vendredi 8 juillet 2016

Traités et vanités, et autres textes, Ana Tot

Découverts grâce à Aurelio Diaz Ronda, maître d'œuvre du Grand Os (dont je vous ai parlé ici à l'occasion de l'indispensable Quoi faire de Pablo Katchadjian et de l'incontournable Ainsi fut fondée Carnaby Street de Leopoldo María Panero) voici quatre petits ouvrages qui allient légèreté et profondeur.


Petits pense-bêtes, absurdes et raisonnés, qui permettent d'entrer dans l'œuvre d'Ana Tot par de nombreuses portes et de voyager sans s'encombrer l'esprit (tout est écrit, quoi que), sans valise ni dans les mains ni sous les yeux (c'est vite lu, moins vite dit), Traités et vanités chez Le Grand Os, L'Amer intérieur et Voyage en bonhomie dans la Collection de l'umbo, méca au Cadran ligné, se révèlent au fil des pages aussi stimulants que curieux.

Traités et vanités, Le Grand Os


« Le jour on est un homme couché à l'intérieur d'un homme debout. La nuit, l'inverse. »

Mouvement organique, onirique, oral : tels sont les Manifestes, contributions au tournevisme, qui introduisent l'ouvrage et se poursuivent avec Nous Autres, plus manifeste encore, moins formel, plus réflexif, conscient, philosophique, lyrique. Poétique, poïétique, qui se heurte à l'évidence du vide qui nous entoure, interroge sa nature. Duelle. Dut-elle pour cela. Tout remuer, et la langue en premier, s'immiscer, s'initier, haïku et kung-fu. La dialectique peut-elle casser des briques ? Osef, ou - « je n'ai rien contre moi-même j'en veux au geste qui s'accomplit (…) ne s'accomplit pas (…) je suis bien plus moi quand je ne le dis pas ».


« Imagine un mouvement sans durée, une mémoire sans oubli, un monde où le temps ne s'effacerait pas. »

Traités et vanités, en quatre parties (dont la troisième, éponyme, chevauche et couvre quasi l'ensemble), qui regroupe par ordre (quasi donc, aussi) chronologique la plupart des écrits d'Ana Tot entre 1992 et 2003. Avec ce recueil, second de l'auteure (après Mottes Mottes Mottes, un petit volume de 77 micro-poèmes), sorti le 9 novembre 2009 du Grand Os dans la collection Qoi, nous découvrons.

Une œuvre. Presque journal, in — et ex-time, qui s'épanouit, se feuillette, s'effeuille et s'étudie. Beaucoup, passionnément, jusqu'à l'aphorisme. Nietzschéenne, par delà le bien, le mâle en moins. Scheerbartienne, ingénieuse ingénue, ingénieure littéraire, perpetuum mobile plus plus - « Il va de soi que la boule, ou sphère, est parmi tous les volumes celui qui offre le moins de prise au courant, qu'il soit d'eau, d'air ou de tout autre fluide (…) Forgeons-nous des caractères sphériques ! » Wittgensteinienne, syllogique, que : 1 — L'on en perd son latin. 2— La raison. 3— L'on ne sait si c'est de l'art, ou bien. Le tout sous le patronage de Ricardo Reis, hétéronyme de Fernando Pessoa, et d'Ildefonso S., Saint des Saints à la bibliographie fantasque, sur lequel à dessein on ne trouve rien. Du coup, on s'interroge, écran de fumée, baratin, fumisterie ou bien.


« Tu es vain si tu penses qu'il est de ton fait de penser ce qui ne se pense pas (…) Laisse chaque chose là où elle se trouve et dans l'état où elle se trouve accepte-là. Occupe-toi d'être sève quand c'est la sève qui monte en toi. »

Jeu du je, c'est certain. Qui aime suive, malgré, maugrée contre la répétition et l'absurde. « La pensée ne fait pas jouir le monde. Si le monde veut jouir, il doit être pensé. » Ne pas attendre de réponse du cheminement interne. Suivre le flot, le fluide, la répétition des motifs. Ne pas s'émouvoir et se laisser porter par tout. Par la matière surtout. Par la matière en tout. Premier lieu, premiers temps, magie élémentaire qui féconde la faconde, métrique et matrice, homoncules et homonymies.

LZRD, quatrième et dernière partie. Qui commence par la pierre, se lézarde comme l'on s'y attend. Tient de la salamandre, du feu de l'athanor. Couve et couvre, magie encore. Alchimie. Aleph. Serpents. Seigneur et nouvelles créatures — « Là où il n'y a pas d'arbre pour dessiner la lune je fais un trou dans la terre. L'animal qui a vu la lune fait aussi un trou dans la terre. » Verbe. Talismans.  

Ana Tot étonne, tâtonne, tente, en écho, la lit, sa poésie. Par elle donne le la, tend la combine, téléphone arable qui charrie, charrue, creuse le sillon et attend la moisson de pensées, de réflexions, de sons. Postulats souvent étranges, conclusions, parfois hâtives, qui hâtent le lecteur de conclure à son tour. Et si celui-ci, le tour pris aidant, bien mal appris et avisé, acquis cependant, s'en détourne, ce sera pour se tourner avide vers L'Amer intérieur.

L'Amer intérieur, collection de l'umbo


« mieux vaut la malice du fils que le maléfice du mot. »

L'Amer intérieur, Lucas l'irascible : Titre et sous-titre. C'est tout. Chez lui, chez Lu'. Tout un et tout lui. C'est Tot qui remet ça et luit par sa hardiesse et son ardeur. Annonce la couleur, la douleur. Avec délice, plonge sous la douche écossaise, dans le bain en tartan, souffle le chaud et l'effroi du familier - « pas cool en fait » - du soutenu, couché sur le papier - « tue ton mec qui te maque qui te bat ton maquereau » - du relevé, allitéré — « attire l'ire lira l'irascible ». Vulgate, mythe au logis, qui prie (m) orphée pour avoir morflé, l'enfer des bénits dissipés. Homonymie en sus, analogies, calembours, contrepèteries, anadiploses. Mots dits, mots crus. Reichienne à l'envi. e. Pas de réchauffé mais faire feu de tout bois contre, tout contre, la mère et son amant.


« un domi dominant qui dit peu mais qui nique un pseudo mari sodomite ami mythomane à mi-temps un adepte adipeux des agapes (pas question d'adoption) »

Prise à partie, fine - « le fin du fin à la fin des fins » - mais pas que, L'Amer intérieur se présente comme un poème en vers libres, très libres, gaillard, graveleux, grivois, grossier et paillard, où l'insulte exulte et dont la démesure permet de passer sur, et outre, le plaisir du texte, « monté comme un âne comme un ananas comme un analphabète en somme une bête de somme ».

Outrances donc, et outrages, sont au programme. De ce texte sadique, sadien et slam-hic où l'ivresse, les mots et maux-émaux accordent plus encore place et mets de choix à la bouche, à l'oral, mais pas seulement. De ce petit livret paru, livré, ni relié, ni paginé - en un mot : nu - en décembre 2012 dans et par la Collection de l'umbo, chez qui l'on peut également retrouver Jacques Abeille avec L'origine des images, paru l'année suivante.

Pour lecteurs et lectrices avertis qui, apaisés par l'excès, se tourneront avec les autres vers le bon enfant Voyage en bonhomie.

Voyage en bonhomie, collection de l'umbo


« devant le carré qu'il appelle sa maison
le bonhomme fait dos rond au tracé des chemins »


Ainsi commence le Voyage, non pas d'hiver mais varié, qui pourrait aller son petit bonhomme de chemin si seulement. Mais s'agissant : 1. d'Ana Tot tout n'est pas si évident 2. d'un voyage, pas si linéaire. « au commencement le bonhomme n'a pas de maison (…) dans un tout autre commencement (…) il a seulement des yeux pour regarder ses bras et au bout de ses bras qui sont tantôt deux lignes plus ou moins droites tantôt deux angles plus ou moins droites. »

Desnos déjanté, Carême au carré, Prévert en Paroles, Perec en ce que vous voudrez, Voyage en Bonhomie est un petit bijou d'intelligence et de créativité. Miniature imagée, conte poétique, philosophique et métaphorique qui se suffit à lui-même, se lit et se relit. Petit ouvrage pas plus relié que le précédent, papier plié mais paginé cette fois, et doublement. Petite histoire rondement menée, carrée, aiguë et acéré. Qui se raconte, se parcoure comme un album illustré, se lit à voix haute et se prête à l'imagination.


« il évoque à coup sûr un cercueil ou un livre pas du tout un canif ce qui est bien regrettable parce que le bonhomme aidé de sa ressemblance aurait pu s'éventrer lui-même. »

Avec cet incroyable voyage, bonhomme dans la forme, barré dans le fond, bercé au large, le lecteur se laisse entraîner plus loin que ce petit poème aurait pu le laisser entrevoir, tiré au cordeau plus qu'au flan, qui voit dangereusement s'accroître son tirant d'eau et le fond se rapprocher ostensiblement – et la fin poindre sitôt la moitié passée. Il faut dire aussi qu'avant cette parution -  en décembre 2014 dans la Collection de l'umbo avec un Frontispice d'Antonio Ramirez - « Sous le titre Carnet de voyages en bonhomie, ce texte a donné lieu en 2006, en version manuscrite autographe, à l'édition d'un livre d'artiste à huit exemplaires dans la collection Manos. » (Vous pouvez l'apercevoir ici) Quand à ce qu'il advient de ce bonhomme et du lecteur et bien, ce n'est pas que cela ne compte pas, mais - quand on aime, n'est-ce pas – il reste le cas méca.  

méca, Le cadran ligné 


« Les choses ne sont pas comme elles sont. » 

méca : sans majuscule, à l'emporte-pièce. Méca dont les exergues s'exercent à ne  commencer pas. Rouage qui tourne autour d'un. Point. A la ligne, au Cadran ligné exactement. Date de sortie, sur l'écran : 11 : 06 : 2016 Ana-logies, Tot-ologies. Cur-sœur, cœur sûr, mécanique bien huilée. Et rodée. Par trop peut-être. Où les apparences, trop peu trompeuses, multiplient les tropes et répétitions. Où l'on retrouve, découvre, une familiarité avec ces refle(t)xions. Chaque page comme un adage, une variation, une version d'un thème qui se referme, se conclu, systématiquement

(entre parenthèses)

camées, sous-titre en miroir, inversé, image d'Epinal, anagramme. Anadiploses encore. Ana dit et implose, tentée par le Tic et le TOC, le procédé poussé à l'extrême, la répétition pour elle-même, jusqu'à la transe, la perte du sens qu'elle explore. Oralité, plus que jamais, sinon exclusivement. Prise de sons, en 3D. Volumes poussés à fond, au bord du gouffre. Philo filée emberlificoté, qui s'emmêle, dont on perd le bout, qu'il faudrait démêler/mesurer à l'aune d'une métrique plus linéaire, moins répétée surtout/dérouler par à-coups pour ne pas renoncer à lire


(((T)o(u))t)


« Tenir va lâcher. »

méca - là est l'idée, labellisée – mais qu'à cela ne tienne, et la tenir sur un livre entier, est réellement à devenir et à rendre fou. C'est alors qu'il faut chercher. Recourir à. La langue-tempête, essence de tout. Qui fait voler le grain de sable dans l'engrenage, déglingue les rouages. Il faut lire tout haut. Chercher, checker le sketch, la feinte, la flambe. Le slam plutôt que le lamentatio. Où l'on retrouve la forme et le volume à nouveau. Non le grave mais la profondeur sous le masque, la fausse transparence, l'opacité du couvert que l'on sert et remet, du courant de pensée, insupportable, hérité du nouveau roman, qui trace les limites de(s) (l') Exercice(s) de style(s) : Frictions et Tombeau.

« Quelque chose m'échappe absolument. Construit pour m'échapper. A moins que je sois stupide. » (Pierre Terzian, Il paraît qu nous sommes en guerre). 

Chercher alors. Où l'eau se trouble. Où l'on rejoue en décuple, en duplex, en huis clos, didascalies et apartés. Où le vide et le plein alternent de nouveau. Retrouver le rythme, flairer la trace, repérer les signes. Savoir lire dans. Les sauts, les saccades. Faire un état des lieux. Du saccage. Un bilan. Des blessés. Déplorer la perte du sens, retrouver de jolis passages, d'images sages – en surface - s'abreuver. Se troubler à force de trouver. Les qualités et les défauts au carré des précédents, les motifs cependant, qui aident à s'apaiser, à se poser. Dans un univers préexistant, persistant. Lutter contre l'idée que, dans la loi des séries, c'était mieux avant. Avancer.


« il y a des jours où tout est matière et d'autres où tout n'est qu'histoire. Ça commence le matin et c'est comme ça jusqu'au soir. »

A l'or, user de l'athanor à nouveau, de l'alambic. Laisser décanter pour ne pas déchanter. Considérer. La question du goût à l'intérieur du grand Tout, du grand tohu-bohu de Tot. Préférer. Chez Annocque Pas Liev à Liquide. Chez Ana, qui excelle dans le conte et le dit, Les Traités et le Voyage à méca. Chez les deux ça file, coule en minuscule, se déverse, traverse ou pas. Verre cassé.

Dépasser le procédé. Sortir des marges quand elles deviennent lignes, du syllogisme, des malheurs du sophisme et de Lapalisse, qui dit tout et n'importe quoi, et n'importe quoi sur tout. Comme dans la trance, il faut que ça avance, se fasse goa, progressive et psychédélique. Se chante, se danse. Que ça creuse les reins, explore le sens, l'essence, des mots et des choses. Que ça enflamme, calcine. Que ça nous parle. Que ça nous dise enfin. Car sinon. Comment rester immobile quand on est en feu ?


« ailleurs dans la chambre, superposée au lit de mes jours, l'image du lit de mes mille et une nuit. Sur l'un des couvertures de laine. Sur l'autre des couvertures de peur. Au milieu du premier brûle un feu qui ne consume rien. Au centre du second, papiers, cartes, feuilles de livres non lus alimentent un feu identique. »

A travers ces écrits, rassemblés ici par les soins d'éditeurs passionnés, s'esquisse, exquise, une œuvre dense, sans fond (au sens de sacs sans fond, sans anse ni fin), poétique, philosophique, drôle, orale, oracle et osée, magique, élémentaire, lunaire, rhétorique, théorique et t(h) orique. Une œuvre-ronde, derviche et toupie, qui tourne sur elle-même pour revenir toujours sur les lieux de ses premiers atours. Autopsie d'un crime, crime de lèse — majuscule, succession d'anadiploses : concaténation.
Figures de style, rituels : qui lit Tot, aime. Pas tout, pas totalement, mais quand même beaucoup, où l'on se surprend, à l'aune de ces travaux et voix de traverses, à apprécier l'acharnement  propédeutique de l'auteure et poète à faire naître, comme son divin homo-nyme, via l'émergence d'un verbe tout à la fois physique et métaphysique, le monde qu'elle porte.


Dernier inventaire avant l'été :

« pas besoin d'être léger pour être emporté »
(Ana Tot, Traités et vanités)

C'est tout pour Tot. Et pour le moment. Le blog prend ses quartiers d'été et vous invite à en faire autant.
Mais, si tentant que ce soit, vous tendiez tout de même et aussi à aimer les pavés :

— Pour l'été, Hugues et Marianne de l'incontournable (aussi) librairie Charybde vous en conseillent quelques-uns ici (dont le cycle de Jacques Abeille auquel Le Monde des Contrées rédigé par mes soins et illustré par les sérigraphes des 400 coups de l'Atelier du bourg pour Le Tripode vous présente en beauté sans vous lester ni vous délester).

— Pour la rentrée, je vous propose, après une petite pause, de nous retrouver ici même au mois d'août pour une université « déter » consacrée à quelques belles éditions libertaires avant de plonger dans la rentrée littéraire indé ainsi que dans une belle série dédiée à l'oeuvre de Leopoldo María Panero chez Fissile. Une oeuvre publiée au terme d' «un long travail collectif de traduction » dont nous reparlerons.

Enfin, vous pouvez retrouver quelques conseils de lectures de l'été :

— Sur Un dernier livre avant la fin du monde : Des livres pour l'été.
— Sur Addict Culture : les livres qui feront votre été ainsi que les souvenir de lectures estivales d'auteurs invités. Addict, qui m'a aimablement convié à rejoindre son équipe et sur lequel j'aurai également plaisir à vos retrouver.

En attendant, bonnes vacances à tou.t.e.s !
Travail, dégage !
Résistance, voyage et plage !

jeudi 30 juin 2016

Il paraît que nous sommes en guerre, Pierre Terzian

Il paraît que nous sommes en guerre. Ici et là, tout le temps, de heurt en heurt, depuis avant, depuis toujours peut-être, sans même savoir pourquoi ni comment. A l'extérieur, à l'intérieur, de soi, des autres, du pays, du monde dit et dé civilisé, livré à la barbarie, il paraît aussi. Il paraît surtout sous la plume de Pierre Terzian, chez sun/sun, et ce depuis le joli mois de mai, sous la forme d'un texte en apparence lapidaire, simple, net et précis, dans lequel le doute est prescrit et qui heurte de plein fouet, pas forcément celui ou celle que l'on sait, pas nécessairement pour les raisons que l'on croit, à l'image de l'événement et à la manière d'une frappe chirurgicale de l'OTAN.


« A Montréal, le 1er décembre 2015 Messieurs, Ce Vendredi 13, vous m'avez touché en plein cœur. Je ne m'attendais pas à souffrir autant. Je ne me savais pas capable de souffrir autant (…) Je souffrais beaucoup, en temps normal, avant tout ça, mais pour des choses bénignes. La souffrance était diluée. Je ne me confrontais pas directement à elle. »

Dans la réalité, cela commence comme un film catastrophe dont l'horreur immédiate, scénarisée de longue date, ne serait qu'un élément et le prétexte, le ferment, d'une peur plus grande. Dans le texte, dans cette « Lettre aux “messieurs” du 13 novembre » (Sophie Joubert, L'Humanité, 9 juin 2016), Pierre Terzian s'adresse aux terroristes qui ont frappé Paris, le Bataclan, ses alentours et ceux du stade de France ce même jour. 

Sans recul, mais avec une certaine distance, comme en voix off, l'auteur demeure là où il est — un peu excentré, décentré, secoué par ce qu'il apprend de l'autre bout du monde — l'on est toujours à l'autre bout du monde lorsque l'on ne voit que via l'écran, quel qu'il soit, que l'on assiste en spectateur seulement — dresse d'outre-Atlantique l'état des lieux d'une confusion déjà présente, mais qui suinte désormais de cette plaie béante, ouverte par ricochet, dommage collatéral d'un monde séparé dont les images l'assaillent. 


« Je triais mes déchets. Je travaillais avec des adolescents en difficultés. Je m'étais mis à croire à la possibilité d'un monde réduit (…) Une petite cohérence, avec moi-même et ceux que j'aime. »

Du haut de ses 36 ans, d'une identité construite, intégrée, de ses passions et de ses passe-temps, de ses amours et de ses peurs, plus ou moins grégaires. Du haut, et du bas de tout ce qui se mêle, s'emmêle, se succède, sans mesure, sans échelle, sans degré vraiment. Pierre Terzian égraine à la manière d'un chapelet les croyances d'un monde tour à tour uni — ou bi — latéral, en un mot : divergent. Auquel il se refusait à penser — « J'ai inventé comme tout le monde ici de nombreux stratagèmes pour atténuer, dissimuler cette souffrance quotidienne » —  Auquel il ne croit plus. Auquel, peut-être, il n'a jamais cru. Où tout est consommé, consumé à petit feu. La rupture en premier lieu. Crise existentielle, prélude essentiel à une conscience vraie, directe, des mots et des choses. 

Agir local, penser global, tout ça, déjà et rien que ça. Un moindre mal, un refuge. En attendant la chute, le déluge programmé, le paradis perdu et retrouvé. Mais soudain, sans crier guerre : l'attentat. A l'impudeur des politiques et des médias, de l'événement qui brusquement se déversent sur la table, faire face, dont acte, par l'écrit. Pas de procès ici, de process, de procédure, de procédé. Mais user. A minima. D'une langue abusée pour faire passer. De vie à trépas. Toute possibilité de repli sur soi. Etre précis, risquer. Non le malentendu, mais le décalage. Non l'injustice, mais la justesse. Ne pas brandir cette fois la menace poétique. Mais dire la parole menacée, ici comme là-bas. Contre-feu, de tout bois, contre l'autodafé. Des interrogations contre l'interrogatoire. Ne pas juger, ne pas condamner. Répéter : ne pas. Avancer : pas à pas. Pour éviter, cette fois, tout malentendu, d'un côté comme de l'autre.


« Nous ne voulons pas être vous. Mais nous ne voulons pas être nous. Nous nous contestons. Nous détestons. Le saviez-vous ? Vous détestez-vous également ? Parfois ? Vous arrive-t-il de vous détester ? »

Nommer, faire apparaître, exister. Les liens plus que les divisions. Les tenants et aboutissants. Pas dans le détail (devil inside, comme en boîte, prêt à surgir à la moindre occasion). Pas dans la profusion, la confusion, le manichéisme et la diabolisation, la manipulation politico-géostratégico-logique que nous servent les spécialistes de la désinformation. Pas de complotisme pour autant. Convoquer les clichés pour en montrer l'absurdité. D'ici l'on a tout dit, écrit sur tout : les trafics d'influence, de finances, d'armes, de drogues, d'hommes, de femmes et d'enfants. Qui alimentent systématiquement toutes les guerres, multiples et délocalisées depuis au moins trois quarts de siècle — Le Viet-Nam, L'Iran, l'Irak, la Yougoslavie, le Kosovo, l'Afghanistan, la Syrie. Tout écrit et dit surtout. Tout et son contraire. Ce que l'on devrait, voudrait, pourrait faire. Liberté conditionnelle, conditionnée par les cris de la réaction. « Depuis ce Vendredi 13, c’en est devenu terrifiant. Tout le monde professe. » Et quand on croit avoir touché le fonds, l'on réalise en lisant les unes des journaux, en écoutant les politiques, que l'on a fait qu'effleurer ses relents nauséabonds.

Cette histoire d’État Islamique est une histoire de flous, de folie, de filous, de floutage — de gueule surtout. D'où. Le doute, symptôme, remède et maladie d'une société-industrie du spectacle qui s'y perd elle-même et que l'on retrouve partout. L'E.I. c'est le monstre, c'est à dire celui que l'on montre : l'hydre, la bête de l'apocalypse, le Sheitan. Mais c'est aussi l'innommé/able, l'inapproché/able, l'inimaginé/able, qui se cache derrière : le monstrueux qui en naît et que l'on tait. Ces « Fils de la mondialisation » nourris et conçus par les industriels, les politiques et les médias qu'ils alimentent. Des fils de pub eux-aussi qui, à l'origine, ne sont pas différent de nous, de ce que l'on nous fait, de ce que l'on entretient. De la détestation de soi, du nihilisme, maux et remèdes au nationalisme, de la haine de l'autre, de la fierté chauvine, de l'identité orpheline. Incarnation des extrêmes, du vice et du puritanisme réunis. Mauvaise foi et hypocrisie. Qui nous fait croire tout ce que l'on nous vend, nous veut, et refuser ce qui n'est pas nous. Comme si nous n'étions pas, pour le meilleur et pour le pire, construits par d'autres. Extrémisme partout, justice nulle part, sinon de classe, de race, de genre. Français, je vous ai compris, vous êtes dévots aussi. Tartufferie.


« Est-ce que tout va bien chez vous ?
Est-ce que vous croulez vous aussi sous les questions ? »


« On me dit que nous sommes en guerre. Vous et moi ? Le sommes-nous ? » Ici, chacun est renvoyé à lui-même. Nulle part de soi qui puisse échapper à l'interrogation. Nul autre pour s'y substituer. Nulle obligation non plus d'y répondre. Pas d'impératif moral, de direction de conscience. Pas d'analyse, de prise de position, de posture. Simplement, puisque l'on est entre gens intelligents, ouverts, de bonne volonté — ou prétendus tels, c'est ici la seule exigence —  à mesure que l'on avance, l'intelligible fait sens. Et écho, malgré le bruit des bottes, la douleur des coups, la pression du bâillon, à des réflexions sous-jacentes alors, mises en mots et en pratique actuellement : « Nous reprenons. La parole. A ceux qui nous l'avaient volée. » Et les réponses naissent au gré des questions posées. (A propos, Est-ce que Bernard Arnault va bien ? )

Ce qui surprend malgré soi dans ce petit livre saillant comme un promontoire, c'est son approche : directe. Son angle : aigu. Son point de vue : prémonitoire. Un dénuement certain : de la langue, de la forme. Une simplicité volontaire. Un certain désir d'abandon, de renoncer à voir le monde comme représentation. Un témoignage, en amont, de tout ce que l'on nous fait avaler depuis. De tout ce qui nous échappe au fond. Paroles de Pierre, angulaires, décalées, en escalier, qui tournent en boucle, détonnent plus qu'elles ne raisonnent. Poésie contemporaine d'un monde sans cesse répété pour mieux passer et trépasser. Obsession. Litanie. Poésie qui se sait, se suit, poursuit ce monde oppressif dans ses atermoiements, ses oublis, ses reniements, ses négations. Qui le harcèle de question, lui intime cette fois d'y répondre, l'assigne à cesser sinon. Et nous somme, un à un, d'y prêter attention.


« Je ne sais pas qui croire. Existez-vous ? Personne ne le sait. Ici, nous croyons aux marionnettes. »

Il paraît. Que nous sommes en guerre depuis le 13 novembre 2015. Que nous sommes tous américains depuis le 11 septembre 2001. Que nous sommes tous comme un. Etat d'exception qui devient, confirme, la règle. Un pour pour tous.tes., tous contraint. e. s. Il paraît. Que je suis Charlie, policier, juif, musulman, chrétien. Il paraît que je ne pense plus. Il paraît que je suis, point. Parle pour toi, parle pour lui. Ne m'appelez plus jamais Charlie. Nous ne sommes plus des enfants. Ses petits dessins ont fini de nous amuser. L'on en vient même à douter de son existence. Nous ne voulons plus être infantilisés, plus de Grand-Guignol en guise de gouvernement.

« Ici nous n'avons pas de véritable espace. Tout est quadrillé. »

D'état d'urgence en état d'urgence, de Patriot Act en loi sur le renseignement, hélicoptères, armes de guerre, multiplication et impunité des violences politiques et policières, l'on nous somme, nous nasse, nous guide « vers un cul-de-sac », un mur, un précipice. Qui pourrait encore savoir, comprendre, dire aujourd'hui ce qu'il en est là-bas. Quand on ne sait, ne comprend, ne peut dire ce qui se passe ici. Sous nos yeux, devant nos fenêtres, derrières nos écrans. Quand on voit bien, qu'en ce qui nous concerne, les politiques et médias locaux comme nationaux d'Occident mentent tout autant que ceux de l'Orient. Il est interdit d'écrire dans la marge, interdit d'afficher, de manifester, de sortir des écrans, des lignes de nos cahiers d'écolier. De lire entre les lignes, qui se réduisent sans cesse. De donner du sens, du volume, de penser en 3D (Désobéir Défendre Déserter).

Alors, quoi ?

« Pas d'espace pour le dire : Nous rêvons d'un sabotage. D'une fêlure. D'une anomalie. »


« Mener une guerre. Une belle. Réinventer. Le sens de nos vies. »

Il paraît que nous sommes en guerre est un très beau texte. Un manifeste qui n'attend qu'une large diffusion et traduction pour s'étendre et s'adresser pour de vrai à ceux auquel il prétend le faire. Qui en attendant a le mérite d'interroger ses concitoyens sur le bien-fondé des guerres et propos que l'on tient en leur nom. La lettre d'un homme moyen, commun, prisonnier de droit, otage de la loi dans son pays, de la foi de ses ennemis, et vice et versa. Condamné, abusé, objectivé, instrumentalisé, s'il n'avait la capacité de le dire, de le faire savoir et valoir par ce petit bouquin. D'un ménager de moins de cinquante ans, homme domestiqué du monde dit civilisé, poli, policé, policier, qui se décline à volonté comme représentation unique de la réalité. Ce qui ne va pas sans provocation, tout en posant les bonnes questions.

« Pourquoi taper si bas ? Pourquoi pas un peu plus haut ? Qui décide ça ? Vous décidez ça tous ensemble ? Ce soir on se fait un concert ? »

« Ne vous y méprenez pas, Messieurs, je ne suis pas la coalition. Je peux à peine pisser à plus d'un mètre. »


Par-delà l'égotisme et l'égocentrisme avoués, à demi pardonnables/és, de sa démarche, Pierre Terzian signe ainsi, avec passion et raison, un texte courageux. Parce qu'ils n'engagent que lui, son égoïsme est tout stirnien, sa mauvaise fois sartrienne, sa naïveté candide, qui lui permettent avec franchise de clamer ses peurs, son impuissance, son incompréhension. Et si, bien entendu, l'on ne se/je ne me retrouve pas dans tout, et parfois pas du tout, si certaines affirmations peuvent, selon les cas/lect.eurs.rices paraître très subjectives, d'autres pas assez engagées, certaines très personnelles, d'autres très générales, cette ambiguïté même renforce encore l'interrogation, et l'idée que le texte couvre l'ensemble de la question, explore toutes les pistes sans les creuser jamais, à travers toutes celles qu'il recouvre et invite à lire, à relire, à méditer.


« Nous sommes nombreux. Tristes, éperdument. Prêts. A autre chose. »

Depuis des semaines les sondages les plus réactionnaires, les referendums les plus tordus, les élections, votes les plus planifiés, abondent dans le sens que les personnes interrogées — ignorant la plupart du temps tout de la réalité des choses, ayant pour seul fondement celui qu'ils posent devant la télévision — les ONG, les Etats, conglomérats et leurs médias, avec les intérêts que l'on sait, veulent bien leur donner. Et ce n'est ni l'actuelle coupe mondiale et nationale de foot et de flashball ni le grand cirque électoral à venir qui risquent d'améliorer le sort fait aux mots, aux choses et surtout aux gens de ce monde.  

Il y a quelques mois encore. Au moment même où Pierre Terzian écrivait ces lignes. Le pays tout entier semblait destiné à voter pour l'extrême droite. Depuis, d'autres voix, d'autres mains, se sont élevées. Nées de la convergence des luttes. Qui s'inscrivent dans, écrivent, l'histoire. Qui font souffler un vent de liberté et apparaître quelques éclaircies là où l'horizon semblait bouché. Qui nous rappellent que la chienlit provient toujours en premier lieu des gouvernants. Et avec eux le temps des c(e) rises. Depuis, nombreux sont ceux et celles qui, frapp.é.e.s aveuglément ou à dessein, le plus souvent pour rien, se sont à leur tour radicalisé.e.s. Le cortège de tête grossit chaque jour un peu plus. Et, plus que jamais, tout le monde déteste la police. La lutte est belle, elle est commune. Et, malgré tous les efforts de la propagande officielle pour faire croire le contraire, elle a de beaux jours devant elle. En ces temps incertains, pour connaître la météo, le plus sûr est encore de sortir de chez soi.


Il a fallu que le soleil, disparu ici et là depuis quelques semaines déjà, réapparaisse deux fois. Deux fois et deux salons du livre pour évoquer ici ce livre découvert à ces occasions. Deux occupations et expulsions de la Maison du Peuple de Rennes à laquelle je n'ai pu le laisser. De nombreuses autres chroniques amorcées, entre les sorties et la rentrée annoncées, pour que celle-ci paraisse enfin. Des fois que vous seriez passé à côté de ce court — à peine plus long que cet article — mais nécessaire ouvrage.

Il paraît que nous sommes en guerre. Il paraît chez sun/sun et dans quelques librairies dont vous pouvez trouver la liste ici, parmi lesquelles l'excellente librairie Charybde où j'ai pu me le procurer. Il s'agit de la sixième parution de sun/sun, label né il y a un an de la rencontre entre Sophie Duc, Angélique Joyau et Céline Pévrier et de l'aventure initiée en 2012 avec Le Chant du Monstre (voir Le grand entretien de Diacritik).

Pour cette première édition, cet ouvrage est autodiffusé. En trois semaines les quelque deux cents exemplaires de la première édition se sont déjà vendus. Il vient d'être réimprimé, vous pouvez vous le procurer sur le site du label.


« sun/sun est un label polymorphe : éditeur de livres, créateurs d’objets, organisateur d’événements… le champ de ses actions est large et volontairement ouvert : sun/sun veut allier le fond et la forme et faire advenir le sens »

Du 5 au 8 juillet Vous pouvez retrouver sun/sun dans le cadre du festival < PAUSE > : Bar éphémère, discussions libres autour de sujets divers, c'est aussi un espace pour questionner l'image par le son : siestes sonores, capsules audio, SAAB d'écoute, lectures électriques, dispositifs d'écoute. Rien à voir, tout à écouter ! A découvrir ici et là.

vendredi 6 mai 2016

Saccage, Quentin Leclerc

On pourrait dire de Quentin Leclerc que c'est un keum bien vener, deter comme un étudiant rennais, un toubab trop stylé, pas walouf pour un sou, qui manie l'hyper-ana-bole, l'occis-mort (pléonasme), la méta — et l'ana-phore (gradation) comme un dealer de crack les allumettes, un keuf la matraque (péri-télé-scope) ou la soupe populaire à Répu (dégradation). Tellement chanmé que c'en est abusé. On pourrait dire bien des choses en seum, en changeant le ton, le genre, les registres, en consultant ses Relevés, que ce serait encore trop léger.

Sérieux, arrête ton char, ici fini de se taper des barres, ici c'est saccage : si tu peux pas test le gars sur son terrain, lui le peut sur le tien et, son ouvrage dans une main, Saccage (c'est son nom) tout sur son passage.

Anticipation sociale et chanson de geste, récit choral, focal, oracle et prophétie, Saccage est un premier roman néo-poélitique puissant sorti le 4 mai en librairie. Avec lui, Quentin Leclerc dépasse les bornes, l'entendement, marque pour mieux les défaire — au fer rouge toujours, au fil blanc, à la pierre — les frontières du possible et du réel sans cesse repoussées par Les éditions de l'Ogre depuis leur création.

Le reste n'est que littérature, du moins ce qu'il en reste.
Haro sur les tigres de papier.
Carton. 


« L 'ensemble s'ouvre sur une vaste étendue déconstruite - »

Mise en garde. Avertissement. Comment savoir ce qui fut, sera présent. Entre l'invisible et le transparent. Le silence et le vide. Rebirth, souffle, souffre. Théorie du feu et de la glace, terre creuse, désordres nouveaux. Travelling, cycle infernal. Moteur à deux temps : Déchirement puis Extinction. Sans que l'on puisse (veuille ?) encore soupçonner le chemin ou la destination, établir une ligne de démarcation. Puis sans fond, pour la forme, accuser le coup, condamner l'intention, exécuter la sentence. Peut-on (comment ?) écrire ce pendant. Ce penchant, à mi-chemin entre le noir et le blanc, pour le vert-de-gris. Pour l'anéantissement.

« Vous, ceux de l'extérieur, on vous appelle les ignorants. »

Au recommencement. Prendre le train en marche, faire le voyage en première crasse, avec une carcasse pour guide. Perdue déjà, habillée de chairs et de sang qui lui confèrent une parole que ses propriétaires lui extirpent, s'arrachent, revendent à prix d'or. Espèces de règlements, petits arrangements entre gens de biens et de maux. Nommer les responsables des (sé)vices : les industriels et la milice. Prélever, subtiliser, récupérer, reprendre un à un, sans plus attendre, les fragments par eux dérobés. Ne plus rien lâcher. Se laisser dire plutôt que de se laisser faire.      

« Je ne sais rien de plus que ce qu'on m'en a dit, et ce qu'on m'en a dit n'a aucune valeur. »

L'indicible répétons-le, c'est rien de le dire. La moiteur du bâillon, de la main, du poison. Qui s'immisce entre les fibres des vêtements. Qui se répand à travers les pores de la peau, inonde les téguments. Photo-synthèse, souvenir graphique à l'objectif écorné. Mémoire morte, système d'exploitation généralisé. Disque dur rouillé : scie circulaire, patriotique, fêlée, scindée, brutale qui se force une tranchée vers la moelle épinière. Vie qui s'échappe en filets comme la bave du mourant, se répand et disparaît instantanément, absorbée par un sol déjà gorgé de sang, blanc de toutes couleurs confondues.


« et la pluie comme une mère partout pleure par-dessus ça »

Fondu au noir, au blanc, surfaces étrangères mises à nues. Découvertes mutiques. Paysages post-apocalyptiques. Neige sur les écrans, silence radio, grésil et grésillements. Hiver nucléaire peut-être, catastrophe climatique sûrement. Explosions anatomiques. Chute des corps. Paysages morts, drapés Bleu Rouge Blanc. Gangrène et saturnisme, Géhenne, geiger et gégène : plomb dans la tête, les dents, le sang. Contamination. Mutations animales, contagion minérale, d'une nature inconnue, adaptée à un monde rendu inapte, impossible à res(t)ituer. Caïmans du bayou, hommes-bêtes tapis dans les True.  

« J'aurais pu suivre les instructions des propriétaires, craindre les avertissements de la milice, me taire, disparaître, mais j'ai préféré parler, et je me dis qu'ainsi vont les choses, qu'ainsi fondent les bruits. » 

Témoins, martyrs : synonymes anonymes, encavés. Carcasses cagoulées aux bouches grillagées, rongées par le Verbe. Rituel sado-maïeutique, scénario de film d'horreur, de jeu vidéo. Checkpoints et First Person Shooter, d'un coup, d'un trait, en plein dans le gosier. Procédé cathartique. Soi comme chambre à gaz et pot catalytique. Soi comme sourd. Soi comme mué. Soi comme vaste communiquant. Soi comme socialisé. Soi comme résigné, comme sabordé. Soi comme requin, comme marteau. Soi comme carcasse, comme tueur, comme tué. Soi comme refus. Soit.


« J'évite les passages trop évidents, passe nombre de sentiers morbides. »

Les choses comme elles deviennent : habituelles, absurdes, désincarnées, tolérées. Les choses comme elles sont : insupportables à force d'effractions corporelles. Corps délités qui défilent sans arrêt, exposition gore qui tance, macabre. Transe funèbre, Festin cru. Walking, talking dead ; creepy, gloomy, grimy, bloody dream. Guide de survie en territoire zombie, étrange(r) : dépasser l'écœurement, avancer en ligne droite puis, parvenu au quart, faire volte face. 

« Je m'installe épuisée dans mon fauteuil pour lire quelques brochures militaires. Je me tiens ainsi informée des nouvelles armes de la milice, de leurs déplacements, de leurs futurs plans. »

Soit, derrière et devant soi : la révolte. La liberté ou la mort. Où tout commence, où tout finit. L'ancien et le nouveau. Morceaux d'anthologie : l'homme et l'eau. Monceaux de corps : les chars automates. Idiocratie. Ultra-violence. Désirs de barbares. Haines. Sacrifices. Baal des ardents. Recyclage. Usines, camps. De travail, d'extermination. Fumée suie train suie wagon. Aller plus loin, devancer le texte, la compréhension. Wagon. Wagon. Wagon.

Enoncé brut des conditions faites, du sort réservé à...


… la carcasse. Du sort réservé, des conditions, de la place faite.

A tout, à tous et à toute.e.s.
Veuve, voyageur, prisonnière, déserteur, guetteur, pêcheur.

Dont les voix s'enchaînent et se libèrent successivement jusqu'à s'entre — lacer, — mêler. Chœur antique, hiératique, unanime contre la propagande de la télévision, la déstructuration du langega.

« où sont hommes dans silence où sont hommes dans torture où sont hommes où sont hommes »

Transfuges, ex — et in-filtré.e.s, réfugié.e.s, répudié.e.s.

La voix des femmes comme celle des hommes. Qui se croisent sans se parler sans savoir. Entrechats, pas de côté, pas de quartier, chacun sa croix.

Frères humains qui,
            et sœurs aussi.

« Elles cracheront sur les cœurs troués des hommes et elles diront : (en italiq) voici notre affection. »

Gangsters contre banksters, bandits manchots. Entrelacs, mondes engloutis. Guerre contre les continents perdus, horreur hyperboréenne. Totale, globale. Entre deux feux, en profiter pour s'établir — « la colère est définitive » — Résistance de l'air et de l'eau. Liquidation — « Dans un livre sacré on écrirait : le déluge. » — La structure est poreuse, le squelette déjà rongé que ne protège qu'une armure rouillée. Perce la langue telle une lance, acide, insistante, qui s'immisce en retour. Perce les défenses. Envisage la brusque défaite des maîtres et possesseurs.

« Ils portent des couronnes. Ils disent que c'est le Moyen-Age. »

Planète sauvage, territoires occupés, bandes gazées, jetées. Frontières disparues dont témoignent les corps. Epuisement des ressources. Marché noir. Etape. Retape. Seul héritage des temps passés : des Post-it et du Scotch. Le tout à prix abordable. Ici, nul moyen de se débiner : tout se tient et se délite dans le même mouvement, la même progression, lente agonie de zombie pourrissant. Là, tout se délite, se tient et se débite : en fragment, en rondin, femmes et hommes-troncs qui s'expriment, s'impriment. Humains végétatifs, vagissant, paissant dans les recoins d'une terre infertile. Derniers hommes clignant de l'œil, en l'état : morts-vivants.


« A présent vient le noir. Des enfants-singes allument des feux pour cuire leurs friandises. Seuls les enfants-singes dansent et jouent de la musique. C'est pour compenser les violences qu'ils subissent. »

Heureusement, veillent insatiables, insaisissables, les enfants-singes et leurs comptines. Cyniques et naïfs, touchants et désespérés, tribaux et beaux, libres et bien décidés à le rester. Leur mémoire est vive comme la douleur qui la nourrit, les raids auxquels ils s'adonnent avec une joie morbide, entre sabordages et sabotages, suffisent à les mouvoir. Ils passent la nuit debout, les jours enfouis, entre chien et loup. Ils sont des milliers. Ils n'ont ni dieu ni maître. Contre eux rien n'y fait. Ni taser, ni flashball. De tout cela rien n'est dit en vérité, car ils échappent à tous et à tout, au contrat des bêtes comme au Grand Livre des hommes.

« Nous longeons toujours le chemin de fer. Parfois, il fait des boucles. Nous marchons sur nos propres traces. »

En plein Saccage, Quentin Leclerc sème au vent les machines infernales dont regorgent sa tête et ses poches, met en abîme son travail d'écriture, adresse malgré lui un signe de la main à Enig Marcheur, aux Abeille et autres Charøgnards, écarte du pied gauche La Femme au colt 45, embrasse Antigone et Cordelia la guerre dans le même mouvement. Dit Merci sans rien piller, met tout à sac, à feu et à sang sans jamais s'encombrer ni sembler s'en désoler vraiment. Porte-voix de faix et peaux de tambour, Saccage pousse à ses extrémités le train séculaire et, (f)(r)actuel, éclaire le présent, raisonne avec les événements, met en lumière la cécité comme les jours de faîte.

Maison du Peuple Occupée (Rennes, 6 mai 2016)

« Sur une butte qui surplombe la ville, nous avons installé un poste de guet qui nous permet de contempler le fascinant délire omniprésent. »

A présent, en corollaire : état des lieux (Saccage), état d'urgence (Ravage). Urgence environnementale lorsque les industries mises en cause dans les catastrophes osent encore y trouver, via la géo-ingénierie, de nouveaux débouchés. Urgence humanitaire lorsque l'on considère la situation des migrants, la position des gouvernements responsables, de la guerre en Syrie à la destruction de la jungle de Calais. Urgence générale quand on sent qu'il se passe quelque chose, quand l'opportunité se présente, se construit, de faire tomber un système dont la nature totalitaire apparaît désormais clairement.

« Le pire n’est jamais certain non. Mais ce qui est certain, c’est que le pire ne survient jamais du jour au lendemain. Il y a une voie vers le pire, et là on est malheureusement embarqués dessus, et lancés à pleine vitesse. Et, au vu de la destination qui nous est promise, il va vraiment falloir qu’on fasse dérailler le train. Toutes et tous ensemble. Et le plus tôt sera le mieux. » (Julien Salingue).

« Pour combler les vides de ma mémoire, j'ai laissé faire ma tête et elle a embrassé des monstres. »

Tout recouvrir. D'encre noire ou de sang blanc, c'est égal. A vif, à chaux, tuer le temps. Tout ça pour du pouvoir, pour de l'argent. Désinformation. Collusion. Confusion. Etat. Medef. Milice. Medias. Toute honte bue désormais, toute honte bue, vue et lue malgré vos façades en milliers d'exemplaires. Vos mensonges milliardaires, à vous les vendus, votre pauvre mauvaise foi, flagrante et adultère. Malédictions sur vous, vos actions et vos actionnaires. Nul pardon dorénavant. Nulle reddition. Nulle excuse. En connaissance de cause : libérer l'imaginaire envahi par vos monstruosités, briser les plafonds de verre, les vitrines, trancher la langue de bois, vous la faire coller en travers de la luette, vous plumer, vous effrayer. Avec des mots, avec des pierres, et caetera. Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Le reste n'est que littérature, ou ce qu'il en reste après ça.

Destruction de la jungle de Calais par les forces de l'ordre,
habitations de la zone sud en feu (Calais, 29 février 2016) ©Taranis News

« — toute parole sincère est un travail de résistance. »

Saccage, le mot est lancé, tout à la fois mot d'ordre et constat. Combattre le mal par le mal, le feu par le feu, le froid par le froid. Après des siècles de ce jeu de dupe, de guerres de tranchées, de luttes récupérées, de jours et des nuits de veille à ne rencontrer que la dialectique de la même bande d'éculés, on le sait désormais : cela finit comme cela commence. Les rats quittent le navire, organisent la purge, la curée, l'épuration, les vols comme les viols. Politique de la terre brûlée par le gel où la terreur se mesure en degrés. Jusqu'à l'extrémité de ce que peuvent supporter la terre, les gens. Jusqu'à épuisement. Jusqu'à ce que la vie se retire, doucement. Que tout ce que tout soit négocié, plié, devenu instrument.

« Ici c'est un bois que possédait mes ancêtres, dans lequel j'ai construit mon nid, et que j'ai purgé de la vermine militaire. »

Ici comme ailleurs, croire que l'on peut encore servir l'ordre, le système, l'améliorer, c'est encore se (lui) donner trop d'importance. Alors quoi. Dire, scander la vérité cachée devenue évidence. Se faire médium du monde qui nous entoure, choisir ses sources, refuser de boire la ciguë, de baisser la tête, les mains derrière, de plier les genoux. Rester groupés et, au signal, faire feu aux joues et, sans ingénierie, la pluie et le beau temps. Etre libre, en jouer. Ne pas oublier, ne pas faire « comme si rien n'était jamais arrivé » de bon ou de mauvais, des camps ou des révoltes.

Paris, 37 mars, Place de la Commune © Thomas Samson

« Chaque soir, il y a une heure pour vivre avant d'aller nous coucher, et chaque soir cette heure devient une échappée durant laquelle nous nous faisons titans sur une lande offerte »

Souhaiter que l'on sache, que l'on puisse, que l'on veuille. Avoir la paix sans ses prétendus gardiens, la nuit sans le brouillard de leurs lacrymos, le jour sans leur aveuglement. Appel à quitter l'uniforme, à la multiplicité des formes et des couleurs, à ne pas réduire à néant la possibilité d'une vie libre, entière, consentie, volontaire. User autrement des caractéristiques propres à l'espèce, du pouce préhensile qui pourrait nous servir à construire et à écrire, à taper sur un clavier plutôt que sur nos congénères, du langage qui pourrait dire la beauté et la vérité plutôt que de continuer à se mentir. De tout ce qui, au soir comme au matin de nos vies, nous permet, présents et ouverts, de demeurer. Debout.

Texte et photos (sauf indication contraire) © Eric Darsan, photos officielles et extraits (en italique) exclusivement issus de Saccage © Quentin Leclerc, les Editions de l'Ogre 2016. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.

vendredi 15 avril 2016

La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan

Imaginez Enig Marcheur lâché dans Vilnius Poker, Harry Potter sous acide à l'école des éclopés, un Ferdydurke bien vénèr sous ayahuasca, Les désarrois de l'élève Törless après une nuit d'ivresse, Alice et Peter à La Chasse au Snark De l'autre côté du miroir, La triste fin du petit enfant huître et celle des Enfants fichus réunis en assemblée générale, La révolte des enfants de Vermiraux version Nuit debout avec en prime la projection simultanée des 400 coups, de Zéro de conduite et de Notchnoï dozor un jour de trêve dans une jungle autogérée proclamée Carnaby Street tandis que vous pensiez sombrement vous adonner à l'urbex dans un ancien complexe soviétique abandonné et vous aurez une lointaine idée de ce qui vous attend au cœur de La Maison dans laquelle.

Un roman unique et multiple, beau et intelligent, vif et vivifiant, mouvant et émouvant, sensible et truculent, in- et é-vocateur, es- et déses-pérément drôle écrit de longue et à perdre haleine dans un souffle puissant par Mariam Petrosyan, remarquablement traduit en français pour la première fois en français par Raphaëlle Pache, brillamment édité par Monsieur Toussaint Louverture et disponible en librairie depuis le 18 février.


« C'est sur ce terrain neutre, à la frontière entre deux mondes, les immeubles et les terrains vagues, que fut bâtie la Maison. »

Institution vétuste pour handicapés physiques, anachronique et isolée, séparée des tours uniformes par les ajours de ses grillages, se dresse « la Grise ». Aussi sombre pour ceux de l'Extérieur, qui la surnomment ainsi, que lumineuse - de ces clartés d'après la pluie, encore incertaines et capricieuses - pour ses pensionnaires, qui la nomment simplement « la Maison ». C'est Fumeur qui, le premier, nous introduit aux règles de son groupe en les transgressant, nous révélant ainsi le peu qu'il sait de l'histoire officielle et officieuse de la Maison. Une vie séparée, réglée, trop polie pour être entière.

En tiers justement, la vie des autres groupes. Au-delà des allées connues et tristement bornées propres à tous les établissements éducatifs, à toutes les institutions, spécialisées par défaut : les sentes interdites à ceux qui balisent, les fresques colorées des couloirs habités, les murs totalement recouverts de graffitis, inscriptions sibyllines qui (s) ourdent insidieusement, recouvertes de blanc, avant de (res) surgir victorieuses, révélations claquées comme des portes, que l'on lit à l'écart. Et, par-dessus tout, l'agitation de la Cafetière et des quartiers populaires.

Face aux Faisans auxquels Fumeur entend échapper, se dressent les Oiseaux, les Chiens et les Rats, leurs membres et leurs chefs - Vautour, Pompée, Roux et Putois - et surtout le Quatrième groupe à la tête duquel L'Aveugle - le Pâle, vampire et loup-garou - règne aux côtés de Sphynx, Lord, Noiraud, Bossu ou encore du Macédonien, métèque, pas vraiment citoyen au sein de cette microsociété, zoo, poly, pléio, méta et anthropomorphe qui possède ses us, coutumes et droits régaliens, ses codes, son é-èthos et son ét (h) ique (tte).


« Sauterelle s'approchait de la porte et relisait, tel un mantra, les mots écrits dessus Ne pas entrer. Ne pas frapper. Puis il frappait et entrait. »

Une fois à l'intérieur, les lois de l'hospitalité, celles de la Maison et de ses résidents – toujours en vase clos mais pas forcément communicants – ne sont plus si évidentes. Le danger pas là où on le panse. La blessure parfois accueillie comme une délivrance. Règles improvisées ou vieilles lunes, fam- ou fumeuses, précises ou floues, que nul n'est censé ignorer et qui justifient tout. Préjugés, opinions et autres gnons. Edits et constructions sapés à longueur de temps. Lieux dits ou tus - le Croisement, la Cage, le Sépulcre - maisons dans la Maison.

Une Maison dans laquelle le moindre geste - et avant tout se déplacer - relève d'une gageure ou révèle un talent. Dans laquelle il faut se servir de fauteuils, de béquilles, de « râteaux » à la place des doigts, de corsets en guise de colonne, prothèses plus fragiles que les membres manquants et donc plus précieuses à leurs yeux. Dans laquelle il ne s'agit pas de faire avec mais de faire sans. Dans laquelle la faiblesse, avouée et partagée, devient une force. Et l'enfermement une libération. Dans laquelle l'on peut se permettre de ramper, de se traîner, de ne pas être « en super forme ».

Une Maison dans laquelle l'on progresse entre les roulants et les marcheurs, les volants, les sauteurs, les tombants, les Egarés et les Séraphins. Une Maison dans laquelle vous seriez bien en peine, malgré l'évidence des handicaps, de deviner l'origine ou la nature véritables de chacun, l'horreur du vide qui les étreint, membre fantôme qui menace de les engloutir. Une Maison dans laquelle vous pressentez déjà sans bien saisir encore pourquoi ni comment, qu'une place vous attend.   



« Bien sûr il était toujours possible de ne rien expliquer du tout, mais ce n'était que remettre les choses à plus tard. Car, à un moment ou un autre, on se heurtait aux conséquences engendrées par les non-dits et les incompréhensions. »

Lanterne chinoise, magnétophone, origami, comptoir et Festin nu. Cerf-volant jaune souriant, lieux défaits, lit commun, sacs de couchage souillés et encombrés. Du revers de la main ou d'une torsion de hanche, faire place nette et partie des meubles en deux temps trois mouvements. Capharnaüm et inventaire. Sandwichs et brioches, pains que l'on amasse et oublie dans les poches. Disparitions et apparitions inexpliquées. De victuailles, de jeux et d'instruments. Abondance frugale. Valeur d'usage et monnaie d'échange. De l'importance de ne pas manquer quand on a tout perdu.

Café et cigarettes. Potions, fioles et flacons étiquetés à l'emporte-pièce, médicaments, couteaux, cadeaux emprisonnés et autres objets « utiles à la vie domestique ». Pulls à motifs criards et perles aux couleurs de l'arc-en-ciel, lunettes et bandeaux, clochettes dans les cheveux ou mèches devant les yeux. Signes d'appartenance ou de distinction essentiels pour ces personnages mangatesques dont l'origine se trouve et se perd dans les dessins adolescents de Mariam Petrosyan. Héros soucieux de leur apparence, de leur identité et de leur rôle, sans cesse remis en cause.    

Dans la Maison pas d'argent pour se distinguer. Pas d'uniforme pour niveler. Pas assez de jambes pour marcher au pas, de bras pour les tendre. Mais des liens, de suzeraineté, de fascination, d'amour ou d'amitié, qui unissent ses membres comme les doigts de la main qui manquent à certains. Se découvrir, avancer en terrain miné, faire preuve d'attention, montre d'em-, d'anti- et de sym-pathies sans contrepartie ni complaisance mais à condition. Comprendre et accepter de ne pas se fier à ses sens, aux apparences, à ce que l'on croit que les autres pensent.

« Dans les miroirs nous sommes toujours moins bien qu'en réalité, tu n'as pas remarqué ? »   


« La Maison, c'est un petit garçon qui s'enfuit à travers des couloirs déserts, un petit garçon constamment couvert de bleus, qui s'endort pendant les cours et se voit affublé d'une multitude de surnoms. »

De l'autre côté du miroir, la crainte de l'identique, des aiguilles, des tac-tic de l'horloge. La perception aiguë du présent. La tentation de se projeter dans les gens ou les objets. La manie de les absorber ou de s'y fondre. In- ou ex-térieurs à eux-mêmes, im- et perméable aux autres, les habitants de la Maison, cœurs légers mais yeux de pluie, sont éternellement parcouru par les pensées, les frissons, que celle-ci leur inspire, corridors intérieurs logés en eux tels de silencieux ou bruissants – c'est selon, c'est cillant – et sémillants dédales. A l'envers de l'endroit, à l'intérieur de l'intérieur : la Forêt, sous couvert et bois, sur lit de feuille, dur et aveugle.

« Manœuvres dilatoires ». Prendre/perdre conscience/patience/possession de son temps/ses moyens. Pousser à/venir à bout pour de bon. S'organiser, échapper à la surveillance des adultes, de Requin et des éducateurs, des Araignées assistés de Futon. « Chars en cercle ! Chargez les armes ! Feu ! » Dé, ré et volutions à volonté, constructions de situations auxquelles participent, chacun à sa façon, tous les habitants de la Maison. Branle-bas de combat, suite dans les idées, réunions publiques et secrètes, prévues ou spontanées. Merveilles de dialogues et de réparties. Chefs-d'œuvre d'imagination, d'écriture et de concrétion. Subconscient libéré, improvisations.

Il faut voir « la Maison dans toute sa splendeur », quand elle tremble et s'ébranlent les portes et les chambranles sous les coups de théâtre et d'Etat permanents. Il faut imaginer le souk de la quatrième chambre, ses animaux peints, son gobelin, ses monstrueux et beaux occupants. L'un pleurant, l'autre riant sous cape ou pas cap, absorbé dans ses pensées l'alcool ou la fumée. Il faut voir L'Aveugle, flottant dans un pull trop grand, glisser dans l'embrasure, les pieds couverts de boue, du plâtre sur la joue et aux commissures. Il faut entendre l'extraordinaire, inénarrable, inépuisable Chacal Tabaqui dans ses œuvres, dans toute sa démesure, ses surgissements incessants mais toujours inattendus.

« Il était assis par terre avec une mine de déterré, les bras serrés autour d'une de ses béquilles. Je me posai à ses côtés. Il se moucha bruyamment et s'exclama, en détournant le regard : “Il faut avoir des nerfs d'acier avec vous...” »


« “J'ai rêvé que j'étais un renard, dis-je en chassant les volutes douceâtres d'une main. On était en train d'enfumer mon terrier quand je me suis réveillé.” Tabaqui retira sa pipe de sa bouche une seconde et leva un index docte : “Quel que soit le rêve, petit, l'important, c'est de se réveiller à temps. Je suis content que tu y sois parvenu”. »

Intermède. Voyage dans la Maison, érigée en capitale, dans le temps, les dimensions et la typographie. Courrier à première vue, expédié depuis le passé. Liste de noms qui s'allonge, se déguise et se révèle, se myth et myst qui s'y fie. Cynocéphales, poissons crossoptérygiens et lanthanosuchus, antilopes. Elephant. Sauterelle, Loup, Mort et Maure. Elan et Ralf le Noir, Sorcière et Crâne, Chenu. Sirène, Rate et Rousse. Moutons noirs, psychopathes et hystéro. Psychologie des fous, hallucinations, délires collectifs et contes à dormir debout, pour de rire ou qui font peur, pris au pied de la lettre ou au dépourvu.

La Maison a de nombreux commencements, tous mythiques. Malentendus et quiproquos, échos et ronds dans l'eau. Motifs, poncifs et trames. Espaces bouclés, temps circulaire. Improbables recoupements. Mondes parallèles qui débordent sur la narration. Maison-labyrinthe dans laquelle tout ce que l'on a vu/pu/cru voir inscrit à tort ou à raison, se perd, se crée et se transforme au fil des focalisations empêchant même en ayant parcouru de long en large ses chapitres, chambres et antichambres – de savoir ce qui existe/a/eu/lieu ou non. Noter, pour soi : la disparition du Quatrième récit de Tabaqui. Avec l'espoir de retrouver son journal au réveil.

Interzone. Phrases nominales, ellipses et élisions. Silences du récit c(h)oral. Dialogue des inconscients. Mémoire cryptique et allusions. Exhumée à et pour l'occasion. Chanson de la pluie, de geste et ballade des rois. Panique et exaltation. Pensée magique et ritualiste. Amulettes, superstition, ésotérisme, synode et syllogismes. Envoûtement et évitements. A nous comme à ses habitants - c'est tout un désormais - il faudrait un plan, arrondir les angles et omettre son côté mouvant. En vérité, sitôt ou si tard le lecteur pénètre-t-il dans cette forêt touffue qu'il est foutu. Pour le monde, pour l'Extérieur, pour la normalité dont celle-ci croit à tort détenir à tort les clés. 


« “Ils grandissent, répliqua dédaigneusement Boiteux. Ils sont en train de devenir des merdes, comme nous. A ce mots les petits se rengorgèrent et rougirent de fierté : les grands les avaient comparés à eux !” »

Sincères et touchants, altiers et emphatiques, flambants, flambeurs et flegmatiques, épiques et flamboyants, gothiques et romantiques, hilarants, poignants, prophét- et poét-iques : tels tels sont les habitants de la Maison. On en oublierait presque. La tristesse et la souffrance qui les ont vu naître. La violence et le goût du sang qui nous sont devenus familiers. La peur ou l'étrangeté qu'ils peuvent inspirer à ceux de l'Extérieur. Si tant est qu'il faille une bonne raison, une justification, un mot d'excuse à leur présence. 

Et puis quoi encore ? Si les acteurs de cette tragi-comédie veulent être pris au jeu et au sérieux, c'est que le quotidien au sein de la Maison, dont les clans désertent les classes et les cours, apparaît moins absurde que les manigances et lâchetés des adultes auxquels ils opposent leur mé- et leur défiance, leur morgue et leurs pourparlers. Une vie pleinement vécue, perçue, res- et pré-sentie comme telle sans vulgar- ni trivial- ité. Avec ses remords et ses regrets. La crainte, le refus, le désir. Du temps passé et à venir. De grandir, de partir, de quitter « cette enfance sauvage et libre ».

Quelque part à la jointure entre le monde de l'enfance et celui des adultes, carrefour et citadelle, se situe La Maison dans laquelle. Une Maison dans laquelle on dévore tout ce qui vient de l'Extérieur, sous, pop, contre-culture et sagesse antique. Dans laquelle on s'installe à demeure, ouvert à toutes les sollicitations. Livre-monde persistant, rétinien, de près d'un millier de pages qui contient sous sa couverture étoilée d'argent - ou de trous noirs selon l'éclairage - la matière de dix tomes, de cent vies et d'autant de visages qui se tendent, prêt à crier à qui veut les entendre les Lois de la Maison.

S'élever, se réunir, dire, échanger, rêver, comprendre, jouer, reconnaître les autres dans leur complexité. Affirmer ses choix comme si c'étaient les derniers. Se battre, lutter, ne pas se laisser réduire, enfumer, enfermer. Ne rien considérer comme perdu, acquis ou défendu. 

Ne pas céder.
Ne pas se rendre.
Ne pas attendre.
Vivre ici et maintenant.
Ne jamais devenir patient.

« En devant "patient" un homme perdait son "moi" ; sa personnalité s'effaçait, ne demeurait que son enveloppe corporelle, animale, un mélange de peur et d'espoir, de douleur et de rêve. Nulle trace d'humain là-dedans. L'humain attendait, quelque part, au-delà des frontières de du patient, une possible résurrection. Et, pour l'esprit, il n'y avait rien de plus terrifiant que d'être réduit à un corps.»


Citations extraites de La Maison dans laquelle, @ Mariam Petrosyan et Monsieur Toussaint Louverture.
Crédit photos mises en scène @ Lou & Eric Darsan.

«
COURAGE ! VITE ! LIBERTE !
»

mercredi 16 mars 2016

Le Monde des contrées, Collectif l'Atelier du Bourg, Eric Darsan

Demain 17 mars sort Le Monde Des Contrées, une présentation générale du cycle des Contrées - dont j'avais abordés les premiers volets avec vous ici-même pour la première fois il y a un an déjà - et que j'ai eu le plaisir de réaliser depuis avec le collectif Les 400 Coup et les éditions Le Tripode.

Pour une fois je laisse la parole à d'autres, en espérant, que le livre vous plaira et surtout, comme je le disais , "qu'il étendra à travers vous le lectorat de l'auteur et de son éditeur parce que c'est un peu l'idée avant et après tout"

Pour le découvrir en 3D cliquez ici

Présentation de l'éditeur :

"Le 17 mars, tout le cycle sera réuni au Tripode, avec l’édition ou la réédition de 4 opus. À cette occasion, les éditions Le Tripode éditent un petit beau livre qui a autant valeur de point route pour les aficionados que d’introduction pour les curieux novices :

Le Monde des contrées

Au milieu des années 70, à la manière d’un rêve, Jacques Abeille s’engageait dans l’exploration d’un monde imaginaire en écrivant un roman : Les Jardins statuaires. Depuis, de livre en livre, s’élabore l’univers extraordinaire des Contrées, avec ses règles et ses fantasmagories.

Vingt artistes sérigraphes contemporains nous proposent leur propre perception du roman culte de Jacques Abeille, Les Jardins Statuaires, tandis qu’Éric Darsan, ancien libraire et historien de formation, nous offre une présentation générale des principaux éléments qui forment le cycle des Contrées.

Que ces vingt artistes-sérigraphes soient ici nommés : Anna Boulanger, Loïc Creff, Sylvain Descazot, Marie Drancourt, Julien Duporté, Anthony Folliard, Julie Giraud, Sophie Glade, Eléonore Hérissé, Audrey Jamme, Matthieu Lautrédoux, Brutt, Julien Lemière, Eric Maher, François Marcziniack, Lilian Porchon, Estelle Ribeyre, Antoine Ronco, Olivia Sautreuil et Nicolas Thiebault. Concomitamment à ces parution se tiendront un nouveau colloque à la Bnf, une grande soirée de lecture à la Maison de la poésie et une exposition au point Ephémère."

Anna Boulanger, Le domaine abandonné

Lillian Porchon, Le Prince

Le Monde des contrées
Essai illustré
64 pages
9782370550873
Prix: 7,00 €
Parution: 17 mars 2016

Vous pouvez retrouver d'autres photographies illustrant le travail de sérigraphie sur la page facebook de L'Atelier du bourg, et le corps du texte, présentation et analyse, sur ma page  et sur Pinterest. Pour le reste, rendez-vous au Salon du livre et en librairie !
Découvrez un extrait du livre en cliquant ici