/s, servi par un véritable travail de joaillier réalisé et sorti chez Le Tripode le VIII septembre de l'an disgracié MMXVI.

Après Le Bal des ardents de Fabien Clouette, la danse de la rentrée - fête des fous, carnaval et charivari - continue. Du mythe encore, du mème, de l'archétype, du collectif. Où chacun se cherche et s'interroge sur sa place véritable et, en retour, sur la société et l'époque qui la produit, l'empêche ou l'induit. Il faut croire que l'actualité s'y prête, en joue. Feu de tout bois contre dévots, rois et valets. Qui quittent le navire. L'infâme et les infants d'abord. Eloge de la folie et Nef des fous, arches dévoyées de l'élection et de l'éviction. Direction « la forêt profonde comme lieu commun des errances du Moyen Âge sur sa fin (aventures et désœuvrement). »


« Un mystère pour les historiens de l'art. Des mendiants à l'allure désastreuse, portant des queues-de-renard et d'étranges couvre-chefs. D'où viennent ces gens ? Que font-ils là ? »

C'est encore une histoire de f(l) ous. De ceux que l'on montre comme monstres, quand c'est le doigt parfois qu'il faudrait regarder. La poutre dans l'œil du voisin sur la paille. A qui l'on faisait, gardait, autrefois une place, malgré le manque, malgré la peur incarnée. Quid de l'œuf ou de la poule, miroir des princes et aux alouettes. C'est toujours la même histoire, non ? Et ce que l'on en fait : séparer le bon grain de l'ivraie, prêcher le faux pour avoir le vrai. Le style seulement diffère, et les détails – devil inside encore une fois. C'est cela l'important, comme diraient Céline, Gide et Miller, et non l'histoire. Pour autant, celle-ci mérite d'être narrée, et plutôt six fois qu'une.

Il y a six ans donc, Sergio d'Aquindo invite son ami Pierre Senges à s'interroger devant Les Mendiants énigmatiques du non moins mystérieux Pieter Bruegel dont le nom même pose question (Brueg [h] el(s) [?]). Animé par un même « appétit de variation », le second rejoint le premier dans ses « Tentatives d'épuisement graphique » du tableau de /ˈpitəɾ ˈbɾøːɣəl/ (dit aussi Le Vieux ou Le Flamand ou Le voisin de Bosch si l'on veut). Ici encore, si « rien n'est vrai, tout est permis » (comme dirait Hassan ibn al-Sabbah, un autre Vieux, de la Montagne cette fois), si bien qu'il suffit de faire sien, et lien, pour que la magie opère. Que le fait fasse effet et l'effet événement.

« Les Mendiants, Signé et daté en bas à gauche :
Bruegel M.D.L.XVIII »

Six personnages composent le tableau. Six fous avec des numéros sur leur chapeau. Si fou que l'on douterait qu'ils soient faux. Comme des footballeurs, joueurs de soule aux allures d'ivrognes à la sale tronche, la sale trogne, de ceux qui cherchent les pépins, les gnons. De l'air d'en donner, mais de ceux qui se font cogner et s'en cognent plutôt qu'ils ne cognent, si ce n'est aux portes pour demander qu'on leur donne, à défaut de blé, quelques grains pour subsister.

L'1 se tient sur ses mains de bois, moignons en l'air en guise de guiboles. Le 2 sur quatre bâtons plantés comme des racines dans le sol, nez rond comme un genou et genouillère pointue comme le nez d'un pantin. Le 3 sur un pied au moins, les béquilles aux mains, avec sur le dos une capote comme celles de la maréchaussée. Le 4 sur deux pieds, mais deux mains appuyées sur des bâtons, penché comme pour skier. Pour ce qui est du 5, sur les tibias, pics aux mains comme des coutelas, pointu jusqu'au chapeau, la cape tendue brodée de plumes ou de flammes pour s'envoler ou s'enflammer plutôt, flasque au côté, tourné vers le passant. Lui, là, qui passe sans les voir visiblement, l'anonyme drapé dans son devoir ou sa dignité, tout à son affaire, qui porte une écuelle semblable à celle qui lui couvre le chef. Mandarin en pantoufle de vair ou chausson, aux traits androgyne, mandarine peut-être, allez savoir.

Ainsi pourrait-on décrire les mendiants dessinés par Aquindo. Qui s'esquissent, se précisent, puis s'estompent à nouveau. Pour laisser place au texte de Senges, qu'ils illustrent tout du long et qui les voit en retour évoluer. Jusqu'au 7 qui les verra de nouveau, pour de bon, réunis et libérés dans de fascinants et hermétiques stratagèmes aux allures de ballet.

« Et cherche qui veut son portrait :
Qui ne se trouve dans ce livre
Hardiment prétende qu'il est
Exempt de marotte et bonnet. »
(Sébastien Brant, La Nef des fous, ed. 1499)



« Pour désigner un pape parmi les candidats, il faut la volonté divine, la grâce du Seigneur descendu par la cheminée. »

Echos de la Fête des fous. Irrévérencieux rituels, pratiqués et jugés comme tels. Syncrétisme de saints crétins et naïveté de gentils fidèles. Le singe capucin et l'abbé Cauchon, grillé à point, à peine à peine. Usurpés bombardés usurpateurs, ibis cuspide et Ubu rois. Héroïque fantaisie médiévale à la faune fantastique, coterie héraldique où se côtoient ânes, fouines et fanatiques sur fond de gueules hermétiques. Où la nature détermine la fonction, et la fonction étant ce qu'elle est, absurde et arbitraire, on n'est moins bien loti que chez les grands. Invariablement ça picole, ça copule, ça (t) ripaille. Lat(r) inismes, bedeau, burettes, groupillons de goupillons. On imagine la Cène : en filigrane (où le regard se porte sur le faussaire) la haine de soi, le ressentiment, le trafic d'indulgences. Transvaluation encore, à son apogée. Vision très nietzschéenne de la charité chrétienne. Antéchrist superstar.

« Il a suffi d'une voix pour commettre l'erreur d'élire au trône suprême (on l'appellera ainsi) un parfait idiot à tête de poire. »

Conclave, reliques lyophilisées, sous-pape qu'on vexe et autoclave. C'est ainsi que Salvatore Plombo, champion devant l'Eternel, ennemi des Gibelins « avec les guelfes blancs, avec les guelfes noirs », évincé par erreur du siège pontifical — errare humanum est — se fait antipape afin d'empêcher son adversaire de « tripoter l'anneau » du Seigneur. Sylvestre IV [3 ?] VS Célestin VI [5 ?]. Echos en corps, alliances contre nature, des mécontents, des frondeurs, du peuple — le temps d'élire, d'évincer, d'éviscérer, allons. Pape au balcon, Noël au tison. Tortures et népotisme. L'on croît encore, peut-être à tort, tirer le bon numéro, le 6, en complémentaire. L'antipape rongé par les mitres et sa joyeuse petite bande de pèlerins et pérégrins font l'inventaire : des coiffes en veux-tu en voilà, des gamelles, des béquilles. Imagier des clodos, reliquat d'éclopés, échos du musée de Cluny sans panneau ni cartouche, chapeau ni cartel. Jusqu'ici le chemin n'est pas balisé, la terre n'est pas pavée, pas ferme : elle est battue.

« Il se sont égarés assez souvent pour devenir, dans les forêts continues, des spécialistes de l'égarement. »

« L'époque est difficile », ça guerroie à tout va. Principautés, tyrans e tutti quanti, tintouin et tintamarre. Du Prince de Machiavel à l'Utopie de Thomas More, de la Flandre à l'Italie, via la voie a-TAVique qui passe par Turin, mène à Rome. Où les pouvoirs s'entremêlent, divisent et multiplient les pains. On parle Armagnacs et autres poisons. VII le second, pas barbare pour un sou, nous sert la même soupe : il est investi, le Seigneur est avec lui, dévots et des ânes l'entourent. Alaeddin I, sultan un peu Bouddha, s'en va quant à lui à la rencontre de ce « peuple à l'intérieur du peuple » qu'il désire (re)connaître. Les chiens aboient, la caravane papale manque de trépasser. Bérézina du bénédicité, ombre du 5, du 1, silhouettes. Apparition inexpliquée. Du marchand d'E/Anvers, qui réunit tous les pouvoirs au sein d'une société médiévale, patriarcale et féodale qui s'installe à demeure. Banquier, trader avant l'heurt, « représentant d'un monde abscons, un monde de mœurs inexplicables (comme toujours, au lieu de les expliquer, on se contente de les admettre) ».


« A six ans Jacinta joue à la guerre à genoux sur une couverture : des soldats de mie de pain serrée entre les doigts puis roulée dans la paume »

Art de la guerre et de la paix, autodafé et édition. L'on débat encore de la double nature du christ, de sa présence et de la transsubstantiation. Envisage la mort et résurrection ratée des corps à demi morts des mendiants. On lit. Le Testament, L'Ancien et Le Nouveau. Saint-Michel et Augustin en intra, dans le texte, sans les cookies de l'hyper. Guillaume d'Ockham sans le trouver rasoir. Au milieu paraît Jacinta 1ère, Reine d'Angleterre, que l'on ne reconnaît pas (effet graphique d'une loi sadique) et qui, selon les versions, se distingue ou non. L'on pense à Cléopâtre et César avant même de se l'entendre lire, à Shakespeare. Un détail extrait parfois contient tout un monde, comme cet étui qui contiendrait une boussole, moment clé au beau milieu, ou presque. Qui charrie, vraiment. Et avec elle les Grandes découvertes, en avance sur leur temps. Que l'on projette cette histoire autre, alter et uchronique, cet itinéraire bis - Repetitae placent.

« Avant de s'en prendre à des bibliothèques, elle apprend à déchiffrer les mots sur une page : la nuit, à la lampe à huile, d'abord en tirant la langue, puis en se mordant la joue, puis finalement en fronçant les sourcils, ce qu'elle aurait dû faire depuis le tout début, elle s'initie dans la solitude, une solitude encombrée d'analogie. »

A travers cette folle équipée, Senges et Aquindo décrivent sans égard une époque aux chairs et mœurs frappées d'infamie, pétries, pourries par les clichés, un Moyen-Age grotesque et sale qui possède pourtant l'art et les manières nécessaires à établir lui-même son image. Fin de l'histoire, les personnages, effacés devant l'abstraction, sont remplacés par leurs numéros pour ressurgir, monstrueux et fidèles à eux-mêmes avant tout, du moins à l'image que les auteurs s'en font. Qui rappelle un peu les Gueules cassées de Françoise Hoffmann à qui Andréas Becker a donné une langue nouvelle à travers un ouvrage que j'ai découvert il y a peu et dont les photographies sont malheureusement trop réelles et trop dures, à mon sens, à mon goût - même si le travail est méritoire et peut-être même nécessaire - pour que l'on puisse s'attarder dessus. Ici ce n'est pas la chair crue, le festin nu, que l'on convoque, mais la beauté des Versions de la toile, écran déjà, qui nous parlent d'un temps que les moins de cinq siècles ne peuvent pas connaître, si ce n'est indirectement.


« Selon certains iconographes, la toile serait la représentation par cinq ou six acteurs du Bal tragique des Ardents, devenu une tragicomédie. »

A la lumière de l'Histoire et de l'ouvrage de Fabien Clouette, ce Bal des ardents nous est connu, qui nous invite à repenser la véracité des Versions comme des Echos, établis à grand renfort et contreforts d'autorité contrefaite. Sur ce que pourraient être ces Mendiants. Par ordre d'apparition : Sylvestre IV, Philippe VII, Jacinta 1ère, Alaeddin Ier, Hans Van der Dingen, Anonyme. De disparition : graciés, danseurs, invalides de guerre, papes et rois, chercheurs d'or et d'eau, prophètes et universitaires. Reste que la Fête des fous a réellement existé, qui existe toujours. Les noms de lieux, de livres, de gens, qui nous paraissent (paresse sans doute), les plus improbables, également. Existent Dendermonde, Waalwijk, Koudekerk aan den rijn. Existent aussi la Foi des choses qu'on n'aperçoit pas, le Proslogion, le Docteur Slop et La couronne des chroniques. Ont existé Merlin Cocaïe et Zébulon, les VII Charles et Philippe. Exit toutefois, gardé, au secret, le christ de Marcion (« le contraire d'un Fils à papa : un Christ débarrassé de Deus Pater »), solaire, souriant. Du moins dans la version officielle.

« Les chiffres sont faux, mais donnent toujours une idée des grands nombres »

Nombre d'or et de gens, taux d'usure démesuré, mise en coupe réglée et élevage intensif dénoncés depuis Thomas More, troupes et morts par milliers, millions, billions de billots, de corps débiteurs débités. L'on suit. Sylvestre dans les forêts, à la Thrace sur les chemins de la Fortune, cherche l'issue dans les livres de compte, l'échappatoire à la pétoire, en attendant le Grand Soir, le Printemps. L'on établit des plans concrets sur la comète, révise son histoire, subit sans le vouloir ni le savoir vraiment — il faudrait voir ailleurs, si l'herbe, la main, la langue sont plus ou moins vertes. La dureté d'Anvers l'hiver, l'ire anversoise et les autres. Les journaux qui intiment, les ordres comme on y entre, s'engage, s'exécute. L'actualité comme une prophétie, Notre-Dame et ses oracles, qui annoncent la fin, appellent au renoncement, s'allient aux forces de l'ordre et du contrôle social qui chasse les récalcitrants. Circulez, il n'y a plus d'avoirs. Après avoir passé la nuit debout à faire les fous, l'on annonce la fin de la Fête : il faut aller se coucher maintenant.


« Et pourquoi pas se noyer tous, spectaculairement ? »

Aux fragments, reconstitutions, interprétations, filtres, strates et roches sédimentaires des différentes subjectivités qui ont apporté leur touche au tableau de l'Histoire, Senges et d'Aquindo rajoutent la couche, triviale et fantastique, médiévale et contemporaine, qu'ils tiennent pour acquise, élaborée, alter-native, comprise comme pur produit de leur imagination. Un peu à la manière de marginalias (ces enluminures des copistes en marge des écritures) qui auraient muté, permuté avec le corps du texte, pour mieux donner à voir ce bestiaire autrement fantastique, encyclopédique et rabelaisien, qu'elles constituent en vérité. Par cette Fête des fous mise en abyme, les auteurs (v.1160, du latin auctor, « celui qui accroît [augere], qui fonde. »)  appellent, convient le lecteur, le lecteur, le critique, l'exégète – que sais-je, suis-je encore - qui sommeille en chacun à faire de même, quitte à se perdre dans l'interprétation. Car parfois, lorsque tout est vrai, ou passe comme tel, plus rien n'est permis. Que la réalité étroite et mensongère qui passe pour le réel.

« La vérité est plus tordue — ça, on le sait, toujours, la vérité est plus tordue, plus tordue qu'elle-même. »

Sur la trame conjuguée de deux époques, du lavant et de l'apprêt, Sergio Aquindo et Pierre Senges signent avec Cendres des hommes et des bulletins un très bel ouvrage, almanach et chronique, emblématique dans la forme et le fond, de leur œuvre et de la maison, fidèle à la devise des éditions Le Tripode : Littérature Art Ovni. VI chapitres, VI personnages dont Anonyme XVIe, et XXXVI stratagèmes + I composent ainsi ces trois cents (CCC) pages dont près de cent illustrations en noir et blanc — une trentaine de simples et autant de doubles —, remèdes et potions à cet esprit du temps (Zeitgeist) sur fond d'asinités (sage folie et folle sagesse, ignorance et érudition ). Dans cette histoire de fous, plus que la proportion, c'est la subtile alchimie entre ces deux Imaginaires créateurs d'univers parallèles — évoquant la rencontre de Corto Maltese et du Baron Corvo, de François Schuiten et de Jacques Abeille — qui saute aux yeux, mélange (d)étonnant qui dépasse la somme des parties pour créer un monde tout à la fois étranger et familier, singulier et commun à tous.

« Le jour des Fous, quand l'esclave devient roi et le roi cordonnier, l'homme situé à mi-distance entre la vérité et le mensonge n'a pas besoin de changer de place. »

Il resterait encore à donner sa propre Version de la toile. En puisant si l'on veut dans l'imaginaire collectif. A voir dans ces Mendiants, ces vagabonds, mettons : 1 un bûcheron de fer blanc 2 une princesse ou, si l'on préfère, une sorcière bonne ou mauvaise en fonction des points cardinaux 3 un épouvantail, 4 un lion, 6 une jeune fille et 5 son petit chien Toto. D'ajouter un chemin de brique jaune en guise de fondations. Et de construire là-dessus son intrigue. Et si l'on Oz, si l'on est assez bégueule, pour se jeter corps et âme sans se perdre dans ce carnaval impressionnant dans sa forme, mais familier au fond, nul doute que l'on découvrira ce qui se cache derrière le rideau, la trame des maîtres Pierre, Bruegel et Senges, et de Sergio Aquindo.


Vous pouvez retrouver toutes les informations et recensions de Cendres des hommes et des bulletins sur le site du Tripode, Sergio Aquindo sur son merveilleux blog et le rencontrer aux côtés de Pierre Senges le Ier à Paris, le VI à Ptyx, le VIII à BruXelles. Enfin remue.net propose un dossier complet consacré à Pierre Senges, notamment grâce au remarquable travail de longue haleine de Guénaël Boutouillet.
Texte et photos © Eric Darsan. Vidéo officielle et extraits issus de Cendres des hommes et des bulletins © Sergio Aquindo, Pierre Senges, Le Tripode 2016.

lundi 26 septembre 2016

Le Bal des ardents, Fabien Clouette

Que faisiez-vous au temps chaud ? Avec Le Bal des ardents, second roman de Fabien Clouette sorti chez L'Ogre et en librairie en avance le premier de ce mois, l'auteur et la maison, fidèles à ce désir « de se servir de la langue pour épuiser le réel » nous offrent un livre emblématique, remarquable à tous points de vue. Un roman-danse qui court les rus, ivre de mots, riche de ses images, expert et mental, sensitif et phénoménal, inédit et indéfinissable. Du genre à naviguer à vue, entre littérature blanche, de voyage, poétique, politique, aventure et tout ce que l'on voudra bien y voir. Une littérature populaire et exigeante qui se destine à tous et à jamais, se dessine dès la couverture et nous invite à lire entre les livres de cet auteur hors du commun. Le Bal est ouvert. La nouvelle saison de ce blog et de cette rentrée littéraire s'avance. Dansez maintenant.


« Donne-moi tes fous. Donne un fou, pas forcément les deux, mais donne-le-moi. En échange, je te donne mon roi. »

Bal des ardents. Ballade de Yasen, de Danvé, de Losange, de Thomas, d'Orque-Anne, Tabulo et Sota Levant. Poisson volé, grue, drôles d'oiseaux ces deux-là, inséparables, presque siamois, insensibles aux on-dit, dirait-on. Le quotidien dans les Rouges, les arnaques à la petite semaine, la débrouille, les pots-de-vin, fantaisies bon enfant et stratégie des grands. Escrocs et joueurs. De cartes, de dés, dominos, de dames avec les rois, de pachisi, de petits chevaux d'Ashta Chamma. Mais ce n'est pas ça l'important. Est-on le joueur ou l'instrument ? Cela ne se pose pas vraiment. Contrebande et marées, entre Tampa et Siam, l'on abat les cartes, l'on tape le carton. Prend ce que l'on veut et vend ce que l'on peut. Pas de bas fonds mais un panier de crabe certainement.

Au demeurant, le roi serait mort. Ailleurs, les troupes, en mouvement. Au large le Sans-Voix, bâtiment qui attend, recrute des Guides, offre la perspective d'un salut, celui des eaux internationales. Pour l'heure on ignore où l'on en est réellement. Ce ne sont pas les noms qui manquent, loin de là. Simplement on ne sait pas à quoi ils correspondent exactement. Paysage composite, coloré, rêvé, grevé, de Thaïlande, de Floride, de Rockall, de Malacca. Comme pour Quelques rides, premier roman de l'auteur, l'intrigue est posée. Comme dans une tragédie, l'on explique, l'on répète, ce qui va se jouer. Histoire des présents, d'Hanuman et du fils d'Hanuman. Des absents, de Racin. Des passants, de Mélodie, de Gueule Cassée. Des trépassés, de Macha, de Mosoël. J'en passe et des meilleurs, qui partent en premier, comme des coups de feu. Silencieux, à l'image des orages sans bruits qui embrasent étrangement le ciel depuis quelques temps.

video

« Il faut apprendre à jouer : les fous vont en diagonale, ils ne font pas les choses comme les autres pions. Et les rois, les rois se déplacent peu mais partout où ils veulent. Si on change tout, si on confond, alors on n’y comprendra plus rien ».

Apprendre ce qui se joue. Le fait fait événement, riche d'enseignement. L'histoire dans l'histoire, en minuscule ou majesté, réelle ou officielle, subie ou assumée. Révolution, retour du même en pire, de la dialectique, du combat entre maîtres et serviteurs. Schéma, mâché et remâché, rabâché, des troupes royales et des prisonniers. Comment et où s'y retrouver, de quel côté, ou bien partir, fuir. La même ritournelle, les mêmes faux faits, faux choix, faux fuyants fauchés payant leurs forfaits. Défendre ou consoler, tu parles d'un non-choix, une vie de chien oui, rédigée par un roi. Tirer la bonne carte ou ses quatre épingles du jeu, se tirer tout simplement, le plus tôt sera le mieux, s'en piquer sans se faire p(r) endre. Pour les autres ou les jambes à son cou. La retraite ou la reddition. « Les mots comme tatoués, l'absence de rendu. »

Tout inventer. A commencer par le commencement. Roi et fils de. Partie d'échecs. Tous imaginent, surtout Danvé, Yasen et le petit prince le premier. Masques de bois et de plastique qui protègent ou aveuglent. «  On peut inventer. Il y a matière. » Jamais les terrains vagues n'ont si bien porté leur nom. L'imagination au pouvoir. Révolution. Révolte poétique et poétique de la révolte, poignante et sanglante. Levant se lève, observe, pense au cata, à Orque-Anne, ne se sent pas concernés, Tabulo va se mêler. Danvé rêve — bulle — et se souvient, plonge et s'enfonce peu à peu, se fraie de magnifiques passages dans la mangrove, gagné par l'ivresse des profondeurs. Dans son délire, entre la menace du tigre et celle des représailles, ses chances de s'en sortir sont très minces. Il le sait, mais veut croire. Au désert. A l'impossibilité du nihil. A l'amitié.


« Le boomerang finit dans la main de Yasen, et tout est relancé au-dessus des cimes. »

Yasen aussi veut croire, c'est à dire sauver. Ce qui reste présent du passé sans s'y perdre cependant. Les bras en croix, écartelé. Ouvrir les yeux. Les siens et ceux des autres. Sur le bouillonnement, le bariolé, le port et le marché, menacés par les troupes et l'avenir. Sur les Tranches de forêt et de purée bleue. Alors il parle, d'une voix que personne ne lui reconnaît. Face à l'indifférence et à l'hostilité. Rarement. Lentement. Longuement. S'entend. Conteur, colporteur, ménestrel, il prophétise, porte la nouvelle. La mort du roi, le prince dément. Risque l'anathème, fou qu'il est, docker joker qui jamais ne se laisse abattre. Château de cartes, Maison d'Yeux. Beauté tragique du soulèvement. Souvenir de Cordelia la guerre, de Marie Cosnay — « Ce que j'ai de noir c'est les contours de mes tatouages, les yeux du hibou et les étages de la tour. »

Le roi est mort / A mort le roi.
Transvaluation de toutes les valeurs. Retour du mème. Embaumé, momie-mausolée. L'on se moque. Ecrans de fumée. Maquillages, jeux et ateliers. Tous artisans. Artificiers. Elections truquées. Les rois sont nus. Sont fous. Panem et circenses — « les affaires en cours, c'est un match de football ». La propagande, la censure, les mensonges éhontés, éventés, les omissions des émissions télévisées, les montages. Voilà bien longtemps déjà que l'on « ne crie qu'à demi-mot ». La voix du roi — occis, mort — séparée de son corps, comme le corps de la princesse, corps mercenaires offerts au culte de la personnalité. L'histoire saisissante des Surfaces du soleil, d'un apprenti sourcier lassé de ses exploits. Rumeur des troupes, orages sans bruit, désespoir sourd, infamies. Caboteurs et sabotages. Dernier de cordée, vite torché. Poix, plumes, danseurs qui s'enflamment dans la mêlée.


« Le vent changeait, à cause des bâtiments. Le gosse regrettait presque les hale-bas des quatorze. Avec tous ces empannages, on était groggy. On voyait les serpes couper sans faire le tri dans les couloirs de l'orangerie. »

Rien n'est vrai, tout est permis, « les corps de pierre et les corps liquides », les combes, l'humour, l'amour, la poésie. On pense Abeille pour le décor, la métaphore, l'archétype — le G/guide. On pense Lynch dans la manière et la matière. Evidemment « cela n'a rien à voir » comme dirait Lou. Et l'on voit cependant, saisit ce que l'on peut, pense, joue avec la réalité et l'idée de. Et l'on rit aussi, de ces jeux, de mots, de miroirs, où l'on aperçoit Quelques rides. De cette ardoise qui nous faisait crisser des dents et que l'on retrouve avec joie. Alors on slash, on choisit, on opère. Avec ses propres référents/imagiers/imaginaire. Sa propre mémoire/perception/imagination. Lectures croisées qui ne valent que pour ceux qui les ont, les font. Univers dont les structures entrent en collision ou en harmonie, somme toute en relation.

Il faudrait une flopée d'instruments pour mesurer à quel point. Les dimensions, les parallèles, tout ça. Pas juste ouvrir la bouche, agiter la langue, mouiller son doigt pour voir d'où vient le vent, les empreintes digitales sur le palais comme des rides sur la carte. Des trajectoires de navires sur le papier calque. Lever l'index. S'autoriser à lire librement, à être inspiré quand le livre se tait, se sait, se fait, se veut inspirant. Ne pas manquer d'air, manger de pain, laisser ouvert, ouvrir même davantage. En attendant, prendre des notes. Composer avec ça. Jouer du style comme d'un instrument, en changer selon la partition. La musique vient en son temps. S'entend à tout le moins. Suivre le boomerang lancé par Yasen, qui donne la direction, qui suivra Dansé, qui. Revient, ou presque. Le saisir au vol. Le relancer, ou non. Son parcours elliptique, sa progression.


« On est au beau milieu. Au beau milieu de la courbe (…) On est au-delà du beau milieu. »

Figures, fils, Rouge : croiser un mot, le retrouver de loin en loin. Repère, corps mort à la dérive, balise, trace du boomerang, mascaret. Tester la résistance, la densité de la structure. Tenter l'expérience. « On prend le même décor et on enlève tous les points de mouillage. » Et Quelques rides dans le même temps. Comme alors, se laisser porter, accepter de ne comprendre certains mots que plus tard, dans le contexte, le dictionnaire, les possibilités offertes par l'homonymie, la polysémie, l'analogie. Prendre les choses comme elles viennent. « Des eaux rouges ou blanches. » Les araignées, les tanks, les fous : va savoir ce qu'ils sont vraiment. Menace poétique, organismes marins. Cnidaires, salpes. Onirisme graphique, souvenirs de « méduses infimes qui s'allument quand on les dérange. »  Comment rester immobile quand on est en feu.


« C'était vide, et peut-être que ça n'allait pas plus loin (…) et ça posait de nombreuses questions, jamais vraiment formulées. »

Lancer et laisser revenir. Garder son assiette, remettre le couvert. N'être jamais repu de cette écriture si particulière, obsédante par ses manières. Esquiver face à l'esquif, éviter le naufrage, le dessalage. Appareillage. Il n'est pas si/pas tant que ça/étourdi/au large. Cet été, pour la première fois, j'ai nagé au large, le masque sur le visage. Cette expérience et celle de Quelques rides m'ont permis d'aborder ce nouveau rivage que constitue Le Bal des ardents. De saisir qu'il faut lâcher prise pour entrer en matière réellement, authentiquement, non comme en religion, mais en transe ou en relation. Faire un et pas sang blanc. Pas de panique, de haut fond sur lequel reprendre pied, donner une impulsion. S'oublier, omettre d'inspirer, craindre d'expirer. Juste le sentiment d'aller un peu loin dans la subjectivité, à l'instar de Danvé, victime de son imagination.


« Si on fait vraiment attention aujourd'hui (…) C'est peut-être ça l'orage sans bruit. »

Flux et reflux, cénesthésie, chambre d'écho aux événements, déjà vu/su/tu. Football, émeutes, troupes, d'un roi condamné, mort vivant. (Ré) Incarnation, vertus de l'Ashta Chamma, « parole du roi défunt comme du roi vivant », Shah de Schrödinger en quelque sorte. (Méta) Physique kantienne-Quoi faire ? (Métem) Psychose, champion éternel. Archétype encore, les « quatre cavaliers de l'apocalypse ». De but en blanc, du port de Brest à celui de Marseille, retrouver. Fabien dont le livre nous accompagne, Marie en résidence à la Marelle. Qui embarque bientôt, qui nous parle d'Homère, le plus célèbre des aèdes, dit L'Aveuglé comme le capitaine du Sans-Voix. Au retour rapprocher Ulysses du Bal — Unité de temps, multiplicité des espaces traversés. Epopée Odyssée Mythologie. Hydres et gorgones. Le désir de créer du mythe, du mème, le simple fait de baigner dedans, de lever le pied, d'avoir les coudées franches. La nécessité de la jouer collectif, de se tenir au courant.


« Il aimerait bien ne plus faire que de la découpe, trouver son style de découpe. C'est important. Par ici il faut savoir découper avec style, c'est-à-dire avec efficacité. »

Si Quelques rides nous avait bercés, versé peut-être, Le Bal nous entraîne, nous invite à nous accrocher, à faire le trapèze, à sentir le frais vif des embruns, la drache, dans une atmosphère, un livre, un style, comme pas un. Avec Le Bal des ardents, au gré des noms égrenés, l'on sait où et avec qui, mais jamais quand. Une histoire de flou servie par une écriture précise. De celles que l'on n'oublie pas, qui demeure, s'impose par une langue nouvelle, elliptique dans son mouvement, eidétique et mémorielle. Qui offre une expérience de lecture inédite. Conjugue, convoque, évoque, invoque. La forme et le fond. Un espace à géographie/métrie variable. Un temps dont les lignes s'enn(tre) mêlent pour mieux se fondre et se confondre. Un rituel avec, sous cap, sous les ris, la magie qui le porte et qui apparaît parfois quand le vent les emporte. Et puis, à l'horizon, c'est à dire à l'avenir, le désert et les Calmes.


« Et puis c'est quand même très stable, et on revient ou on a l'impression de revenir, de se rattraper toujours en chutant...

Rester ou partir, chanter ou se taire. Voilà ce qui se joue ici-bas. De retour sur la terre ferme, les deux pieds sur le quai, on rêve à d'autres horizons. Et puis on regarde autour de soi et on songe que l'on y est, pour de bon. Pendant que l'on cédait à la Glose, le temps, l'espace, se sont modifiés au rythme de nos pas, jeu de marelle digne des Princes d'Ambre, qui se prête à l'imagination sans se donner totalement. Hypothèses, hypnagogie, apnée et fantaisie - « il n'y a pas de meilleurs lecteurs que les rêveurs (...) eux seuls savent faire fleurir comme il convient les virtualités de l'écrit. » (Jacques Abeille, Le Veilleur du jour.) Démêler le bon grain de l'ivraie – ou non, et à quoi bon. ll y a tant de question, de voies/x d'accès lorsque l'on est « invités aux rondes répétitives du bal des ardents. »

... Il faudrait juste qu'on parte avant que les orages explosent et qu'on prenne tous feu. »


« Il nous faudra surtout tenir et tenir aussi un certain cap : publier une littérature populaire et exigeante » (Rencontre de L'Ogre, Diacritik, Janvier 2016).

Se laisser porter, se faire sa propre idée. Saisir le boomerang, passer le relais. Donner la parole et demander à Fabien ce qu'il en est. Ce vendredi 23, Lou et moi avons eu le plaisir d'animer une rencontre à La Cour des Miracles de Rennes avec Fabien Clouette à l'occasion de la sortie de son nouveau roman. Le 29 septembre, vous pourrez le retrouver à la très belle librairie Petite Egypte de Paris qui en plus d'être sympathique et de qualité, possède la particularité d'interclasser genre et format. Enfin, le 24 novembre à 19 h 30, Marie Cosnay, Fabien Clouette, Quentin Leclerc seront à la librairie Charybde pour une rencontre exceptionnelle sur le thème Ecrire la guerre.

En attendant, prenez et perdez connaissance de et avec L'Ogre, découvrez l'ampleur du Saccage, suivez Cordelia la guerre et entrez dans Le Bal, sans aucun doute LE livre de la rentrée avant Cendres des hommes et des bulletins de Pierre Senges et Sergio Aquindo au Tripode, et Sombres aux abords de Julien d'Abrigeon chez Quidam. Et retrouver ici et les contributions de la librairie Charybde et du Matricule des Anges, d'Alain Nicolas, de Jean-Philippe Cazier, de Thomas Giraud et de Lou et les feuilles volantes.


Révolution.
Neuf fois, si j'ai bien compté.
Neuf fois en titre de chapitre, comme harangue une.
Révolution. Retour de boomerang, de bâton.
Révolution. Les grues comme des griffes, qui se fichent d'être vues, vendues, volées.
Révolution. Poing fermé, tendu, levé. Révolution. Echo de Safe, retour.
Révolution. Drapé de jaune. Révolution. De velours.
Révolution. Coup de théâtre, trois petits tours.
Nous revenons.
Rideau.
Révolution.

Texte et photos © Eric Darsan. Vidéo officielle et extraits issus du Bal des ardents © Fabien Clouette, les Editions de l'Ogre 2016.Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons. Bonus track Revolution nine © Goldmine 1969