mercredi 11 janvier 2017

Hors site — Saison 1 : Automne 2016

« La conservation ex situ signifie littéralement la conservation “hors site”. La conservation est une technique de conservation de la faune et de la flore sauvages qui intervient hors du milieu naturel. » 
(Wikipédia, dernière modification de cette page le 31 mai 2015, à 2 h 14.) 



Nouvelle rubrique. Rétrospective(-)sommaire de la saison écoulée. Qui permet. De conserver et converser. De donner (matière) à. Voir, lire, entendre, dire, penser, écrire. Miroir (matière) à. Ressentir, réfléchir. Qui propose. De prolonger l'expérience. Hors site, entre in- et ex-situ, in- et ex-time. Promontoire, conservatoire, laboratoire littéraire et humain. Qui élève, relève. Des mots, des faits et de la geste. De l'épopée et du journal. De la mine et de l'âme — antipersonnel et collectif. De l'esprit du temps — Zeitgeist, ce faisant.

D'ici et d'ailleurs, en mouvement, vers. Un sentiment de déjà-vu, écrit, dit, lu et entendu. Et cependant. Ebauche seulement. Aperçu fragmen-taire/-té. D'un ensemble — in (dé) fini. Qui procède et qui crée — in (dé) finiment. Du nouveau. Du mouvement. Du courant. Du/de la pensé/e et du/de la présent/ce. De l'impédance et de l'indépendance. Qui évolue. En dehors et en dedans. Qui initie et perpétue. Du contenu non exhaust-/exclus- mais inclus-if certainement.

Pour consacrer l'an passé et le nouvel an. Remerciements. A ceux qui ont produit, permis, participé. A ces contenus et événements. Passés, présents. Et à ceux à venir.


D'ici vers ailleurs, 

Quelques contenus ou événements que j'ai ou nous avons eu le plaisir de produire ou d'animer :


23 Septembre : Rencontre avec Fabien Clouette, animée par Lou et Eric Darsan à La Cour des Miracles, librairie-café de Rennes à l'occasion de la sortie de son second roman Le Bal des ardents chez L'Ogre.   
« Il faut entrer dans la danse, être fous nous-mêmes, plonger et nous brûler, accepter le jeu auquel l'auteur nous convie, saisir au vol l'absence de règles et de repères connus. » (Lou)
Une rencontre qui a permis de développer nos échanges et réflexions au regard de nos lectures et chroniques respectives (ici et ) et d'évoquer avec l'auteur et les participants l'aspect original, archétypal, poétique du roman ainsi que son rapport à la langue, à la symbolique, au temps et à l'espace, à la politique et à la mer.

13 octobre : sun/sun fait sa rentrée, choix d'extraits commentés pour Chaos ? Un souvenir de la mise à vue d'une réflexion autour du texte de Pierre Terzian.
Heureux d'avoir pu être un peu présents en texte et en prose lors de cette soirée de rentrée sun/sun - Supernova. Au passage l'un des livres sélectionnés ici fait aussi partie de notre sélection de Libraires d'un soir à Charybde le 3 novembre. 
« Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier, Stig Dagerman : Pour la forme, et le fond, ce mélange d'acuité et de désespoir. Je me souviens aussi avoir écrit un texte reprenant ce titre au moment des attentats contre Charlie hebdo qui évoquait à la fois l'impuissance et le refus de l'instrumentalisation, prévisible, à venir, également dénoncés par Pierre Terzian. Ce sont des livres essentiels, inépuisables dans leurs prolongements. » (Eric)
« Défendre la Zad, Collectif Mauvaise troupe, éditions L'Eclat : Une réponse à la recherche de radicalité, d'un espace non quadrillé. Nous sommes nombreux à porter ce rêve d'“autre chose”. Un espace de possibles, à plusieurs, un espoir. “Défendre la Zad partout, et avec elle tout l'espoir contagieux qu'elle contient dans une époque aride.” » (Lou)


1er Novembre : Manifestes, par Lou et Eric Darsan, dans L'antre de l'Ogre - « Renverser les grilles de lecture, donner lieu, faire place, être turbulent·e·s, assemblé·e·s. » 
« Lisez donc ce texte manifeste de Lou et Eric sur l'antre de l'ogre, parce que ça déménage. » (L'Ogre) « Ce texte pur soi, ce texte pur-sang devrait être lu dans tous les ateliers d'écriture, les ateliers d'écrits durs » (Alain Niddam) « Du texte à réveiller les morts. Bien joué pour un 1er novembre ! » (Natacha Margotteau)
Manifestes sur la critique, dans lesquels nous tentons, à l'invitation de L'Ogre qui nous ouvre les portes de son antre à cette occasion, de démontrer comment et pourquoi nous parlons de ce que les livres nous font plutôt que de ce qu'ils sont. L'intégralité du manifeste ici.


3 Novembre : Lou et Eric Darsan, Libraires d'un soir, à la Librairie Charybde

« Parmi les plus belles plumes de la toile, tous les deux, ce qui est assez incroyable, et chacun à leur manière, et quand ils écrivent sur des livres on est dans ce qui se rapproche le plus d'œuvres d'écrivains à propos du livre. » (Hugues Robert)
Une très belle soirée, riche et passionnante, pleine d'émotions, de partage, d'échanges dont nous sommes rentrés pleins d'énergie et de bonne humeur. De très beaux moments, drôles et émouvants, la joie et l'enthousiasme de partager tout ça. Une belle façon de joindre la parole au geste.
Notre sélection en images, ainsi que les liens pour commander les ouvrages ici. La belle présentation et l'enregistrement intégral de la soirée sur le site de Charybde. Et sur YouTube.


25 novembre : Spoon River [prolongations] - Première participation au collectif Général Instin et à remue.net.
« Eric Darsan rejoint les troupes instiniennes pour le dossier Spoon River [prolongations] : attention ça va bastonner ! » (Patrick Chatelier)
L'intégralité de ces textes sur remue.


D'ailleurs vers ici,

Quelques contenus/événements auxquels j'ai/nous avons eu le plaisir de participer/d'assister :

Septembre 2016 : Membres du jury de professionnels dans le cadre de la première édition du prix Hors Concours. Choix de huit finalistes parmi les cinquante éditeurs et auteurs participants.

6 octobre 2016 : Rencontre La Contre Allée avec Thomas Giraud, Sophie G. Lucas à l'occasion de la sortie de leurs ouvrages respectifs -  Élisée, avant les ruisseaux et les montagnes et Témoins - et entretien avec l’éditeur Benoît Verhille. Une rencontre animée par Alain Girard-Daudon et organisée avec la Maison de la Poésie de Nantes. Et « s'imprégner de la quiétude et de la sérénité insufflées par ce livre beau et paisible » (Lou et les feuilles volantes)

8 et 9 octobre : Réponse à l'appel au monde du livre à défendre la Zad et sa bibliothèque à l'occasion d'une grande manifestation à Notre-Dame-des-landes. « Il s’agit désormais, et finalement comme toujours, de sauver des ravages enténébrés perpétrés par ceux-là mêmes qui prétendent nous éclairer. Toujours nous préférerons nos lueurs, nos repères éblouissants jetés dans l’inconcevable à leur lumière glacée » Parmi les armes de réflexion massive que nous avons laissées : Il paraît que nous sommes en guerre de Pierre Terzian paru chez sun/sun, et quelques rééditions de la collection Mille et une nuit : Rapport sur la construction de situations de Debord, Le Panoptique de Bentham, Le droit à la paresse de Lafargue.

22 novembre : La forme des pensées, rencontre avec Martin Richet et Emmanuel Fournier au Comptoir des mots. À l'occasion de la parution de La Comédie des noms d'Emmanuel Fournier et de De l'âme de Martin Richet aux éditions Eric Pesty. Découvert à cette occasion, parmi les nouveautés et coups de coeurs de la librairie, Le livre de lecture de Gertrude Stein traduit par Martin Richet et paru aux éditions Cambourakis, dont je vous parlerai prochainement sur Addict-Culture.

24 novembre : Ecrire la guerre, soirée spéciale Les Editions de l'Ogre à la Librairie Charybde. « Sous le signe d'une réinvention possible de l'écriture de la guerre, avec Fabien Clouette (Le bal des ardents), Marie Cosnay (Cordelia la guerre) et Quentin Leclerc (Saccage). Des textes puissants et inhabituels, un débat nourri en perspective ! » Une introduction passionnante que l'on poursuivra par la lecture des œuvres et références des auteurs.

26 novembre 2016 : Rencontre au Taslu, bibliothèque de la zad en construction autour du livre Des femmes contre des missiles, rêves, idées et actions à Greenham Common de Alice Cook et Gwyn Kirk sorti le 26 octobre chez Sorcières. En présence de la préfacière Benedikte Zitouni et de l’éditrice Isabelle Cambourakis. Une présentation et des échanges passionnés et éclairés pour une belle soirée, conviviale et passionnante.

10 décembre : Seizième édition du festival MidiMinuitPoésie au lieu unique de Nantes. « Lectures, lectures-concerts, performances, entretiens (…) revues de poésie, supports innovants, audacieux et défricheurs de nouvelles voix. » Une journée riche en interventions, échanges et réflexions, avec notamment Julien d'Abrigeon, Frédéric Fiolof et La moitié du fourbi, présentée par Alain Girard-Daudon, Alain Nicolas, Guénaël Boutouillet (voir la superbe présentation de Guenaël A propos de Julien d’Abrigeon | de tapin et de Sombre aux abords (Quidam, 2016) sur Matériau composite). Avec, en off-, un grand merci à Anne Kawala, Marc Perrin, Anael Chadli, Thomas Giraud et Anthony Poiraudeau.



Ici et là,

Quelques bribes de lectures/chroniques/écrits Hors site :

LU Mythologie personnelle, Christophe Esnault, Tinbad, sortie le 15 novembre. Une porte d'entrée dans l'univers de l'auteur et de la maison et de leurs thèmes de prédilection au gré de questions tirées d'une série d'enquêtes surréalistes. A découvrir, rien que pour cette longue et belle tirade poétique à l'esperluette, ou cet ultime chapitre où l'auteur slashe à tout va pour notre plus grand plaisir.  
Le rire triomphant des perdants, Cyril Huot, même date, même maison, même combat. A retenir pour le panthéon, la communauté de références (de Nietzsche à Falcone, sans exception) et de cibles (de l'esprit de système à la ploutocratie) plus que pour le style et l'angle de l'assaut (ancien, trop nietzschéen).  
La moitié du fourbi n° 4, lieux artificiels. De la poïétique du ruin porn à l'hétérotopie de Disneyland Paris ou du tribunal en passant par Berlin et Brasilia, les textes de Frédéric Fiolof, Anthony Poiraudeau, Thomas Giraud, Lucie Taïeb ou encore André Rougier, comme l'interview qui suit les peintures de Yang Yongliang, nous invitent à mettre en perspective nos lignes de conduite, de force et de fuite. Une revue riche et belle, déjà incontournable, qui appelle le sens et les sens  — « Fragments d’espace discernés, appréhendés, saisis, imaginés dans le territoire libre d’une revue.» (Lou pour Udl).
Ravive, Romain Verger, L'Ogre, sortie le 20 octobre 2016. Pseudopode joliment illustré, exercice de style ou de vérité littéraire et introspectif, lyrique, narcissique et oppressant - « le métier d'écrivain a tout de la traversée à la rame en solitaire d'un pervers polymorphe. » - Ravive évolue spongieusement mais sûrement à travers neuf nouvelles aux atmosphères particulièrement léchées plus dérangeantes les unes que les autres. Qui sourdent de l'inconscient de l'auteur pour s'immiscer dans celui du lecteur et le marquer, comme pour en finir, à grands coups de fer noir, d'images répugnantes, d'écchymots bleus et sang qui laissent entrevoir la chair et les os. Ames sensibles, Romain vous guide via Udl en compagnie d'Hédia, de Lou et de Sonia pour explorer cet univers sombre, baroque et menaçant.

LU La magie dans les villes, Frédéric Fiolof, Quidam, sortie le 18 août 2016. Histoires de bonnes fées et remèdes de grammaire, jeux de mots que l'on retrouve au pied du sapin et de la lettre, La magie dans les villes est un premier petit roman tendre et poétique, simple et beau comme Un certain Plume, lu d'un trait l'été dernier et relu cet hiver. Le temps (re)composé, fait de souvenirs inventifs et errances d'ici et d'Ailleurs sous l'égide de Michaux, d'un personnage naïf, enthousiaste et insolent, sombrement drôle et gravement lumineux, qui partage avec le lecteur un quotidien imag(in)é, peuplé de contes et de comptines, de recoins, de planquettes, de modèles réduits de mondes en cendres et paillettes.  
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, Sun/sun 18 octobre 2016. Quelques pages noires qui s'éclaircissent deviennent bruit, visuel et sonore. Naissance d'une. Œuvre graphique et poétique. Qui naît devant soi. Emerge, apparaît, s'ouvre, se projette. A la conscience. Objet et sujet à la fois. Début et fin. Concept ap(h)oristique. A contempler. A méditer. Encore et encore. Et davantage à mesure que les mots et le sens envahissent la page, à moins qu'ils ne s'en détachent, et s'en dégagent, laissant la place, la marge, l'immensité du noir céder au blanc, l'obscurité au néant. Echo à Poëme, à Parant, à ce qui, en nous, est parlant et se tait le plus souvent. Et découvrir, ici et , la très surprenante genèse de ce livre dense et beau, composé et édité brillamment, dédié au firmament.     

LU chez Le nouvel Attila. Comment le Grinch a volé Noël / Un poisson deux poissons un poisson rouge un poisson bleu / Le Chat chapeauté, Dr Seuss, traduit par Stephen Carrière, sortie 13 octobre 2013. Beaux et déjantés, joliment reliés et rimés, voici les trois premiers volumes d'une longue série lancée en partenariat avec les éditions Carrière. Un chouette cadeau pour toutes les fêtes, une fête en soi renouvelée à chaque exemplaire et un vrai et beau travail de traduction, abordé par le détail et l'exemple, par le passionnant entretien accordé à l'Atlf par Stephen Carrière.  
La peinture à Dora, François Le Lionnais, sortie le 16 novembre 2016. Bijou tenant de la miniature et du mémo, expérience unique, surré- et surviv-aliste, contrepoids et introduction à l'œuvre de l'auteur dont Le nouvel Attila a fait paraître deux semaines après, sous la patte d'Olivier Salon, une somme impressionnante intitulée Le Disparate. 
Général Instin, Anthologie, sortie un an auparavant. Anthologie et état des lieux. Du G.I., du collectif et de la poésie française contemporaine. De l'illustre décédé, talking undead illustré en textes, images et en cd. Enfin réunis dans ce volume fondateur de la collection Othello.
Climax, Une fiction, encore ?, Général Instin, sortie en même temps. Expérience immersive, voyage initiatique, récit à plusieurs mains pour une voie/x. Un ensemble inspirant qui appelle d'incessants prolongements. Quelques notes de côté, que je partagerai peut-être, ici et là et ailleurs, prochainement.     



ENTENDU Descente, Raoul Sinier, sortie le 28 octobre 2016. Avec ce nouvel album entièrement DIY, Raoul Sinier maintes fois évoqué ici, p(ro)longeson œuvre dans une atmosphère  littéralement nouvelle. Une écriture musicale, mais aussi textuelle, qui n'est pas sans rappeler dans le ton et la mélancolie d'Au Val Des Roses de Collection D'Arnell-Andrea. Neuf titres, de Rêve de chien à Invasion végétale en passant par Sculpture, constituent cet opus organique, minéral et hautement vocal. Où l'on peut entendre et lire Sinier entre les lignes, de basse toujours, en français dans le texte et à contre-courant, entre eighty et french touch, Trisomie 21 et Dominique A. Etonnant, détonant, électronique et romantique. Entendu, en Hi-Fi et DIY, tout Holly Herndon, et faire le tri à l'intérieur de chaque morceau, distinguer les nappes et autres frames, une expérience électronique hautement technique et conceptuelle, étrange et fascinante qui mérite que l'on s'y perde pour s'y retrouver un peu. Egalement découvert, à écouter absolument : Deru, 1979, sorti en 2014, chef-d'œuvre incontournable, intemporel et intimiste de l'américain Benjamin Wynn. A prolonger avec le deep et mancunien Andy Stott, Faith in stranger sorti la même année et son précédent Luxury problems avant de poursuivre le voyage dans le temps et l'espace du coté de Forest Swords, Engravings et de Tim Hecker, Ravedeath, 1972 sorti en 2011.

Deru, 1979

VU Premier contact [Arrival], de Denis Villeneuve, scénario d'Eric Heisserer adapté de la nouvelle Story of your life de Ted Tchiang. Loin des blockbusters dont le synopsis semble, à première lecture, tiré, un film sensible et intelligent, au traitement original, à la photographie sublime, servi par la merveilleuse bande originale à base d'IDM composée par Jóhann Jóhannsson.
Star Wars, Rogue One Le spin-off plus (ou moins) attendu par les fans (que par les autres) allongé à la sauce Disney version post-trauma. Exit le mythe et la mystique, peu de choses survivent de l'esprit et de la saga. Après une introduction attendue mais décente, un film de guerre interminable (les palmiers napalmé, c'est aussi beau que long et creux) occupe littéralement la place du film attendu. Un parti pris assumé renforcé par des cuts, scénarios et scénaristes successifs et par la volonté de montrer un « petit peuple » (voir article Première) dans ses œuvres, désespérément maladroit et absurde dans sa révolte, face à un empire méchamment décomplexé (la terreur n'est pas la paix, mais c'est un début). Un divertissement douteux, composite et ennuyeux, formé pour le reste de répliques et placages des scènes les plus cultes de la saga, gag, blagues, citations et passerelles incluses (è pericoloso sporgersi) qui tiennent davantage du pastiche ou du court You Tube (quitte à, on ira se divertir du côté de George Lucas in Love).


VU Apocalypse Now, Francis Ford Coppola, 1979. Avec notamment Marlon Brando, Robert Duvall, Martin Sheen et Dennis Hopper. Une descente aux enfers allégorique, sombre et tragique, belle et lysergique, hautement mythique et archétypale, entre film de guerre et théâtre grec. Un film fascinant, parfait en tous point, inspiré du roman Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad sublimé, dans ses choix scénaristiques et esthétiques mêmes, par des circonstances de tournage plus catastrophiques les unes que les autres. Une œuvre monumentale, la seule indispensable, pour comprendre et ressentir intimement les ravages de la guerre et de la pulsion de mort libérés avec les conflits et les technologies appliqués depuis le siècle dernier.
Game Of Thrones. Rattrapage et mythe au programme, de nouveau. En série et en mode binge watching cette fois, au moins jusqu'à ce que s'achève la trêve des confiseurs. L'histoire mainte fois spoilée mais jamais dévoilée, adaptée depuis plus de cinq ans des romans de George R.R.Martin initiés il y en a plus de vingt, et qui compte aujourd'hui six volumes et autant de saisons de dix épisodes chacune. Une structure impeccable aux ramifications infinies à l'agencement virtuose, des maisons et personnages complexes, attachants ou terrifiants, au background et à la mythologie excessivement travaillés (histoire, géographie et généalogie, bannières et bannerets, hymnes et couleurs, relations) composent un univers aux multiples interactions. Une série culte, solide et passionnante, et une leçon magistrale à tous les points de vue, scénario, jeu, musique et réalisation. A voir absolument, si ce n'est déjà fait.  



Rendez-vous à la fin de l'hiver pour le prochain article de la rubrique Hors site, et tout prochainement pour la prochaine chronique. Vous pouvez retrouver les chroniques et revues de Lou sur Lou et les feuilles volantes.

En vous souhaitant à toutes et à tous une très belle année 2017.  

Crédit photo et copies d'écran (!) © Eric Darsan / Photo Chaos © sun/sun /  Affiche © Charybde / Vidéos © Deru © Hbo / Graphisme des sites capturés © remue.net et ©L'Ogre / Livres photographiés et cités © Editeurs, auteurs, graphistes indiqués en couverture et à l'intérieur (ouvrez-les !). 

lundi 28 novembre 2016

Conjurations contre la vie, Mon cerveau est une rose, Leopoldo María Panero

Deux livres blancs, d'un blanc comme cassé, jauni par la fumée ou par le temps. Où se distingue l'ivoire sous l'écru, l'histoire sous l'écrit. Volumes pleins, volumes entiers, toujours plus conséquents. Briques d'un chemin qui mène à Leopoldo María Panero, magicien-dose dont la drogue véritable se transmute, se transmet, par l'écrit. Fable fiable et vérifiable autant que puisse l'être le fou. Qui s'écrit, se livre, s'inscrit tant et par-delà bien et mal, dans une œuvre totale.


Après Ainsi fut fondé Carnaby Street puis Bonne nouvelle du désastre et Alcools, voici, parus en septembre 2016 aux Editions fissile, Conjurations contre la vie et Mon cerveau est une rose, recueils de poésies et d'essais, à la fois prophéties et témoignages, d'une vie et d'une œuvre dont le sens apparaît plus clairement au fur et à mesure des publications.

Conjurations contre la vie (Poésie 2005-2010)

Conjurations contre la vie, traduit par Cédric Demangeot, Rafael Garido et Victor Martinez, est l'« Aboutissement d'un long travail collectif de traduction » entamé par les précédents qui rassemble, dans l'ordre chronologique d'écriture, douze recueils dans leur version intégrale. Une traduction et une édition qui rendent hommage à plus d'un titre - linguistiques et politiques - exposés dans le Liminaire de Victor Martinez - à Leopoldo María Panero.

« Oh lumière parfaite de l'ombre 
me voici à nouveau adorant la nuit 
et je dis à Novalis mon adresse et mon téléphone 
et qu'il m'appelle demain 
a six heures 
qui est le sixième sephiroth 
la pitié de Dieu 
pour ce qui fut un homme. »

Poèmes de la folie. Plus linéaires et plus filés. Qui se construisent, s'énoncent plus qu'ils ne s'annoncent, rebondissent par mots clés, poussés par un vent contraire à celui de Ramón Sender avant de retomber en spirale et de s'étendre avec le lecteur,  gisant cénesthésiée aux membres marbrés qui, désorienté, encore ivre de poésie, ne sait s'il continue de tourner sur lui-même ou si l'auteur a simplement changé les meubles de place. La page et le vent, les écrits qui restent — Confer idem et ibidem. L'hyper-inter-intra-textualité débridée. Et puis le bad trip et la danse des sabres. Le réveil, la gueule de bois, la douche froide dans l'aube roide de l'asile. Avec en sus, pour Deuxième tétrastrophe monorime à la Satie, la ruine, le sperme et l'urine. Et, pour tout refuge, le word porn et la pop culture. Retour à Carnaby. Clin d'œil à la Beat generation — QUI (Wö).

Ecriture libre et automatique, à répétition. En rafale. Le vent et la page, de nouveau. La nécessité de donner du sens. Commentaires de dessins, comme autant de tests de Rorschach — Un homme dit à la vie je sais seulement dessiner des bonhommes. Interprétation des signes, divination et numérologie. Dialogue, dualité qui induit. Le mouvement perpétuel des mots - Schizophréniques -  du maudit. Des mots de l'anglais, des mots du levant. Bribes de sagesse comme d'orient, de celles importées, mystère chrétien, mystères antiques - Steiner Dixit - Eleusis et gnothi sauton. Blake, Stindberg, Mallarmé, ponctuation obsédante, le début et la fin, la rédemption et la consolation — « Mallarmé, mon seul ange. » Et Ezra Pound, sorry. Ezra Pound, really? Ezra Pound, comme une litanie. Ezra Pound comme une aporie. 
  
« Comme dernière volonté je veux un poème Qui sauve le monde 
Qui sauve le monde du désir de détruire le monde. »

Nouvelles élégies, égéries, Eliot sans cesse et Bérénice, de nouveau. Et encore, et aussi : Yemaha, Odin, Satan et Jésus-Christ. L'éléphant, le rossignol et le cerf atroce de la folie. La pluie, les fleurs et le fumier. Le rite et la rose. La prière et les pleurs de Leopoldo María Panero. Qui se cite, signe et se signe. Qui prophétise, stigmatise, maudit. Moulin à prières, à vent. Le front comme la tête, l'épée au-dessus et, en dedans, le mystère de la dent. La majesté de la page — « seule la page ne sanglote pas » — son courage, sa folie, l'audace de se mettre au monde via l'écrit. La blancheur de la page, du sperme et de la folie, de la conception à partir de l'immaculée. En corollaire : « Le terrible moment de n'avoir plus rien à penser » (Tris repetita, Omnes vulnerant, ultima necat).

Citations à tire larigot. Comme des notes, des mots. Comme l'on joue, interprète, détourne le sens et l'attention. Les mots pour dire la douleur et le suicide — seppuku. Avec cette vision terrible de la vie, désespérée et solitaire — « Je m'observe moi-même dans le visage de la bise et je vois seulement le vent, partout le vent. » Bûcher des vanités d'un poète piégé, tiraillé entre une écriture et une vie dont les conditions se nient l'une et l'autre, s'offrent et se refusent. A lui, désormais perdu - langue pendue, un peu haut un peu court, jeune homme - pour le monde et la société. Suicidé - trop tôt ou trop tard, trop taré en somme pour dormir ou demeurer, éveillé, ivre de mot et de manque, roulé dans la fange, le fumier : comme l'on apprend sur le tard, sans fard, à vivre en mourant - comme le Van Gogh d'Artaud.


« La seule révolution qui existe est la folie ». Et soudain, sans prévenir, Ma langue tue. L'impuissance du poète à ne rien dire, sinon l'impuissance. Ecrire comme cracher. Avec en exergue la conclusion du Tractatus philosophicus, histoire de tauto et rire du dément, du Golem, ou tout comme. D'un homme qui. Adresse, après quelques Rituels sioux, une Lettre au père qui. Approximations, citations de tête, d'un homme privé de livres — « Une génération ivre et stupide se rit de nous et des livres des bibliothèques ». Incantation, décantation, declamatio, disputatio et figures de style - métaphore, métonymie, synecdote, allitération - maladies en rien panériennes. En guise de remède, quelques Pages d'excréments puis ces Conjurations contre la vie, qui sont comme le Tombeau de Leopoldo María Panero par et pour lui-même. Tant l'on est jamais si bien servi.

Leopoldo María Panero. Qui, touchant et tragique, se conçoit comme Golem. Qui s'explique, renonce, renie. Qui se raconte, début et feint, Abel et Caïn à la fois. Qui décrit, décrie, et dit encore cela : « L'homme est un animal à qui seul le mythe donne le nom d'homme ». Qui revient aux et sur ses Asiles de fou. Qui clame haut et fort — « le fou qui entre ici en parlant de la vierge finit par ne plus rien dire du tout. » Qui prédit avec Blake que : par-delà le mal dit et le mal-être que serait la folie, se trouve une sagesse inédite. Qui évite le fantôme d'Althusser. Qui pointe la responsabilité de l'asile comme Fabrique de la folie. Comme Mesrine, les quartiers de haute-sécurité. Comme la charité, l'hôpital. A raison et en connaissance de cause. En pleine dépossession de ses moyens et possession de son esprit.


« A nouveau mes dents tomberont dans une détonation La détonation de l'électrochoc dans l'ombre ». Violence du réalisme échappé du symbole. Besoin, nécessité de revenir à la fonction apotropaïque, prophylactique de l'allégorie. Au bestiaire panérien. Antéchrist : réalité intérieure, chronique, d'un futur révolu. Poète : réalité du rêve, prescience de la mémoire. Panero : tel qu'il fut pour l'autrui spécialiste, psychiatre ou journaliste — « Je rêve aussi que je suis psychiatre, médecin bizarre, et les larmes répondent à mon effort. » Leopoldo María Panero, qui tombe le masque qu'il n'a jamais eu — Ecce homo, Adamo me fecit. Qui dit encore, simplement, humblement : « je vis dans un asile de fou, si j'en sors les hommes me mordent ; je peux dire de moi que j'aime Beckett, et une page de Borges, auteur dont j'ignore s'il est ressuscité ou interné. »

« Qui ai-je été ? J'interroge le garçon de café. Qui est cette ombre qui feint d'écrire ? » Il y a quelque chose de la prémédic/tation et de la prémonition, de la détermination chez Panero. Dans ses thèmes, ses assertions, son expression. Qui se dessinent et s'affirment toujours plus résolument. Dans lesquels il cherche. Au mieux la vérité, s'il en est. Du moins une consolation, besoin irrassasiable. L'écrit comme une drogue, un vice, une maladie. Comme le cerf de la folie qui traverse la page. Face à lui, à nous, à moi. Souvenir d'avant l'âge du faire et de la geste. D'un médecin fou : les artistes sont des malades. D'un ouvrage de psychiatrie lu à la laverie : nettoyage à sec des génies. Des roulements de tambour, des bruits de bottes : la marche des porcs, talon après talon — « Je me souviens qu'une fois j'ai eu des yeux et que je regardais avec dégout le mouvement. » Détournement. Des yeux, des citations  —  « le langage est un système de citations » Borges l'a dit, sans savoir à qui.  

 
« Le mot mot ne veut rien dire » - Le mômo. 

Il y a encore ce beau texte sur Noël, boule à neige que l'on secoue en scandant — « Noël, Noël, doux Noël. Noël, blanc Noël ». Noël panérien, beau et cru et cruel qui heurte et brise le plafond de verre et les parois, traque et révèle la vraie nature du père. Noël panérien, en somme. En somme encore, une et dernière, cette Sphère. « L'important est de savoir conclure », les plaisanteries les plus courtes, disait ma grand-mère. La sphère dans la sphère — « J'invente des histoires drôles pour me faire rire moi-même. » Dernier aveu, dernier inventaire. Et puis se taire. Se terrer de terreur, atterré déjà d'avoir épuisé, éclusé, le chant de l'impossible clameur. De s'être joué de soi plus qu'à son tour sans être dupe. A rêver au retour. Des dieux. A porter aux nuées la salve, le festin nu. A charrier Charon. A tenter encore une in-flexion. Une Réflexion. 

  Mon cerveau est une rose & autres essais (1975-1997)

Fils et droguet, frange et semence, biais et résilience : le vocabulaire du tapissier siérait à souhait à qui voudrait caractériser Panero et ses poèmes — lames dans le métier de basse lice. Jusqu'ici l'on n'apercevait que les fils au revers, l'écheveau. Avec Mon cerveau est une rose & autres essais apparaît l'âme et l'armure qui, de boucle en boucle ont tissé ce brocart de pensée dans le droit fil des publications précédentes, parfois contemporaines. Où l'on retrouve les thèmes dévidés ici tramés comme la Tapisserie de l'Apocalypse. « Compilation d'articles, essais et conférences publiés par Leopoldo María Panero des années 70 aux années 90 », traduit et postfacé par Victor Martinez seul, qui avait déjà co-œuvré aux Conjurations et à Carnaby, Mon cerveau est une rose & autres essais, comprend Avertissement aux civilisés (1980 — 1986), Mon cerveau est une rose (1987-1997) et un Appendice, Prologue de Mathématique démente (1975) qui, seul, est écrit hors l'asile.

« Ce n'est pas de la rhétorique, 
c'est à prendre au pied de la lettre 
— littéralement et dans tous les sens. »

Avertissement aux civilisés, de l'isolé aux isolants, sur ce que sont. Le désir de révolution : un carnaval des fous. La psychiatrie :  un sacrifice rituel. La paranoïa, la psychanalyse et l'art : donner du sens à ce qui n'en a pas. L'homo normalis : un objet. La succession des thèmes et leur valence qui révèle. Un instantané de l'homme, sa lucidité entière, la pénétration de sa pensée, la clarté de ses propos qui contraste. Complète, la figure, le portrait du jeune homme en artiste, homme total - « surhomme oui, mais pas extra-homme » - alter ego et idéal de Bonne nouvelle du désastre. Ici plus question de saouleries, de vision, de légende épique autrement que pour éclairer leurs rouages. Et découvrir, derrière le rideau, un Panero - vie et œuvre, et pensée surtout - vif et précis et, à son corps défendant, philosophique - dans un exercice de vérité troublant.


Mon cerveau est une rose, recueil dans le recueil, divisé en quatre hémisphères : Identité, Drogue, terreur, LSD. Drogue contre drogue, livre contre live, le combat, voyage initiatique, entreprit par Panero nécessite un guide, une discipline : Il faut pratiquer la poésie. Faire corps avec elle. Abolir toutes les frontières. En finir avec la séparation. Ennemi implacable de la psychocratie et de sa guerre contre le noir, le juif, le fou, Panero nous offre dans ces « articles, essais et conférences » une leçon magistrale, subversive et passionnante, qui bouscule - sans les habituels ménagements et aménagements de l'exposé, ni prendre de ces raccourcis qui nuiraient à sa démonstration - la normalité et l'institution qu'il entend confondre. Le langage, ici, est celui de l'autorité, ses références, les siennes. Lorsque, soudain, surgit la poésie, la poétique, la — POIESIS.
 
« Brisez donc tous les livres, ou lisez-les enfin. 
Placez le sens en son lieu, dans le présent 
ou dans ce que nous nommons, étant donné sa misère, la vie : 
il n'y a pas d'autre révolution. »

Découvrir la chose en soi. Détruire la réalité. Faire parler les pierres, l'événement pur. Distinguer le singulier de l'attendu, l'inattendu de la causalité. Par le détournement et la répétition, l'alchimie, la télépathie, la Kabbale. Par une vision magique qui, contre toute attente, renforce la cohérence des propos et offre dans le même temps une nouvelle taxinomie des rapports sociaux. En sciences sociales, comme en littérature, la culture de Panero est aussi large que varié, sa capacité à lier ces connaissances redoutable, et ses références désormais explicites - d'Artaud à Nietzsche en passant par Lacan. Ainsi paré, aguerri par son expérience, avec la même force démonstrative qu'Alain dans Les dieux, il mène une lutte sans merci.


Contre la pseudo-morale, artificielle et opportuniste. Qui sert d'assise à la bourgeoisie. Qui exerce un « contrôle social de la perception aussi monolithique et nazi ». Qui ne tient pas debout, s'appuie sur ses bras armés que sont la police et la psychiatrie, seule véritable maladie cause de tous les troubles. Contre la vie déjà, le poète crie, écrit, prescrit. « Je ne bois pas (la vérité est que je ne bois pas) » dit Panero dans Le vin et le haschich. Alors, quoi ? Toute la pharmacopée disponible sur ordonnance. Tout sauf ce qu'il désirerait. Drogué malgré lui, Leopoldo María Panero, qui ne peut s'anéantir - ni pour se détruire tout à fait ni pour se libérer totalement - se livre à travers tous les recueils de cet ouvrage à une démonstration de force qui contredit le diagnostic médical de la folie, mais conforte la puissance créatrice de celle-ci.

« Et le fou erre, mais ne ment pas et mon cerveau est une rose.» Qui dialogue avec ses compagnons de misère : Artaud, Nietzsche et Hölderlin, mais aussi Wittgenstein, Reich, Deleuze, Bataille, Debord et Blanchot. Qui explore la géométrie non-euclidienne, les univers parallèles et l'anti-matière. Qui interroge l'existence de Dieu et « la voie du premier Marx ». Qui élabore la sainte trinité panérienne du rapport au corps, à l'obscène, à l'enfance sous l'angle du bouc émissaire, du maudit et de l'excrément. Toute une cosmogonie en somme qui tourne autour d'« une révolution de la perception » et se dresse. Contre la critique comme rite — funéraire et industriel, donc mortifère. Contre la traduction servile. Et pour la création — version et per-version.
 

Toutes choses mises en théorie et pratique, déjà, dans cette troisième partie en forme d'Appendice intitulée Prologue de Mathématique démente, datant de 1975, mais fort justement placée à la fin de cette édition, étude de cas qui gravite autour de l'œuvre de Lewis Carroll à grand renfort de démonstrations, de détours et détournements d'affluents – « les verba ficti que sont alors tous les mots ». Toutes choses qui forment, refusent, introduisent et appellent à la fois — à la suite de Victor Martinez dans sa Notice du traducteur qui conclue ce volume — une herméneutique de l'œuvre hérétique et hermétique de Leopoldo María Panero.


Texte et photos © Eric Darsan. Extraits et citations proviennent de Conjurations contre la vie et de Mon cerveau est une rose © Leopoldo María Panero,  fissile 2016. Videos : Quelque chose qui va et qui va © Christophe Tarkos, Compagnie du Si et Trio d'en bas et Un Día con Leopoldo María Panero, de Jacobo Beut, avec Carlos Ann et Enrique Bunbury, 2005.

Remerciements à Cédric Demangeot, à Aurelio Diaz Ronda, à Victor Martinez, à Rafael Garido, à Andy Sénégas, aux éditions fissile, aux éditions Le Grand Os, à tous ceux qui s'associent et se consacrent à ce remarquable travail de traduction, d'édition, de diffusion - et à qui je dois et dédie la découverte et cette immersion dans - de et autour de l'oeuvre vaste et dense de Leopoldo María Panero.

mercredi 16 novembre 2016

Bonne nouvelle du désastre et Alcools, Leopoldo María Panero

Un petit livre rouge ouvert sur l'inconscient, épais et conséquent. Une plaquette, comme jaunie, légère et fatale comme un coma éthylique. Qui accrochent la lumière, le lecteur qui y pénètre. Qui rejettent, visqueux, celui qui seulement les feuillettent.


Bonne nouvelle du désastre et Alcools : telle est la vie rêvée et avérée de Leopoldo María Panero, aperçue avec Ainsi fut fondé Carnaby Street, écrit et paru dès 1970, mais traduit et publié pour la première fois en français en 2015 au Grand Os. Tels sont également les titres des deux ouvrages traduits et parus à leur tour respectivement aux printemps 2013 et 2014 aux Editions fissile, qui inaugurent et poursuivent à la fois l'édition des œuvres complètes du poète. Une œuvre et une maison remarquables par la qualité de ces publications.

Bonne nouvelle du désastre & autres poèmes (1980-2004)

Traduit de l'espagnol par Victor Martinez — qui avait déjà cotraduit Ainsi fut fondé Carnaby Street avec Aurelio Diaz Ronda — et Cédric Demangeot, Bonne nouvelle du désastre & autres poèmes (1980-2004) comprend, comme le dévoile plus amplement les Notes de ce dernier sur la présente édition, une première et précieuse anthologie en neuf séquences intitulées Tout ce qui est léger doit tomber (1980-1998) suivie de « quatre livres importants Leopoldo María Panero publiés au début des années 2000, et tous donnés ici dans leur version intégrale » : Aigle contre l'homme, Poèmes pour un suicidement, Bonne nouvelle du désastre, Danse de la mort et Schizophréniques.

(« Et après je vais pleurer, sur la fenêtre,
devant les inconnus, et
je vais faire beaucoup de bruit. »)

Tout ce qui est léger doit tomber, à commencer par. Autour du poème, le seul en français dans le texte, qui introduit cet autre composé de tous les autres, comme autant d'hommages et d'adieux à l'enfance, d'anamnèses et de désespérances. Drôle de vie et mort de Leopoldo María Panero, mises en scène par lui-même ou. Par l'un de ses doubles, imposteur, hétéronyme égaré, doppelgänger, meurtrier. Suivent les Crapauds, avec cette bonhomie que l'on retrouve dans Le Voyage d'Ana Tot. Et après eux le déluge, la bave, l'excrément, avec le festin nu de l'Héroïne. Le cerf, la rose et le poème aussi. Le Peter Pan de Carnaby. En filigrane, Artaud, Luis Buñuel et Salvador Dalí. Sur le papier, Ezra Pound, Hölderlin et puis Scardanelli. Soit : Fous, camarades d'asile, doubles, imposteurs, hétéronymes, etc. Avec l'alcool, déjà, pour seule compagnie. Et encore la pluie. Il y a les Poèmes de la vieille, le pet, le cul, le dégoût et le refus, de la déliquescence de l'âme et de l'esprit lorsque vient la cinquantaine pour lui.

Aigle contre l'homme. Par formes anciennes, vents et vers, Raimbaut d'Orange, et cerf et bleu et rien. Ritournelle de la fin, désolations, monotonie des paysages dévastés de la vie. Mystères cependant, mais déjà : Poèmes pour un suicidement. Et de nouveau crapauds et vers et serpent, les saisons de la vie et la mort de l'auteur — « il y a un seul héros, c'est la page » — par évitement. En somme, enfin : Bonne nouvelle du désastre. Ellipses, reprises, répétitions. De celles que l'on retrouve chez Marie Cosnay, chez Paul Valéry — « La mer, la mer, toujours recommencée. » Us et abus de stupéfiants tropes. Mises en abyme, détournements. Fleur et mort et jaune et Christ. Mallarmé contre la vie. Déclinaisons : chaque mot comme un personnage. Qui son rôle qui sa place qui sa couleur qui sa fonction. Comme une allégorie. Et soudain, seul mot méritant une note de Panero dans l'intégralité du recueil : Muspilli.


« Donner un sens plus pur aux mots de la tribu » — tribut payé par Panero — sortilège bu — qui redéfinit les fonctions et attributs des symboles — dans le flot sans honneur de quelque noir mélange sur le Tombeau d'Edgar Allan Poe. Mots fous d'un fou de mots, démiurge, maudit ou. Plagiat de moi-même, presque pastiche, poème dans le poème, déridé, qui se malmène, et Neruda par la même occasion. Ou cet autre, A la manière de moi-même, ou imitation de Panero. Quand soudain « le tremblement des mots », comme un promontoire. Là où le mythe et le verbe se rejoignent et se créent — en secret. Chants de Mal[o]dor(or). Dénigrement ou mystique du saint excrément, de l'exécration. Pour en finir avec. Le jugement de Dieu (lien), avec. L'enclume et le marteau. Frapper fort avec. Non pour enfoncer au-delà, briser le corps, la croix et les clous d'un seul coup, d'un seul. Tenant.

Donner un sens. Autrement dit : Danse de la mort. Hymne, ode. A Tennyson, aux Sioux — pas aux apaches de Carnaby. A Arthur Llewelyn Jones, dit Arthur Machen, à Strindberg, à Leiris dans la geste et le mors — De la littérature considérée comme une tauromachie. Et les pages qui suivent, toute plus belles les unes que les autres, où apparaissent à l'encre sympathique l'obsédante douleur, la flèche dans le flanc de Panero, la vie contre la vie, et la mémoire, et le ressentiment -  « le cauchemar atroce de vivre, de vivre sans rêve, sans appui, à séduire tantôt Dieu, tantôt Cordélia ». Il y a une lumière chez Panero, dans les yeux de l'enfant divin, du puer. Ce pourquoi et cependant ce recueil, si ce n'est l'œuvre toute entière — est une longue plainte marquée de magnifiques coups de semonce. Un flingue chargé à blanc désespérément posé contre la tempe. Une terrible et entière Lettre au père — « Daddy, give me your hand. I am afraid. » La peur, la honte, l'impossible mort, l'improbable repos, et « l'horreur d'être toi ».


Dante et Kafka, Rimbaud et Verlaine, devenus frères d'a(r) mes, se mirent et s'éprouvent, s'épaulent et croisent le faire. L'être du Voyant — « Le désastre est une victoire de mon âme, écrire est ne pas être, face à l'épée cruelle du vent. » — Voyelles redéfinies aux couleurs de l'épouvante, de la haine, de la mort. De toutes les folies —Schizophréniques, ou La ballade de la lampe bleue. Incantations en hébreu, lyrics en anglais. Remake d'une vie où se côtoient, se tutoient, Lou Reed et Borgès. Et, si l'on se prend à fermer les yeux, d'autres poèmes s'impriment sur les paupières, que l'on cherchera en vain, errant entre les lignes comme dans les allées pendant qu'ici et là, des mots. Comme des notes, qui s'accordent en fonction des thèmes — Cerf-folie / rose-poème / bleu-terreur — reviennent, qui composent et continuent de jouer la mélodie du poème. Comme les teintes d'une même palette qui, mêlées, en composent, en appellent, de nouvelles et un tableau, amer et beau, toujours recommencé.

« Le poème est la seule hypothèse de mon existence la seule garantie de mon être : l'unique prière pour que le non-être ne soit pas identique à l'être. » Parfois, à lire une chronique, l'on croit avoir lu ce qu'elle aborde à peine ou approfondit par trop. A ce stade vous n'avez pas lu peut-être, ce pour quoi il faut lire, cette Bonne nouvelle du désastre. Où l'on comprend déjà pourquoi et comment Mon cerveau est une rose avant qu'il n'y revienne. Où l'on suit, où l'on voit. Ces points dans la typo, ronds et profonds. Comme les clous d'un ex-voto, d'une plaque funéraire. Comme une expiration, une inspiration. Comme ceux de Spoon River, que je n'ai remarqués que lorsqu'une strophe m'a rappelé un épitaphe de ce dernier. Que l'on retrouvera, et plus encore dans Conjurations contre la vie. La poésie de Panero est totale. Totale, elle doit être lue totalement. En boucle et à rebours, sans parvenir à distinguer le début de la fin.


Il y a le nom de Panero. Un nom qui domine les huit paragraphes de la préface de Cédric Demangeot — cotraducteur, éditeur de l'ouvrage et poète — dut-il pour cela procéder lui-même à une mise en page ET à une typo soulignant la liberté nécessaire, contagieuse & prophylactique, à l'approche de. Panero et de son œuvre. Une part de folie nécessaire à la création, et de création qui protège de la furie comme en témoigne la drôle et tragique quatrième de couverture qui donne la parole à. Roberto Bolaño. Il y a les mots de Panero. Et les mots de Demangeot sur les mots de Panero, justes, passionnés, poignants et beaux : « Son poème, le même sous toutes ses formes, avec un vocabulaire restreint à quelques centaines de mots peut-être, ceux des grandes obsessions increvables, avec un bestiaire d'Indien décimé et toute la bibliothèque de Babel sur le dos. »

Il y a les mots de Panero. Incarnés, dont la douceur de courbes n'existe que pour la douleur des angles, la mollesse plus que la fermeté des chairs, les muscles comme des os, secs et saillants, cassants et blessants comme du verre. Cassé, pilé, Panero ne plie pas. Jamais. En place de cela, de la posture et de l'imposture, il ressasse, clairement, à dessein. Scande, répète. Autant pour lui que pour nous. Leopoldo María Panero a trente-deux ans lorsqu'il rédige les premiers poèmes de ce recueil, cinquante-six lorsqu'il rédige les derniers, quasi le double, de sa vie. D'adulte, du moins. Dix de plus que lorsqu'il écrivit Así se fundó Carnaby Street. L'enfance est loin, qui demeure comme une blessure. Le lance, le tance, comme le membre fantôme d'une famille amputée. Il y a les maux de Panero. Leur marque sur le corps, la peau, sur les os. A l'instar d'Artaud.


Il y a le corps de Panero. Vécu comme celui d'Antonin dans la souffrance insensée. Corps im-pensé ni pensable, ressenti plus que de raison. Comme une trahison. llUne prisonll. Dont il s'agirait d'écarter les os qui lui servent de barreaux. D'écarteler. De cribler de flèches. De frapper la chair(e) — flesh. De faire sortir le péché — sin. De faire sans — sin. Insanité qu'il s'agit de. Répéter / Purger. Cul, excréments, pets. Aux hommes que l'on laisse. Comme morts, sans force, ni volonté, ni dignité. Hygiène de l'hashishin, statut de selles. De l'exilé, de l'interné, rendu à lui-même. Ecriture sans censure, viscérale, au sale sens du terme. A trop voir la figure du poète maudit, l'on en oublierait le corps encore vivant du poète — mort depuis, en 2014, et né à la postérité — s'il n'y avait ce corpus pour lui rendre hommage. Il y a la langue de Panero. L'espagnol, l'anglais, le français, le lycée italien. Il y a l'image et le regard de Panero, inoubliables.

Il y a El Desencantado, de ce film — pellicùla. Qui existe — ex-sistere. Dans lequel Panero, à 28 ans, en homme – monde et hors monde - chair et os et corps et voix - jeté hors, donc, de lui-même sur la pellicule, jetée elle-même dans le monde à l'instar de ces poèmes — se pose là. Dans la Fabrication de l'Apocalypse, dossier qui conclut ce riche recueil, Victor Martinez propose encore quelques passages transversaux et, surtout, retrace l'histoire familiale de Leopoldo María sur la base de ce film de Jaime Chávarri qui lui est consacré et dont il retranscrit les extraits les plus cathartiques. Ce film, qui constitue un poème – bave, crachat – en soi. Confession sans concession. Qui aborde sa tentative de suicide, son internement, son emprisonnement. Qui saborde son enfance son rapport à l'échec, aux institutions (scolaires, psychiatriques, toutes pénales), à l'umour comme arme, à l'alcoolisme comme drame, à la solitude. Qui tente de renouer les fils - Mon père, dit le frère. Notre père, reprend Leopoldo - de se faire à l'image du père reconstituée. Témoignage de la folie, du génie, de la démesure réunis, de la statue de l'écrivain, de sa mort, de son mystère rongé par les mythes.

Il y a une bonne nouvelle — au sens christique — dans le désastre. Qui est celle du désastre. Qui s'exprime par et dans. Son nom, son corps, sa langue, son image. Qui est celle de cette traduction remarquable, de cette édition, belle, rare, précieuse, teintée dans la masse d'un rouge — le seul dont celle-ci peut se parer sans rougir davantage. Un fissile fait missile au cœur du désastre plus général du monde, de l'existence humaine faite telle et donc fatale. Premier opus, premier obus, d'une œuvre, celle de Leopoldo María Panero. Née d'une guerre mondiale et d'une autre plus totale encore, « la guerre la plus inutile et la plus sanglante, la guerre pour être moi et pour laquelle il faudrait que l'autre n'existe pas. »  Une œuvre qui se fera plus réfléchie avec les années, comme un miroir qui, à force des bris se verrait enfin (re) constituée.

Alcools

Volume encore, fin comme du papier à cigarette - à peine une douzaine de pages -  moins rouge, mais non moins inflammable, voici Alcools, recueil monolithique et vaporeux à la fois traduit de l'espagnol par Cédric Demangeot et paru en mars 2014.
« Alcool que, par ailleurs, je ne bois pas
C'est le Coca-cola qui le remplace,
et la morsure de l'eau, son baiser sur mes lèvres. »

Tragos, titre original. Littéralement, volume, verre. De jaja, de cerveza, de vino. De tous types de boissons alcoolisées. Alcools, donc. Mais aussi Hirondelles — oiseaux vaporeux au large gosier, envolés d'un trait. L'on pense à Apollinaire, évidemment, Alcools déjà, et calligramme dans le sang — La colombe poignardée et le jet d'eau. Extrait distillé de La tempesta di Mare, tempête dans un verre d'eau lorsque les murs capitonnés, la camisole, l'isole. Traduction de traduction. Décryptage des sens et symboles, du signifié et du signifiant. De l'étiquette. Translittération du litron, avidité et vacuité. De l'écrivain réduit à sa plus simple expression, qui tourne à vide. De l'aruspice à moitié plein qui jauge le verre et parvient, à travers lui et malgré tout. A poser la question de l'identité, à interroger le sens de la vie. A convoquer les poètes défunts, à les renommer. A répéter sans fin, en déclinant, en détournant, le fantôme de Marx et de Jésus Christ, de Sartre et de Béatrice. A rappeler à ce nouveau panthéon qu'Así se fundó Carnaby Street.

« Le seul homme qui existe est un être misérable qui cache dans la syllabe du vent. »

Lowry et Bukowski, Bataille et Poe, Baudelaire et Dali, sont ici sur le même bateau, ivres de vin et de poésie. Laudanum et delirium, nommagite aigüe d'un homme hanté par les figures d'autorités qu'il refuse, mais dont il sait l'utilité en ces terres perdues — pour lui comme pour les autres, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'asile d'où il écrit. Réminiscence, oubli de — Mondes engloutis. Quand soudain, apparaissant en arrière-plan, en toile de fond, comme dans un tableau de Gustave Moreau : Mondragon. Mondragon, nom parmi les noms, asile déployant ses ailes dans l'esprit voulu dément du poète. Qui règne sur la vie et l'imagination. Qui incarne la bête, adorée et haïe, crainte et révérée, qui menace et qui protège. Mondragon, que Panero chevauche à tout crin, mais ne cite ici qu'une fois pour toutes. Là, pas de sol-meuble, pas de décorum auquel se rattacher. Et pourtant rien de sibyllin, jamais. Ni pour distinguer le bon vin de l'ivresse. L'alcool, seul, écrit, directement — dans la veine de Panero. Mais l'alcool lui-même parle de l'asile, et des raisons de l'asile.

« Ils ne veulent pas que je parle de la Mort.
Ils veulent seulement que je parle de l'alcool et d'amantes que je n'ai pas eues
(…) 
ils ne veulent pas que je parle de l'immondice, 
et c'est de la seule chose dont il faut parler. » 

Du traitement infligé à l'enfant puis à l'homme. Meurtri. Par le pater, alcoolique aussi, et la mère patrie, alcoolisée ou prostituée sous ses dehors pudibonds, comment expliquer sinon. La folie d'un monde régit par « la science infecte du garçon de café », magicien-dose, gardien du temple de la perdition. Panero qui noie le poisson, ne joue pas le jeu, ne répond pas, à la question — au sens espagnol du terme, de la Reconquista. Panero qu'il faut toujours s'attendre à attendre là où l'on ne s'attend pas à l'attendre. Qui montre du doigt Mondragon où le regard du lecteur s'abîme, quand c'est le doigt peut-être qu'il faudrait regarder, la main qui tremble, ou bien l'ensemble, tout un, au fond. Transferts, calques, transpositions, juxtaposition de mythologies parallèles ou perpendiculaires, ou contraires, dont le centre demeure — Panero. Qui se dessine, se destine au fil des volumes et que nous retrouverons prochainement avec Conjurations contre la vie et Mon cerveau est une rose & autres essais.

Texte et photos © Eric Darsan. Extraits et citations proviennent de Bonne nouvelle du désastre et d'Alcools © Leopoldo María Panero,  fissile 2013 et 2014. 

mercredi 26 octobre 2016

Spoon River, Edgar Lee Masters

Roman choral gothique au romantisme noir, chronique d'une Amérique qui soubresaute entre deux siècles, recueil poétique en vers libres, rongé par le chagrin du quotidien et secoué par le rire du tall tales, les larmes et l'écrit, ci-gît et surgit le précieux et foisonnant Spoon River d'Edgar Lee Masters, catalogue des chansons de la rivière traduit et poursuivi par le Général Instin, paru aux éditions Le nouvel Attila en partenariat avec Remue.net.

A quelques jours d'Halloween et de la Toussaint, Spoon River est un bel ouvrage qui ne laisse pas de marbre, athanor et athanée qui invite à l'écriture et grave au fond de l'œil et de la mémoire les dernières images de morts et mortes. Ames en peine, esprits en devenir, persistance rétinienne. Ellipse. Typographie. Point.

« Après cela, ténèbres. » 


1 Que sera SRA

“When I was just a child in school I asked my teacher what should I try, Should I paint pictures, Should I sing songs, This was her wise reply: Que sera sera, What ever will be, will be.” (Jay Livingston [1915–2001] et Ray Evans [1915–2007] RIP).

Spoon
    River

Rivière de l'Illinois, USA, devenu village imaginaire dont témoigne le cimetière. Rivière cuillère. Où l'on pêche, où l'on mord. A l'appât, au hanneton. RAS quoi.  

Spoon
    River
        Anthology

Bûcher des vanités, caveau, mausolée. Tombeau pour 243 âmes et autant de poèmes dressés comme des stèles. Publiés en revue puis en recueil dès 1915. Epigrammes devenus épitaphes, éloges funèbres, apologétiques, dithyrambiques, panégyriques, devenus mots d'esprits assassins qui font le jeu de l'écrivain. Avertissement aux badauds, visiteurs, visiteuse, lecteur, lectrice, diseur et diseuse. « Toi qui entre ici abandonne tout espoir » d'y voir clair dans ces enfers intérieurs, souterrains.

Spoon
    River
        Anthology Autopsy
                    & Earth

Spoon River : catalogue des chansons de la rivière. « Tableau des passions et caractères » selon l'excellente préface de la présente édition parue le 17 juin 2016, soit un siècle plus tard, qui nous dévoile l'histoire - imaginée sans doute, mais dont la réalité n'en fait aucun - du livre, de sa traduction et de son édition. De sa découverte par un libraire parisien à l'iris noir, au goût certain, à l'instinct affûté, de la traduction réalisée par un général du même nom, GI, soldat français, poilu contemporain de la première publication. Instin de mort qui remue net dans cette danse macabre d'hommes et de femmes plus ou moins respectables qui se livrent à nous. 243 âmes et plus puisque affinités. 


« Remember me. » Ici la mort constitue un début et non une fin. La Colline a des yeux, qui veille sur les siens. Cimetière pour qui y repose, labyrinthe pour qui s'y aventure. Antre de la tyrannie des passions et pulsions. Des désirs, appétits qui tiraillent les entrailles. Plaintes, lamentations. Litanies, invocations. Esprits libérés ou chagrins, vengeurs, frappeurs ou frappés d'anathème. Jugements moraux, rancœurs, res-sentiment, haine de soi, des autres. Mé-/em-/pris(es), crimes passionnels. Eros et thanatos sont sur un bateau. Eros tombe à l'eau. La rivière comme une barrière. Qui sépare, qui réunit, travailleurs et profiteurs, penseurs et bons vivants.

« C'est la manière dont les gens voient le vol d'une pomme qui fait du gamin ce qu'il devient. » D'un côté le mal né, miséreux, inquiet, maudit par tous, malheureux au jeu comme en amour, malheureux toujours. Bouc émissaire, agneau voué au sacrifice, à la Géhenne — se tuer à la tâche, perdre sa vie à la gagner, la faillite et la peine. De l'autre, le nanti, hypocrite, faux dévot — morale puritaine qui fait passer le labeur des autres et l'âpreté leur, l'honneur du village avant le bonheur celui de ses habitants. Qui moquent la poésie, l'amour et la flânerie, honorent la science, la finance et l'industrie, favorisent l'injustice, la collusion, la corruption, le trafic de votes et d'indulgences. Tous, contraste aidant, faisant malgré eux la part belle aux femmes, aux poètes, aux esprits libérés.


Cela commence comme cela finit : tout un chacun meurt à la fin. On se le dit, on le devine parfois, mais on n'en est jamais certain. Avant d'y faire face, que la vie passe, trépasse, plus vite que notre ombre, dans notre dos. Encore peut-on parfois, comme ici, parler de ça, de soi. Etre et demeurer un peu pour tirer les leçons de son existence/sa révérence/les choses (sabre) au clair (Grant style) au regard de sa propre existence, de sa propre fonction. Qui avec humilité. Qui avec regret qui avec un orgueil inaltéré qui avec une vanité plus vivace que les plantes qu'ils nourrissent, saprophytes et adventices du septième jour. La plupart faisant amende honorable, se repentant après avoir été pendu, n'ayant plus rien à perdre ni à prouver. A défaut d'avoir pu. Dégainer le premier, devenir le franc-tireur le plus rapide, savoir se retourner pour ne pas se retrouver. Six pieds sous terre. A manger les pissenlits par la racine grecque ou latine.

Ici, ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Mystères delphiques. Moires. Magie opératoire. Et les paroles des morts restent - in peace - comme les écrits des siècles passés, de l'étonnante culture des villageois, parfois naïfs, mais pour la plupart lettrés. Morts comme ils ont vécu, passés au crible de toutes les affres de la vie, violence, blessure, viol, accident, maladie, au cœur d'une époque et d'un pays toumentés. Emprein/unts de culture christique, mais aussi, plus étonnamment, classique, antique, orientale. Chrétiens, calvinistes pour la plupart, athées, hérétiques, mystiques. Croyant(s) au rachat, au déterminisme, à la prédestination, à l'enfer, au paradis, au Nirvana. Toutes confessions confondues, lues, entendues. Tous logés à la même enseigne, jamais sortis, pas même les pieds devant, de l'auberge, du village de Spoon River. Ici pas de vie après la mort, juste la mort après la vie.


Vous êtes ici. A Spoon River, le savoir est important. Le comprendre aussi. Au plus profond de soi. Suivre la rivière, son cours. Sentir la terre, son caractère. Qui donne son nom. Qui se transmet aux habitants. Ainsi Edgar Lee Master est-il demeuré attaché. A ses origines — fils d’avocat du Kansas et homme de loi de l'Illinois. A ses convictions — Lincoln qu'il dénonce comme pilleur, va-t-en-guerre et outil des banquiers (« les puissants venaient de Nouvelle-Angleterre, républicains, marchands banquiers » […]  « les pasteurs et les juges ! » […] « Un drapeau ! Un drapeau ! ») A ses inspirations — Whitman dont il est également biographe ; Shelley, Homère, Ovide, Shakespeare (la collection Othello !), mais aussi la Bhagavad-Gita. Héritier du nature writing et d'un panthéisme très contemporain. Toutes choses qui participent à cette fresque grandissante qui retrace et interroge l'histoire des Etats-Unis.

Œuvre dantesque, faustienne et mythologique inspirée par La Divine comédie. Qui expose l'extrême petitesse et l'infinie grandeur des hommes et des femmes. Livre de vie qui se tient comme l'on tient des comptes. Tableau à double entrée qui en dissimule de multiples. Biographie orale où les morts, se répondent, se répandent, en échos funèbres (par-)de(là) la tombe, suivent et se ressemblent parfois, qui peuvent en cacher d'autres encore. Vies croisées, trames qui se forment - « selon l'auteur lui-même, dix-neuf histoires sont distillées » - que lient, c'est selon, leurs conditions d'existence, un train, un rien.

 « Visiteur, le péché au-delà de tout péché
est la cécité des âmes envers les autres âmes. » (236 Jeremy Carlisle)

 2 Le fantôme dans la matrice

« J'ai insufflé certaines atmosphères à Spoon River 
qui sont ma véritable épitaphe, plus durable que la pierre. »

Procession de personnages. Héritiers et damnés de la terre. Procédé. Qui. Libère la créativité. Permet d'explorer. Toute la palette des pensées, émotions, sensations humaines. « souvenirs, désirs, rancœurs ». Toute la gamme des péchés. Il faut s'attacher à connaître chaque mort d'abord pour ce qu'il est, se garder d'être trop familier, d'errer d'une tombe à l'autre. A moins de vouloir s'y perdre tout à fait, ne plus parvenir à revenir sur nos pas, auprès de celui ou celle que l'on croyait connaître. Et cependant s'y risquer pour saisir de quoi il retourne. Suivre la « Spoon River Autopsy, Carte (incomplète) des lieux cités » et la « Spoon River Earth, Carte (incomplète) de la société du village Spoon River », drôles et merveilleux outils dressés par le Général Instin et imprimée en sus dos à dos. Aimer, jouer à. Se faire peur, rire parfois. Sombres humeurs, rumeurs et humour noir, comme un cri retentit dans la nuit « — Umour » !

Jeu. De société. De l'oie. De petits et grands chevaux. De plateau. Tout de go. La carte comme support, guide de survie en territoire zombie. Où l'on confond et se confond avec les morts et les vivants - Sans connaître rien sinon les mots du défunt, de la défunte – l'on sait comment on vit, jamais comment l'on meurt. Où l'on ne peut feindre ni se fondre. Où l'on est convié à se fendre — d'un mot : témoigner. Et rencontrer. Au gré du lancer de dés, l'une des treize catégories qui comprennent Les géants (les puissants), L’Église, Les politiques, Les juges et autres figures d'autorités, Les marginaux et les artistes. Nommément. Bibliquement. Avec tout ce que cela implique. Allez en prison. A la case départ. Ne touchez pas. Rendez-vous au juge de paix. Erreur de la banque en votre défaveur.

« J'ai remarqué que les gens s'en vont toujours par deux. » (154 Jeduthan Hawley)

Cela finit comme cela commence. A Spoon River. Avec ces Autres chants de la rivière dont le recueil glisse, s'échappe du SRA de W.F. pour mieux prolonger son existence et sa lecture. Petit théâtre des cruautés et vanités, petit laboratoire des poisons dans cette « boîte de Pétri plus grande nommée Terre » où l'on retrouve une trentaine de personnages secondaires et archétypes, Nig le chien et la fille Rhodes, la mère qui trahit, qui quitte le père, qui quitte la vie. La vie, parlons-en. Ici, à Spoon River, et ailleurs, et ici à nouveau. Ci-gît le corps, mais pas l'esprit et moins encore celui de Spoon River que l'on ne quitte jamais que pour, bon gré/an mal gré/an y revenir. Regrets éternels de celui qui fut et fuit (ttt), fut parti avant d'avoir compris — « va te faire écraser sur Broadway, on te réexpédiera à Spoon River » (130 Ralph Rhodes). Que celui qui a des ouïes écoute le chant de la rivière de la vie. Ici règne l'inachevé, le devenir, le dasein, l'étant-là, dans le même fleuve, dans son lit, pas sorti, dans de beaux draps.

« Combien de fois rivière, franchie puis à rebours, dans un sens, puis l'autre. Combien de fois barque chargée de mots ».

Soudain la Guerre, la Grande, depuis laquelle Hinstin a perdu son H. Chants du départ et du retour, « poèmes que le soldat traducteur a eu le temps d'écrire pour son projet (inabouti) sur les victimes de la guerre (1914-1918) ». Témoignages qui rendent compte, à travers la diversité des thèmes, styles, origines sociales et culturelles, de l'ampleur internationale du désastre, de l'effritement des racines, du déracinement. Rend justice et hommage aux laissés pour compte cités seulement par le manuscrit principal d'E.L.M. Ici les imprécations se font plus fortes, qui virent à l'insulte, tournent au pugilat, contre tout et tous, contre soi et tout contre la colline. Les passions plus troubles. Les regrets plus amers. Les remords plus mortels. Les mots plus abrupts. « L'enfer est pavé de désolation, d'interruptions... », de bonnes intentions, et de mauvaises aussi. Quant au paradis. Voix d'outre tome/monde. Où le mystère s'éclaircit des renvois – petit a petit b. Abattement, maladie, solitude, secrets emportés dans la tombe, piété filiale, pitié, mercy. Mais aussi résistance, courage, solidarité, révolte et espérance.

« Quel est le poids d'un corps face à un livre de voix mêlées. »

Epilogue. Où le corps mort de l'auteur, retrouvé en vie, se livre au nouvel Attila. Réincarnés pour la énième fois en ce qu'ils sont et font de mieux, c'est-à-dire en eux-mêmes. Entre la vieille Europe et le Nouveau Monde, entre surréalisme et surnaturel, héritier de Mesmer et contemporain de Cayce, Webster Ford, hétéronyme fantôme de l'auteur repris par Instin. Soldat inconnu, canal, channel, médium, spirite, intercesseur. Achérion, passeur de sens, de flow. Entité protéiforme et polymorphe, le Général Instin - projet interdisciplinaire et collectif apparu il y a vingt ans, que j'ai découvert il y a dix - est désormais légion, qui s'agrandit sans cesse, daemon formé ici par douze apôtres fondus en un (mais si) : François Athané, Sereine Berlottier, Nicole Caligaris, Patrick Chatelier, Antoine Dufeu, Dominique Dussidour, Mômô Basta, Pierre Ouellet, Eric Pessan, Cécile Portier, Lucie Taïeb, Benoit Vincent.

« Ils n'ont pas demandé : “ Quelle rivière ? ” Ils sont venus, les morts, un à un. » Et les vivants aussi. Hommage soit rendu à tous ceux-là pour ce merveilleux, passionnant et inspirant travail de création et d'édition.

Fabrizio de André, Non al denaro non all’amore né al cielo (1971)
Adaptation de Spoon River d'Edgar Lee Masters

3 Antonio Sapienza (contribution non numérotée, filée et apocryphe aux Autres chants de la rivière, traduction Eric Darsan)

« Rappelle-toi, ô mémoire de l'air,
je ne suis plus rien qu'un petit tas de poussière.
»

On dit - je les entends chuchoter au-dessus de ma tombe, et parfois le vent colporte leurs rumeurs - que je me serais égaré, ²retrouvé, réfugié là par erreur, que mon fantôme, sûrement, continue d'errer, de migrer. Qu'il vaut mieux (rayez les mentions inutiles) : m'ignorer, faire sang blanc, ne pas s'éterniser, déguerpir avant de donner corps à ma présence, de la sentir, de m'inhaler peut-être malencontreusement, tout vaporeux que je suis (présumé être). ²Retrouvé pourtant, vous noterez. Mais non. Pas ma patrie, ma terre, qu'ils disent qu'ils prétendent. Mais la terre n'a pas besoin des hommes pour déplacer les corps.

Corps céleste. Corps humain, chimique, mystique, céleste, de métier, d’État, d'armée, de logis (maréchal et tout ça). Corps qui définit et détermine la vie et la mort, dont on désigne le vivant et le mort. Corps social, cadavres ambulants, corps miséreux décatis aux yeux caves, corps gras des nantis bien portants leur carcasse pourrie de l'intérieur. « Corps comme le symbole dont use une société pour parler de ses fantasmes. » (Michel Bernard, Le Corps, 1974, p. 141). Le fantasme, autrement dit le fantôme. Pléon — /ecto —/plasme. Enveloppe. Enveloppe charnelle et de papier. Suaire marqué par la sueur. Semblable à celle qui contient le corps du texte, corpus consti-tué, et resti-tué, ressus-cité, de Spoon River.

Longtemps, et de bonne heure, j'ai parcouru le corpus de l'auteur — Edgar Lee Master, ou Instin (?). Jusqu'à m'y perdre, revenant, l'esprit errant d'un témoignage (testimony, testament) à l'autre. Jusqu'à me retrouver moi-même, comme les autres, sur la Colline. [Notez bien : sur et non pas sous — pas ²saoul comme ce satané 9 Chase Henry - les gens du coin ont raison de le dire, muets dans le fond comme les tombes auxquelles et d'après lesquels on — encore lui — les identifie. (²L'on m'opposera peut-être un erreur de traduction, une confusion due à l'homonymie, mais qui est on pour me le dire)].

Parfois les images s'imposent à moi, comme si je possédais la vue - don de double vue, berlue plutôt - ou bien plutôt qu'elle me possédait. Pauvre de moi, résidu d'une conscience collective, forme de cénesthésie, esprit dans un esprit, lémure qui se lamente, fantôme de fantôme fantoche qui perd le sens commun et la raison pratique, tire la couverture à lui, se retourne et s'en va. Quand soudain le bout du tunnel, à moins que ce ne soit celui du rouleau...

Ouija ! En vérité je vous le dit : je suis celui qui est, je suis celui qui vient, je suis

Antonio Sapienza

Bertolt Brecht & Kurt Weill - Alabama Song
“I tell you, I tell you, I tell you we must die.”

Pour aller plus loin :
Instin,
Instin au nouvel Attila, Instin, le feuilleton, sur Remue.net, Instin Textopoly 6 — le Cimetière
 
Dans le même ordre d'idées :
-James Agge, Une saison de coton, Bourgois, chronique sur Lou et les feuilles volantes.
-La moitié du fourbi, numéro 4 : Lieux artificiels, chronique par Lou pour UDL
-En ce moment la Librairie Charybde consacre également sa vitrine à la psychogéographie

On se retrouve très prochainement : 
-Ici pour de nouvelles chroniques mais aussi rubriques
-Sur Addict pour un premier article consacré au Miroir aveugle de Jean-Luc Parant paru chez Argol
-A la Librairie Charybde le jeudi 3 novembre à 19h30 où Lou et moi aurons le plaisir et l'honneur d'être libraires d'un soir avec une sélection de huit titres tous plus beaux les uns que les autres. Venez nombreux !
Mise à jour :
-J'ai eu le plaisir et l'honneur, depuis et dans la foulée de cet article, de rejoindre les troupes instiniennes à l'occasion du
projet Spoon River [prolongations] sur remue.net. Vous pouvez retrouver mes premières contributions avec deux textes ici : Henry Tripp & Cully Green & Martin Vise par Edgar Lee Masters & Eric Darsan,

Texte et photos © Eric Darsan. Les extraits en italique ou gris et photographies d'extraits sont tirés de Spoon River, Catalogue des chants de la rivière © Remue.net, Le nouvel Attila, Instin, 2016.