mardi 28 février 2017

Les Samothraces, Nicole Caligaris

Samothrace. Déesse aux ailes déployées. Devenue statue sans bras ni tête. Exilée. Comme une, comme un certain Plume. Voyage sans retour, beau et tragique à la fois, avec pour refuge et guide Les Samothraces de Nicole Caligaris, illustré par la Nuée d'Eric Caligaris et sorti le 10 octobre 2016 chez Le nouvel Attila. Carnet de barbares en Barbarie, odyssée de Charybde en Scylla, récit épique, mythique, mythologique en trois parties – Les sourcils du dragon, La clique des lambdas, La nef des plumes – où trois voix de femmes se manifestent, cortège de tête au-dessus de la mêlée. Voici le dit de celles qui mènent le chœur des migrants.


Les papiers – « Dans le rang, pas les derniers ». La file d'attente comme un retour en mer. Chacun pour soi, et Dieu sait quoi. La demande de visa fissa. Tout ça pour ça/quoi. Fournir/lutter contre les éléments. Les requins qui veulent votre peau, qui marteaux, scient les jambes. Mais que fait La police ? Pour votre sécurité, merci de. Serrer les. Dents, les rangs. D'entrer dans. La place. Là, tenter de. [x] S'organiser. [x] Rentrer dans les cases. [x] Ne pas se laisser aller [x] Accepter de laisser. La place. La foule comme une houle. Tailler dans Le Coton des réflexes. Comme ça, à l'emporte-pièce, pour des. Papiers.

La Police ? Fausse alerte. Les forçats – comprendre ceux qui ont forcé le passage et ne s'en laissent pas chasser/conter – sont toujours là. Bien campés sur leurs positions – « crampes aux fesses, cuisses de plomb, jointures blanches des doigts crispés. ». Ici l'on s'accroche à ce que l'on peut, non à ce que l'on a, n'ayant plus rien sinon à (re)gagner. Malgré la nausée qui égare, la fatigue des galériens – Jeter, laisser, abandonner beaucoup. Ce(ux) qui reste(nt) sont désormais prêts à partir, en package, avec larmes et bagages – « toute une vie. »

« Vous n'avez pas le droit de partir. Ils disent. Vous n'avez pas le droit. »

Laisser les livres les. Vivre sans. Ap- et com- : tous les prendre qu'il faut au migrant, à celui à qui l'on refuse le refuge, pour voyager malgré lui, malgré eux – « Voilà ce que nous avons comme chance ici : ZÉRO. » Réduits à. Des numéro, en série. Marqués au (laisser) faire plutôt qu'au laissez-passez. De l'autre côté, des citoyens contrits. Si tous contraints, alors qui. La Police ? Mais qui pour surveiller La police? Celle des frontières, intérieures comme extérieures. Alors quoi, sinon le maquis. A tout prendre, à tout perdre surtout, on préférerait ne pas être venu. Ne pas subir la peur. Ne pas faire partie du chœur. Des migrants. Partir. PARTIR TA-TA-TA...


Voici venir La clique des lambdas. Qui s'avance, comme sur le devant de la scène. Suit la cadence du car, des conjon-/ject-tures. La promiscuité, le silence, la poésie qui vient, s'assoupit, regarde en arrière, dans le rétroviseur. La vie d'alors, la vie d'ailleurs – « MA VIE SANS MOI. » La nostalgie et les couleurs ou le bruit et l'odeur d'une condition que l'on n'a pas choisie, sinon par défaut. Les cariatides, l'absurdité de la mise en scène, de l'embuscade, sans pouvoir distinguer le vrai du faux, le passeur du passage. Livrées à – La Police ? – à soi-même, à l'ignorance, à l'obscurité, au froid, à la mort, à l'impossibilité du retour en arrière.

« Ils disent je suis pas policier, moi, je cherche des logiques.
Moi, j'essaie de réfléchir en termes simplement de trajectoire. »

La station. La police. L'arrestation. La rétention. D'information – Votre nom ? La vérité – « On ne savait pas ». Dire que l'on sa(v)it, que nous. Savons. Pour la douche, les wagons. En attendant, l'administration. La débrouille, la récup, le vol, le recel – « Ramasser ce qui est possible. Ramasser. Ramasser. » Economie de survie. Pieds nus, ventre vide. Ap- et com- et sur-prendre (ce qu'il faut de prendre pour un.e migrant.e) pour s'en sortir. Hunger Games, Battle Royale. Se méfier des siens, des leurres. Du bateau – « Méfie-toi du bateau », trop facile de se (faire) jeter à l'eau. En ville. La police. La bavure et la bave – « noyé dans sa propre toux », l'asphyxie positionnelle, l'obstruction comme va-tout, la relaxe comme atout. Le chagrin du retour dans le moins pire des cas, dans Le Meilleur des mondes plutôt que dans l'autre. Pas plus avancés en tous les cas. 

« NOUS SOMMES VOS TRISTES SURVIVANTES. »

La Nef des plumes – « fatiguées, fatiguées ». Ici le féminin l'emporte sur le masculin. Trop petites pourtant, légères comme, rejetées à la mer, ou tout comme. Le passeur, de nouveau, contre la somme de ce(lles) qui res(is)tent encore. Sambre, Sissi et Madame Pépite, personnages secondaires offerts aux affres de. La Toupie de la fortune. La langue pendue, le corps couché. En travers de la gorge, en travers de la soute. Le second choix, le mauvais ou le bon, celui du travail, toujours, de l'abandon. Les visions sarabandes. Chacune s'interroge – « Non, nous n'avons pas été fidèles à vos souhaits. Est-ce que c'est une faute ? » 

« NOUS SOMMES LE SURNOMBRE, LES SANS-DROITS, NOUS NE DEVONS PAS ÊTRE LÀ. »

Les marins. Croire, espérer. Ne pas se faire d'illusion. Comme l'Antigone d'Anouilh face à Créon. « Être en règle avec les ports, tenir leur course, tenir à flot leur bâtiment, c'est le souci des marins, le reste, ça ne les concerne pas. » A ce titre, les marins ne sont pas différents des autres citoyens. (Se) Tenir, c'est le souci des migrants. (S')Assurer qu'ils s'y tiennent, c'est le souci de. La Police, partout. La justice, nulle part. Comme toujours. Caravane passe, dans l'indifférence générale. Avant L'arrivée, quitter le peloton, exécution. Se jeter à l'eau, pour ne pas risquer sa tête ou bien plutôt. Se caler au fond de cale, en espérant que cela aille. Faire face, en sachant que cela ne suffira pas. Dilemme du Crétois, qui n'est pas celui que l'on croit. 


Chant épique et poétique, fort et mouvant, antique et contemporain, Les Samothraces lève le rideau sur le sort fait en coulisse comme sur le devant de la scène à ceux que désormais l'on appelle migrants. Ici pas d'unité. D'action, de temps, de lieu. Mais des. Histoires multiples, individuelles, singulières. Mais des. Allers et retours. Mais des. Retours et allers. Une unité de ton : tragique, sans comédie sinon celle du mépris des politiques, iniques, cyniques, pathétiques en vérité. Aucune bienséance, ni externe ni interne, à attendre. Sinon de ceux qui, solidaires, unis dans l'action, lancent des appels à l'aide. Mayday. Mayday. « M'aider » : l'origine du terme vient de là, transcription du français, d'une langue qui plaque, tournante – sept fois avant d'oser – ses valeurs supposées sur La misère du monde qu'elle provoque. Pour mieux lui refuser.   

Ainsi vont, chemin faisant, dos à dos, Les Samothraces et la Nuée des Caligaris qui, au verso, l'accompagne. Une Nuée constituée de « 1166 miniatures photos de migrants “surphotographiés” » selon une technique dénommée « Trouble ». Passagers clandestins, ils disent, en écho aux mots : « Nous, nous ferons notre voyage dans leur dos. » Un travail sensible, au sens photographique du terme, technique. Qui altère, efface l'individu – « Je cherche à définir des rapports de masse ou des lignes de force ». Qui interroge le rapport à l'origine, à la réalité, à l'identité. Ecrits et exposés de longue date, pour la première fois réunis. Qui demeurent tout du long inséparables du travail de création, omniprésent dans ce leporello de quatre-vingt-dix volets ouverts pour six mètres soixante – soit treize mètres vingt recto verso, autrement dit aller-retour – remarquable tout du long.

Edité dans la collection Othello, « label du Nouvel Attila dédié aux livres mutant » aux côtés notamment des travaux du Général Instin, comme Spoon River, de ceux de François Le Lionnais, ou encore du Honky Zombie Tonk de  Henning Wagenbreth, Les Samothraces constitue un travail d'édition et de réédition précieusement pensé et réalisé, de la couverture belle et bien ficelée à la typographie acrobatique en passant par l'impression « dans les détroits d'Istambul », dont on peut suivre les traces. En fin d'ouvrage un Ayoyou résume les emprunts effectués à d'autres textes. A Arendt, Callois, Bourdieu, Bazals, Michaux. Auxquels s'ajoutent quatre points cardinaux ainsi qu'une bibliographie à explorer en même temps que les pistes de relecture proposées et que l'on poursuivra du côté de chez Marx et la poupée de Maryam Madjidi, du Nkenguégui de Dieudonné Niangouna, du Laissez-passer de Juliette Mezenc ou des travaux et de l'engagement, indissociables, à l'oeuvre chez Marie Cosnay.

Texte et photos © Eric Darsan
Extraits et citations Les Samothraces © Nicole Caligaris, Le nouvel Attila 2016

mercredi 15 février 2017

Le Chronométreur, Pär Thörn

Le Chronométreur, sa vie  – de sa naissance à sa mort, chronométrée par lui-même – son emploi – sans contretemps si on l'en croit, ou si peu – de contremaître mesureur à l'usine – orchestré par Pär Thörn et consigné sous la forme de quatre-vingt-dix brèves ou minutes – soit moins de temps qu'il ne faut pour le lire – traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes et sorti chez Quidam le 19 janvier. Un roman bien huilé, simple et déjanté, rapide et cocasse, précis et efficace.


« Mon devoir n'est pas d'inventer, de construire ou de falsifier des données, mais de noter les chiffres qui s'affichent lorsque je mesure la durée d'une action avec ma montre. »

Répétition. Répétition. Augmentation de l'espérance de vie. Prévisible. Quantifiable. Variation sur un même thème – « Je travaille (...) compte (…) travaille (…) compte – Pourquoi est-ce donc toujours pareil ? ». Crise existentielle, à peine à peine. Se condamner à. Chercher, trouver. Un emploi à vie, à. Perpétuité. « Faire carrière », péter un câble, un plomb. En attendant, dans l'espoir de, accepter la charge, la chape, le sceau. Du secret, de l'initiation. Hedåker – nom de lieu, de dieu, du « chef et mentor » – explique, (se) répète, (se) joue, (en) creux. Entre le mouvement et le boîtier, le cadran et le plafond de verre, encadré par la couronne.


« Bienvenue au département du chronométrage. Le département de la mesure du temps, de l'effectivité et de la mesurabilité. »

Toute ressemblance avec. Toute référence à. Ivan Illich – Unité de mesure : l'Equivalent temps plein. Rapporté, calculé en nombre de. Voyages à pied, d'émeutes. Taux de conversion, de change, qui perd au, mais gagne, en principe(s), en avantages. En compensation, en comparaison : rien, sinon le plaisir du travail, bien fait. Qui s'avère inutile à la société (la petite comme la grande, ce qui est en bas comme ce qui est en haut). Qui, sévère, ne laisse aucune marge de manœuvre à. Ses employés. Au technicien zélé et zélateur. Le travail comme famille, comme patrie.


« Mon travail n'est ni chez moi ni mon père (…) L'aliénation est une donnée de base de notre vie. »

Chercher comment ne pas perdre de temps, se (sur) prendre à croire que l'on peut en gagner. Prendre la mesure de. La (sur-)productivité, son évaluation en termes de données – âge, race, classe. Sans compter, sans chercher même à améliorer L'ordinaire - corruption, guerres, catastrophes climatiques internationales aux liens progressivement apparents. Le sport comme ciment (W ou le souvenir d'enfance). Le son comme durée – Cage, 4'33 et Organ²/ASLSP. Se sentir dépassé et cependant. Ne pas (se) remettre en question. Faire son devoir. Obéir. Avec, pour garde-fou, le rejet de l'affectif, le culte de l'effectif.


«  Pour se ranger du bon côté, il ajoute : ''Je ne suis pas fou, comme tu sais, mais bien sain d'esprit, effectif et tout ce qu'il y a de plus normal.'' »

Au contraire de Sénèque (De Brevitate vitæ) ou de Platon – « L'homme est la mesure de toute chose : de celles qui sont, du fait qu'elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu'elles ne sont pas » (Protagoras) – pour notre Chronométreur c'est le temps, fiable et implacable qui préside aux destinées de l'homme et de la femme. A condition que l'on s'y conforme et qu'elles s'y réduisent. Que la fonction détermine la nature qui détermine la fonction. Avec zèle et application. Alors quoi, sinon. Comprendre, mimer, perpétuer la hiérarchie, la sur-veillance, l'autorité et leurs signes extérieurs. Faire valoir ses prédispositions.


« Après m'avoir rencontré, tu verras mon visage apparaître chaque fois que tu penseras aux concepts et expressions figées de ''beaux yeux bleus, soleil dans le regard et crédibilité''. »

Il y a bien entendu quelque chose d'un peu tordu, d'un peu trop droit chez ce spécialiste pas causant de la causalité, toujours survenant lorsqu'il tente de lui-même d'interagir avec ses congénères. Quand il ne se contente pas d'effectuer son travail de délation. Le reste du temps. Mesurer les réactions des employés. Estimer l'inventivité des invectives. Esquiver le retour de manivelle. Remédier au vol, à la panne. Soumettre à la question, polie puis politique. Escalade, varappe, dérape – destructions de documents, descentes de police, expulsion de terroristes présumés – robotisation, déshumanisation.


« Je ne suis ni religieux ni fou. Je crève seulement d'ennui. Mais garde mon sérieux. Je veux effectuer un travail correct et, s'il s'avère plaisant, il est correct. C'est ce que m'a appris Hedåker. »

Peu à peu, à l'image du temps, de l'actualité et de la Société tayloriste de Suède dont il est devenu membre, Le Chronométreur s'emballe, se prend au jeu, prêche le vrai pour avoir le faux, croise et agite instruments et protocoles comme un Marteau des sorcières (Malleus Maleficarum). Absurde, cocasse et terrible, sa naïveté, son obsessivité et sa froideur rappellent. Celles du personnage d'Il est de retour de Timur Vermes (décrypté ici) ou du Pas Liev de Philippe Annocque (crypté là), sans le mauvais goût et l'ambiguïté du premier et avec ceux du second. Mais aussi combien l'idéologie capitaliste et utilitaire établie en système avec l'OST (Organisation Scientifique du Travail) mène tôt ou tard au au totalitarisme, à la logique des camps, au STO (Service du Travail Obligatoire).


« Je repose la tasse de café et cherche à surmonter la situation en chassant ces pensées de mon esprit, en regardant les nuages par la fenêtre, en allumant la radio et en fredonnant grossièrement l'hymne national de mon pays. »

A l'opposé du Chômage Monstre d'Antoine Mouton, il y a sans aucun doute chez Le Chronométreur de Pär Thörn, suédois de naissance et Berlinois d'adoption, quelque chose qui décode, dénote, détone. De l'ordre (,) du cliché. Dans cette expression volontairement aseptisée, standardisée à l'excès, utilitaire et fonctionnaliste. Dans ce regard factuel, manuel, sur les choses et leurs détails, les mœurs et les besoins en particulier, l'alimentation et le mobilier – IKEA. Dans ce désir troublant, scrupuleux, de ne rien vouloir déranger. Qui rappelle à lui. Les heures les plus sombres de l'histoire, comme un produit défectueux. Le balancier de l'horloge, comme un couperet. Les phrases traduites, qui traduisent, comme une sentence.


« Le chef répond :
– Non, c’est vrai, et je ne crois pas aux utopies. Car les utopies mènent à Auschwitz, au goulag et les sorcières au bûcher.
Je réponds :
– Auschwitz, le goulag et les sorcières au bûcher ?
Le chef dit :
– Bien.
Je considère que le mot « bien », dans ce contexte et en dépit de son sens lexical d'origine, signifie que je dois abandonner...»


Mais aussi dans l'impossibilité de ne pas convoquer l'histoire, la petite comme la grande, « la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce » (Hegel cité par Marx, Le 18 Brumaire). D'un pays dont la neutralité a été remise en cause à un autre condamné et divisé pour et par la dernière guerre, mondiale et industrielle. Quelque chose cependant de très actuel, de très contemporain. Comme pour rappeler, contre l'idée déterministe de progrès, contre la fin prétendue de l'histoire aux prétentions universelles des néo et ultralibéraux, ou de quelque régime que ce soit faisant de l'économie son credo, que l'exploitation est un fait plus culturel que naturel : connu, fatal, mais pas irrémédiable.


Avec Le Chronométreur, sous une couverture particulièrement réussie conçue par l'indéboulonnable Hugues Vollant, Pär Thörn signe un roman bien huilé, simple et déjanté, rapide et cocasse, précis et efficace, édité par Quidam entre Le Silence et Le Temps des immortelles qui abordent en parallèle(s) l'histoire autoritaire et totalitaire de l'Allemagne. Auteur prolixe et "performeur sonore", avec à son actif plus d'une vingtaine de titres, dont Le Chronométreur, sorti pour la première fois en 2008 sous le titre Tidsstudiemannen, Pär Thörn revendique une filiation au mouvement Fluxus, lui-même dans la lignée de John Cage.

Julien Lapeyre de Cabanes, auteur d'un travail de traduction sensible avec ce Chronométreur, est également traducteur du turc et notamment du dernier Asli Erdogan : Le silence même n'est plus à toi, sorti le 4 janvier chez Actes sud, un « recueil de vingt-sept chroniques » parues et disparues à la suite du journal Özgür Gündem – « quotidien soutenant les revendications kurdes et dont la 8è cour criminelle d’Istanbul a ordonné la fermeture le 16 août. Nombre de ses journalistes et collaborateurs ont été arrêtés. » (Source : Diacritik)


Texte et photos © Eric Darsan. Extraits photographiés et citations en couleur extraits de Le Chronométreur  © Pär Thörn et Quidam 2017. Copies d'écran extraites du film Modern Times, Les Temps Modernes © Charlie Chaplin United Artists 1936.

Les petites rouages qui figurent sur la photo de couverture ont été littéralement extrait  du Perpetuum Mobile
© Paul Scheerbart, Odette Blavier (trad.), Zones Sensibles 2014. Un ouvrage qui, sur plusieurs plans, par contraste ou ressemblance, présente des accointances avec Le Chronométreur.

mardi 31 janvier 2017

La Maison des Epreuves, Jason Hrivnak

Labyrinthe, monument, boîte de Pandore. Dont le plan figurerait en couverture. Illustration et titre, décalés et colorés, aux allures. D'anaglyphe. De vue stéréoscopique. D'hologramme. 3D en substance, qui (s')ouvre, à perte d'horizon. Sur une multiplicité d'autres dimensions, présentes et futures. Par une infinité d'influences, passées et à venir. Stupéfiant générateur de possibles, réels et littéraire, de rêves, de nouvelles et de scénarios, La Maison des Epreuves, le premier roman de Jason Hrivnak, traduit de l'anglais (Canada) par Claro et sorti le 5 janvier 2017 aux Editions de l'Ogre est, sous son apparence sombre et déprimée, une belle réponse à la pulsion de mort et une stimulante ode à l'existence.


« Le 7 mai 2006 au petit matin, mon amie d’enfance Fiona est entrée par effraction dans l’école élémentaire qu’elle et moi fréquentions il y a plus de vingt ans. (…) Une fois à l’intérieur de l’école, elle a déambulé dans les couloirs déserts, examiné les vieilles vitrines encombrées de trophées et de photos de classe à la recherche d’un nom ou d’un visage familier. (…) Elle s’est assise sur le petit banc capitonné (...) Là, après avoir fumé une dernière cigarette, elle a ôté son manteau, remonté ses manches, et s’est ouvert les veines avec une lame de rasoir. »

> Introduction. Polar, énigme, jeu. D'aventure graphique en point-and-click.
                        De réflexion.                             D'objets cachés.
|/_]De labyrinthe] |                     

La vie du livre, comme de son édition, commence par une perte. Par le suicide de l'amie d'enfance du narrateur, par une lettre perçue comme codée. Par un vieux document retrouvé. Par un état migraineux, névralgique, hypnagogique, hallucinatoire. Par une requête, par la disparition d'un manuscrit. Par la volonté de redonner sens à tout ceci. A l'intérieur comme à l'extérieur du livre. Ainsi, d'une situation initiale ''critique'' éprouvante à son impression, The Plight House est-elle devenue, au sens éditorial et littéral, La Maison des Epreuves.

« Mon seul espoir était de créer une résonance, de reproduire à la fois en moi et dans le texte la fréquence particulière de désarroi qui la poussait au suicide. Je ne sais pas trop ce qu'aurait pu signifier pour elle le fait d'éprouver une telle résonance. Mais tant qu'elle comprenait qu'elle avait été vue, et par conséquent accompagnée, dans ce moment, le pire qui fut, j'aurais pu vivre avec sa décision. »

D'entrée, l'on est tenté, entraîné par le narrateur. De découvrir ce qui se cache derrière les éléments du décor/Les mobiles/La mort. Convié par lui à parcourir les territoires enfantins, à les explorer. A tester nos limites jusqu'au rite de passage. A l'âge adulte et au-delà. Invité à voir – par-delà les apparences, les faux-semblants, la mauvaise foi, les regrets, les remords, la culpabilité, l'enfermement, la fin et la séparation – les liens qui unissent toute chose. A comprendre, en somme, à travers une vingtaine de pages, les prémices qui présidèrent à la rédaction de La Maison des Epreuves. A garder à l'esprit, qu'elle s'adresse avant tout à Fiona et à toutes les personnes susceptibles de mettre fin à leurs jours. Pour l'oublier à nouveau, sitôt à l'intérieur de La Maison.

  Mystery House - Apple II (Sierra Online 1980) Video here.

>Immersion. Fiction interactive, aventure (hyper) textuelle, jeu de rôles, livre dont vous êtes (think-and-believe) le héros. A travers. Soixante-quinze questions principales, multiples et graduelles séries de mises en situation, réparties en trois sections qui constituent le corps de l'ouvrage jusqu'au dén(o)uement. A travers. La forme, la voix, la plus inhabitée possible, qui pour cela résonne. A travers. Les scénarios les plus divers, les ambiances les plus colorées. A travers. Les choix les plus lourds de conséquences. Dans une démarche expérimentale, sur un ton quasi médical, l'auteur/le narrateur tranche dans le vif/la douleur du sujet avec un seul et même instrument, rasoir d'Ockham dont il étudie, déplie, déploie, toutes les facettes et angles, démontre tous les usages. Reductio ad aburdum, ad finitum, qui détourne de la via qui conduit ad nihilo pour surgir. A travers.

La mort – (Les secrets de la foire)/Le droit de faire partie de la troupe – Un garçon – La mort de tous les adultes dans un rayon de trois kilomètres – (Le dieu de la guerre)/Je ne m'en souviens plus – Des rêves de chute (accidentelle) – De désastre.

Résister ou céder à la tentation de répondre. De cocher (x), d'entourer ⥁, les réponses au crayon. Renoncer aux réponses les plus évidentes pour celles permettant de meilleurs développements. Opter pour certaines (en apparence) en fonction d'une identité (feinte) à la manière du Contorsionniste (faux). Se fendre d'un faux-self pour explorer. A travers/derrière le masque, sa personnalité véritable. Se (re)trouver pris au jeu, de vitesse, de corde d'argent en aiguille d'Al chercher l'adresse, les liens, la sortie. Dans un Labyrinthe de miroirs, un Palais des glaces mental et sensationnel, un Peep-show grotesque et signifiant où se succèdent sans répit de ces saynètes en trois dimensions réalistes semblables à celles qui peuplent Les machines à désir infernales du Dr Hoffman d'Angela Carter –  « les signes parlent. Les images montrent. »

Truffée de problèmes et de solutions, d'images et de réfle(x)ctions, de remèdes et de poisons impossibles à détecter et à distinguer les uns des autres, La Maison des Epreuves est un merveilleux magasin d'écriture qui, à la manière d'un Battle Royale, nous enjoint à choisir pour toute arme un paquetage à l'arrach(é)e – quand il ne nous l'impose pas - sans savoir ce qu'il contient. Avec l'injonction, par tous les moyens possibles et simultanées :
A. De survivre. 
B. D'errer sans fin ni but.
C. De demeurer sur place.
D. De créer, de poursuivre.


La question du choix – kafkaïen, kantien, katchadjien (Quoi faire ?) – impossible à trancher, et celles qui lui succèdent, infinies, indénombrables (Ai-je fait le bon choix ? Ou non ? Est-il irrémédiable ? Puis, dois-je, en faire un nouveau ? Cela changera-t-il quelque chose ? Combien de fois la question initiale et les suivantes se poseront-elles ? Puis-je apprendre de cette expérience ? Si oui, quoi ? Sinon, pourquoi ? Et comment ? La réponse est-elle toujours la même à la même question ? A une question différente ? Chaque question doit-elle toujours trouver une réponse ? Chaque réponse nécessite-t-elle toujours une question ? A quoi bon ? Mais sinon, quoi ? Tout ceci peut-il, doit-il, finir ? Et, si oui, quand ? Pourquoi ? Comment ?) sont le foyer de La Maison, ardent, éternel. Qui fait appel aux divinités chtoniennes et ouraniennes, jungiennes et stenériennes, de l'inconscient, des archétypes, du mythe et de la mystique. 

Sauter dans l'eau et nager pour rejoindre votre ami, dans le but de s'exiler avec lui – Une lumière blanche aveuglante – Pour vous protéger – Des livres de conte – Elles vous rendront incapable de nager – (Vous avez parlé une langue imaginaire)/C'est une malédiction, par définition malfaisante.

Myst-like mystérieux, onirique, énigmatique, monde ouvert, libre en apparence, persistant, virtuel et augmenté, le livre se transforme peu à peu en film interactif où la marge de manœuvre se réduit à vue d'œil tandis que la pensée se trouve comme en sommeil et l'imagination tout à fait absorbée. De même que la plupart des problèmes informatiques se trouvent entre le clavier et la chaise, si la résolution de l'intrigue revient/impute/imput au lecteur, elle provient tout autant de son rapport à l'écran/livre/output qui se modifie. Où est-on quand on joue ? Quand on lit ? Quand on écrit ? C'est encore le type de question que porte en germe La contagieuse Maison des Epreuves. Qui trouve quelques réponses dans cet état intermédiaire régulièrement et parfaitement cerné par Lou, que ce soit dans sa chronique de La Maison ou dans nos Manifestes dans l'antre de L'Ogre, ou encore par Mathieu Triclot dans son ouvrage Philosophie des jeux vidéo (Editions Zones, 2011, Tapez Ctrl+f "espace intermédiaire" dans le lyber).


Bonneteau, tric trac, backgaming, trip à trappes, la Maison dans La Maison peut encore apparaître comme une extension et une déclinaison du Terrain d'essai, lieu du livre dans le livre. Dont on ne sort jamais tout à fait. Où les mises en abîme sont aussi nombreuses que possibles leurs interprétations. Où l'on croise. Les motifs traditionnels et initiatiques des contes et de l'alchimie — le chevalier, la jeune fille, la forêt, la bague, une clé, des malédictions. Les lieux communs propres à La Maison des Epreuves qui développe peu à peu sa propre mythologie — l'enfance, le manège, l'ami imaginaire, le verger, les mains-rêves, l'examinateur. Tout un univers hautement symbolique dont on ne saurait dire si la cohérence, renforcée par la récurrence, la prégnance, la résonance de ces éléments, induit ou suit nos réponses. Et si l'on passe de l'autre côté du miroir, du rideau, de l'écran, ce n'est jamais – comme il se doit – que pour rencontrer – dans un premier temps en tous cas – d'autres reflets et rideaux, s'y confondre et se prendre les pieds dedans.

(Simple indifférence) / Vous recherchez cette catégorie particulière de connaissance de soi que seule une telle situation peut accorder. – Les rêves et les cauchemars à la dérive de ceux qui sont morts avant vous.

La Maison des Epreuves est un livre saisissant. De ceux qui nous envoient dans les cordes — dans nos cordes. Nous renvoient à ce (à quoi) que nous sommes capables de faire (face). En un mot : de concevoir. Maintenant ou plus tard. Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout. Ici pas question de reculer pour mieux sauter, de s'assurer, de s'encorder, de descendre en rappel ou marche. Il s'agit de jouer le jeu, de trouver la faille, de s'y engouffrer et, pour cela, d'user de tous les appuis nécessaires. Pour nous guider dans cette ascension du Haut Moi, Jason Hrivnak possède un sens du déroulé et de la suite dans les idées. Qui sonde le lecteur au plus profond de lui-même pour lui permettre d'établir un état des lieux, de nerfs, d'esprit – check-up/ — point, de sauvegarde, de survie. Nous accompagne dans une plongée au cœur notre architecture intérieure – de nos rêves, de nos cauchemars, de nos expériences limites que l'on s'étonne de retrouver ici – et constructions mentales.

Un transport militaire qui s'est retourné sur la route, son chargement de munitions gisant à présent un peu partout. — Oui. Même si, à vrai dire, je ne me souviens presque rien de mon enfance et des expériences que nous avons pu partager. Donnez-moi des détails. 

Avec La Maison des Epreuves, de la cave au grenier, du ça au surmoi en passant par le moi pour devenir Soi, décidément « le moi n'est pas maître dans sa propre maison » (Freud). A formuler nos réponses, l'on s'étonne. A lire les questions, l'on se transforme. L'on passe. De la troisième à la seconde, à la première personne. L'on est. Pas un, mais plusieurs, personne — No One. L'on devient. Homme, femme, enfant. Le narrateur et son amie, en somme (vous n'« êtes » plus, « vous vous prenez »). Comme pour toute véritable expérience de lecture l'on a beau avoir été prévenu (Glose, de Juan José Saer en est l'exemple le plus flagrant), l'on est toujours confus de s'être laissé confondre et surprendre. Car si, plus que pour tout autre livre, chacun s'embarque dans la lecture, l'aventure, la chronique avec ses références cultu(r)elles et morales, sa sensibilité, propre (Lou encore, Hugues ici, Héloïse ), l'on ne parvient pas à bon port sans anicroche ni accroc. Arrangements, dérangements, dérobements qui révèlent ce que nous sommes, renforcent notre perception de nous-mêmes et du monde qui nous entoure, de ce que nous croy(i)ons (être et avoir) savoir (voir et percevoir).


Je souffre d'amnésie/Le guérisseur va graver une note de musique en référence à l'ouïe, car seules les histoires peuvent me permettre de recouvrer la mémoire – Je ne lui réponds rien, je feins de l'ignorer et poursuis mon chemin – La porte en métal mène à une grotte/le gardien n'a commis aucun méfait : c'est un gardien (faux méfaits, il fait semblant) – Un monde/Le Livre des Epreuves.    

Retour à La Maison. Intersection. Passage de niveau. De la lettre au numéro. Du QCM à l'interro. Où tout demande davantage de réflexion. Où l'on se déprend pourtant progressivement, se surprend à laisser les questions sans réponse. A considérer les questions non plus comme s'adressant à nous, mais comme celles du narrateur à lui-même. Expier, extirper, expurger du cœur et de l'esprit de Fiona, après y être entré, ce qui l'a poussé. Se retrouver à une nouvelle (inter) section où lettres et numérotation se rejoignent. Où les motifs s'interpellent. Où le narrateur ne propose plus, mais pose les choses puis les développe. Nous pousse. Dans certaines directions, en nous demandant de les justifier. A répondre en fonction : De ce que nous avons appris, comme à une interrogation/De ce que nous avons répondu, selon lui.

Nous pousse. Dans nos retranchements, en réaction/A bout, parfois/Vers la sortie, sûrement. Sans pour autant nous laisser de repos. Où l'on se retrouve/sent, amnésique, drogué, suicidaire. En proie à son apparente indifférence. Comme a pu l'être Fiona. Et cependant, si le monde de La Maison des Epreuves, pour être persistant, évolue à l'insu du lecteur, ce n'est jamais sans lui. D'ailleurs le plus étrange, enfin, est la confusion créée par le procédé. Qui amène. A libérer notre imagination. A développer plusieurs histoires en parallèle, an arrière-fond. A multiplier les liens avec notre propre quotidien. A trouver extraordinaire d'avoir vu ce film qui évoquait les mêmes sujets, convoquait les mêmes images. A voir de la sérendipité, de la synchronicité partout, du destin. A réaliser une nouvelle fois la richesse comme le potentiel que recèle le réel. A leur redonner toute leur dimension, à l'image de l'ouvrage que nous avons entre les mains.


Dormir/rêver. Je suis plus à même de passer les tests/Grâce à mon expérience/Je sais distinguer les pièges — Oui/Non/A rien — Affronter le mort et survivre. 

Le livre de Jason Hrivnak se referme comme il s'est ouvert. Sur la magnifique et imposante couverture réalisée, comme toujours, par Arthur Pumarelli. Qui oscille ici entre Tron et l'Art déco. Dont le labyrinthe n'a jamais paru aussi simple qu'au moment où, sortis, l'on cherche à le réintégrer. Au cœur duquel, sous le titre et le nom de l'auteur, apparaît, chose rare et précieuse, celui du traducteur : Claro.

Claro qui réalise ici encore un travail de traduction toujours plus subm/v\ersif, sou(s) ten(d)u par une (seule et même) question — Comment rester immobile quand on est en feu — que l'on retrouve littéralement :
    A. Dans son recueil sorti il y a tout juste un an chez L'Ogre.
    B. Dans sa préface à l'Ogre n° 1 Aventures dans l'irréalité immédiate de Max Blecker.
    C. Dans son dernier roman, Hors du charnier natal, sorti le 4 janvier 2017 chez Inculte.
    D. Dans Animal Machine, sorti chez Actes Sud, mais seulement en arrière-fond.


C'est parfois lorsque le fond, plus que la forme, entrant en résonance avec les cordes les plus sensibles, car les plus intimes, nous intimant de répondre, à poursuivre, à former, formaliser, rejoint ce qui nous anime, qu'il est le plus difficile de répondre à l'invitation qui nous est faite.

Avec La Maison des Epreuves, son seizième opus, L'Ogre fête ses deux ans d'existence avec un roman qui constitue littéralement la quintessence de sa ligne éditoriale, ce fluide insaisissable :
A. que l'on retrouve dans la quasi-totalité des ouvrages de la maison qu'il m'a été donné de lire
B. que l'analyse des structures ne suffit pas à elle seule de définir
C. qui réside dans ce rapport particulier au réel qui le lie à ses lect.eurs.rices
D. qui, elliptique, électrise, catalyse, génère lectures, écrits et réactions en chaîne.

Pour sa première visite à Paris à l'occasion du lancement, Jason Hrivnak s'est livré une nouvelle fois à L'Ogre à l'occasion d'un passionnant entretien que vous pouvez retrouver dans l'antre — « mon livre est une proposition ''Est-ce que tu ne voudrais pas retirer ce masque un court instant, et, au lieu d’essayer à tout prix d’éviter ces choses que tu portes en toi, cette rage, cette violence, jouer un petit peu avec ?''  »

Tandis que vous lisez ces lignes et méditez sur ces considérations, un homme s'avance vers vous. A contre-jour, le visage à demi dissimulé par une capuche, il se présente sous le nom d'Antonio Sapienza. Un nom qui vous semble familier. Lorsque vous lui demandez de se découvrir pour confirmer votre impression, il refuse et prétend être vous. Quelle conclusion en tirez-vous ? 


Texte, photos et photo holographique de couverture © Eric Darsan. Le texte en bleu correspond à mes propres réponses. Le texte en violet est d'Antonio Sapienza. Les photos officielles et extraits en orange sont issus de La Maison des Epreuves © Jason Hrivnak, Claro, les Editions de l'Ogre 2017. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.

mercredi 11 janvier 2017

Hors site — Saison 1 : Automne 2016

« La conservation ex situ signifie littéralement la conservation “hors site”. La conservation est une technique de conservation de la faune et de la flore sauvages qui intervient hors du milieu naturel. » 
(Wikipédia, dernière modification de cette page le 31 mai 2015, à 2 h 14.) 



Nouvelle rubrique. Rétrospective(-)sommaire de la saison écoulée. Qui permet. De conserver et converser. De donner (matière) à. Voir, lire, entendre, dire, penser, écrire. Miroir (matière) à. Ressentir, réfléchir. Qui propose. De prolonger l'expérience. Hors site, entre in- et ex-situ, in- et ex-time. Promontoire, conservatoire, laboratoire littéraire et humain. Qui élève, relève. Des mots, des faits et de la geste. De l'épopée et du journal. De la mine et de l'âme — antipersonnel et collectif. De l'esprit du temps — Zeitgeist, ce faisant.

D'ici et d'ailleurs, en mouvement, vers. Un sentiment de déjà-vu, écrit, dit, lu et entendu. Et cependant. Ebauche seulement. Aperçu fragmen-taire/-té. D'un ensemble — in (dé) fini. Qui procède et qui crée — in (dé) finiment. Du nouveau. Du mouvement. Du courant. Du/de la pensé/e et du/de la présent/ce. De l'impédance et de l'indépendance. Qui évolue. En dehors et en dedans. Qui initie et perpétue. Du contenu non exhaust-/exclus- mais inclus-if certainement.

Pour consacrer l'an passé et le nouvel an. Remerciements. A ceux qui ont produit, permis, participé. A ces contenus et événements. Passés, présents. Et à ceux à venir.


D'ici vers ailleurs, 

Quelques contenus ou événements que j'ai ou nous avons eu le plaisir de produire ou d'animer :


23 Septembre : Rencontre avec Fabien Clouette, animée par Lou et Eric Darsan à La Cour des Miracles, librairie-café de Rennes à l'occasion de la sortie de son second roman Le Bal des ardents chez L'Ogre.   
« Il faut entrer dans la danse, être fous nous-mêmes, plonger et nous brûler, accepter le jeu auquel l'auteur nous convie, saisir au vol l'absence de règles et de repères connus. » (Lou)
Une rencontre qui a permis de développer nos échanges et réflexions au regard de nos lectures et chroniques respectives (ici et ) et d'évoquer avec l'auteur et les participants l'aspect original, archétypal, poétique du roman ainsi que son rapport à la langue, à la symbolique, au temps et à l'espace, à la politique et à la mer.

13 octobre : sun/sun fait sa rentrée, choix d'extraits commentés pour Chaos ? Un souvenir de la mise à vue d'une réflexion autour du texte de Pierre Terzian.
Heureux d'avoir pu être un peu présents en texte et en prose lors de cette soirée de rentrée sun/sun - Supernova. Au passage l'un des livres sélectionnés ici fait aussi partie de notre sélection de Libraires d'un soir à Charybde le 3 novembre. 
« Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier, Stig Dagerman : Pour la forme, et le fond, ce mélange d'acuité et de désespoir. Je me souviens aussi avoir écrit un texte reprenant ce titre au moment des attentats contre Charlie hebdo qui évoquait à la fois l'impuissance et le refus de l'instrumentalisation, prévisible, à venir, également dénoncés par Pierre Terzian. Ce sont des livres essentiels, inépuisables dans leurs prolongements. » (Eric)
« Défendre la Zad, Collectif Mauvaise troupe, éditions L'Eclat : Une réponse à la recherche de radicalité, d'un espace non quadrillé. Nous sommes nombreux à porter ce rêve d'“autre chose”. Un espace de possibles, à plusieurs, un espoir. “Défendre la Zad partout, et avec elle tout l'espoir contagieux qu'elle contient dans une époque aride.” » (Lou)


1er Novembre : Manifestes, par Lou et Eric Darsan, dans L'antre de l'Ogre - « Renverser les grilles de lecture, donner lieu, faire place, être turbulent·e·s, assemblé·e·s. » 
« Lisez donc ce texte manifeste de Lou et Eric sur l'antre de l'ogre, parce que ça déménage. » (L'Ogre) « Ce texte pur soi, ce texte pur-sang devrait être lu dans tous les ateliers d'écriture, les ateliers d'écrits durs » (Alain Niddam) « Du texte à réveiller les morts. Bien joué pour un 1er novembre ! » (Natacha Margotteau)
Manifestes sur la critique, dans lesquels nous tentons, à l'invitation de L'Ogre qui nous ouvre les portes de son antre à cette occasion, de démontrer comment et pourquoi nous parlons de ce que les livres nous font plutôt que de ce qu'ils sont. L'intégralité du manifeste ici.


3 Novembre : Lou et Eric Darsan, Libraires d'un soir, à la Librairie Charybde

« Parmi les plus belles plumes de la toile, tous les deux, ce qui est assez incroyable, et chacun à leur manière, et quand ils écrivent sur des livres on est dans ce qui se rapproche le plus d'œuvres d'écrivains à propos du livre. » (Hugues Robert)
Une très belle soirée, riche et passionnante, pleine d'émotions, de partage, d'échanges dont nous sommes rentrés pleins d'énergie et de bonne humeur. De très beaux moments, drôles et émouvants, la joie et l'enthousiasme de partager tout ça. Une belle façon de joindre la parole au geste.
Notre sélection en images, ainsi que les liens pour commander les ouvrages ici. La belle présentation et l'enregistrement intégral de la soirée sur le site de Charybde. Et sur YouTube.


25 novembre : Spoon River [prolongations] - Première participation au collectif Général Instin et à remue.net.
« Eric Darsan rejoint les troupes instiniennes pour le dossier Spoon River [prolongations] : attention ça va bastonner ! » (Patrick Chatelier)
L'intégralité de ces textes sur remue.


D'ailleurs vers ici,

Quelques contenus/événements auxquels j'ai/nous avons eu le plaisir de participer/d'assister :

Septembre 2016 : Membres du jury de professionnels dans le cadre de la première édition du prix Hors Concours. Choix de huit finalistes parmi les cinquante éditeurs et auteurs participants.

6 octobre 2016 : Rencontre La Contre Allée avec Thomas Giraud, Sophie G. Lucas à l'occasion de la sortie de leurs ouvrages respectifs -  Élisée, avant les ruisseaux et les montagnes et Témoins - et entretien avec l’éditeur Benoît Verhille. Une rencontre animée par Alain Girard-Daudon et organisée avec la Maison de la Poésie de Nantes. Et « s'imprégner de la quiétude et de la sérénité insufflées par ce livre beau et paisible » (Lou et les feuilles volantes)

8 et 9 octobre : Réponse à l'appel au monde du livre à défendre la Zad et sa bibliothèque à l'occasion d'une grande manifestation à Notre-Dame-des-landes. « Il s’agit désormais, et finalement comme toujours, de sauver des ravages enténébrés perpétrés par ceux-là mêmes qui prétendent nous éclairer. Toujours nous préférerons nos lueurs, nos repères éblouissants jetés dans l’inconcevable à leur lumière glacée » Parmi les armes de réflexion massive que nous avons laissées : Il paraît que nous sommes en guerre de Pierre Terzian paru chez sun/sun, et quelques rééditions de la collection Mille et une nuit : Rapport sur la construction de situations de Debord, Le Panoptique de Bentham, Le droit à la paresse de Lafargue.

22 novembre : La forme des pensées, rencontre avec Martin Richet et Emmanuel Fournier au Comptoir des mots. À l'occasion de la parution de La Comédie des noms d'Emmanuel Fournier et de De l'âme de Martin Richet aux éditions Eric Pesty. Découvert à cette occasion, parmi les nouveautés et coups de coeurs de la librairie, Le livre de lecture de Gertrude Stein traduit par Martin Richet et paru aux éditions Cambourakis, dont je vous parlerai prochainement sur Addict-Culture.

24 novembre : Ecrire la guerre, soirée spéciale Les Editions de l'Ogre à la Librairie Charybde. « Sous le signe d'une réinvention possible de l'écriture de la guerre, avec Fabien Clouette (Le bal des ardents), Marie Cosnay (Cordelia la guerre) et Quentin Leclerc (Saccage). Des textes puissants et inhabituels, un débat nourri en perspective ! » Une introduction passionnante que l'on poursuivra par la lecture des œuvres et références des auteurs.

26 novembre 2016 : Rencontre au Taslu, bibliothèque de la zad en construction autour du livre Des femmes contre des missiles, rêves, idées et actions à Greenham Common de Alice Cook et Gwyn Kirk sorti le 26 octobre chez Sorcières. En présence de la préfacière Benedikte Zitouni et de l’éditrice Isabelle Cambourakis. Une présentation et des échanges passionnés et éclairés pour une belle soirée, conviviale et passionnante.

10 décembre : Seizième édition du festival MidiMinuitPoésie au lieu unique de Nantes. « Lectures, lectures-concerts, performances, entretiens (…) revues de poésie, supports innovants, audacieux et défricheurs de nouvelles voix. » Une journée riche en interventions, échanges et réflexions, avec notamment Julien d'Abrigeon, Frédéric Fiolof et La moitié du fourbi, présentée par Alain Girard-Daudon, Alain Nicolas, Guénaël Boutouillet (voir la superbe présentation de Guenaël A propos de Julien d’Abrigeon | de tapin et de Sombre aux abords (Quidam, 2016) sur Matériau composite). Avec, en off-, un grand merci à Anne Kawala, Marc Perrin, Anael Chadli, Thomas Giraud et Anthony Poiraudeau.



Ici et là,

Quelques bribes de lectures/chroniques/écrits Hors site :

LU Mythologie personnelle, Christophe Esnault, Tinbad, sortie le 15 novembre. Une porte d'entrée dans l'univers de l'auteur et de la maison et de leurs thèmes de prédilection au gré de questions tirées d'une série d'enquêtes surréalistes. A découvrir, rien que pour cette longue et belle tirade poétique à l'esperluette, ou cet ultime chapitre où l'auteur slashe à tout va pour notre plus grand plaisir.  
Le rire triomphant des perdants, Cyril Huot, même date, même maison, même combat. A retenir pour le panthéon, la communauté de références (sans exception, de Nietzsche à Falcone, dont je vous ai déjà parlé à l'occasion du Retour du Prince, de Cosa Nostra, ou des Derniers mots de Falcone et Borsellino sur le site de La Contre Allée) et de cibles (de l'esprit de système à la ploutocratie) plus que pour le style et l'angle de l'assaut (ancien, trop nietzschéen).  
La moitié du fourbi n° 4, lieux artificiels. De la poïétique du ruin porn à l'hétérotopie de Disneyland Paris ou du tribunal en passant par Berlin et Brasilia, les textes de Frédéric Fiolof, Anthony Poiraudeau, Thomas Giraud, Lucie Taïeb ou encore André Rougier, comme l'interview qui suit les peintures de Yang Yongliang, nous invitent à mettre en perspective nos lignes de conduite, de force et de fuite. Une revue riche et belle, déjà incontournable, qui appelle le sens et les sens  — « Fragments d’espace discernés, appréhendés, saisis, imaginés dans le territoire libre d’une revue.» (Lou pour Udl).
Ravive, Romain Verger, L'Ogre, sortie le 20 octobre 2016. Pseudopode joliment illustré, exercice de style ou de vérité littéraire et introspectif, lyrique, narcissique et oppressant - « le métier d'écrivain a tout de la traversée à la rame en solitaire d'un pervers polymorphe. » - Ravive évolue spongieusement mais sûrement à travers neuf nouvelles aux atmosphères particulièrement léchées plus dérangeantes les unes que les autres. Qui sourdent de l'inconscient de l'auteur pour s'immiscer dans celui du lecteur et le marquer, comme pour en finir, à grands coups de fer noir, d'images répugnantes, d'écchymots bleus et sang qui laissent entrevoir la chair et les os. Ames sensibles, Romain vous guide via Udl en compagnie d'Hédia, de Lou et de Sonia pour explorer cet univers sombre, baroque et menaçant.

LU La magie dans les villes, Frédéric Fiolof, Quidam, sortie le 18 août 2016. Histoires de bonnes fées et remèdes de grammaire, jeux de mots que l'on retrouve au pied du sapin et de la lettre, La magie dans les villes est un premier petit roman tendre et poétique, simple et beau comme Un certain Plume, lu d'un trait l'été dernier et relu cet hiver. Le temps (re)composé, fait de souvenirs inventifs et errances d'ici et d'Ailleurs sous l'égide de Michaux, d'un personnage naïf, enthousiaste et insolent, sombrement drôle et gravement lumineux, qui partage avec le lecteur un quotidien imag(in)é, peuplé de contes et de comptines, de recoins, de planquettes, de modèles réduits de mondes en cendres et paillettes.  
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, Sun/sun 18 octobre 2016. Quelques pages noires qui s'éclaircissent deviennent bruit, visuel et sonore. Naissance d'une. Œuvre graphique et poétique. Qui naît devant soi. Emerge, apparaît, s'ouvre, se projette. A la conscience. Objet et sujet à la fois. Début et fin. Concept ap(h)oristique. A contempler. A méditer. Encore et encore. Et davantage à mesure que les mots et le sens envahissent la page, à moins qu'ils ne s'en détachent, et s'en dégagent, laissant la place, la marge, l'immensité du noir céder au blanc, l'obscurité au néant. Echo à Poëme, à Parant, à ce qui, en nous, est parlant et se tait le plus souvent. Et découvrir, ici et , la très surprenante genèse de ce livre dense et beau, composé et édité brillamment, dédié au firmament.     

LU chez Le nouvel Attila. Comment le Grinch a volé Noël / Un poisson deux poissons un poisson rouge un poisson bleu / Le Chat chapeauté, Dr Seuss, traduit par Stephen Carrière, sortie 13 octobre 2013. Beaux et déjantés, joliment reliés et rimés, voici les trois premiers volumes d'une longue série lancée en partenariat avec les éditions Carrière. Un chouette cadeau pour toutes les fêtes, une fête en soi renouvelée à chaque exemplaire et un vrai et beau travail de traduction, abordé par le détail et l'exemple, par le passionnant entretien accordé à l'Atlf par Stephen Carrière.  
La peinture à Dora, François Le Lionnais, sortie le 16 novembre 2016. Bijou tenant de la miniature et du mémo, expérience unique, surré- et surviv-aliste, contrepoids et introduction à l'œuvre de l'auteur dont Le nouvel Attila a fait paraître deux semaines après, sous la patte d'Olivier Salon, une somme impressionnante intitulée Le Disparate. 
Général Instin, Anthologie, sortie un an auparavant. Anthologie et état des lieux. Du G.I., du collectif et de la poésie française contemporaine. De l'illustre décédé, talking undead illustré en textes, images et en cd. Enfin réunis dans ce volume fondateur de la collection Othello.
Climax, Une fiction, encore ?, Général Instin, sortie en même temps. Expérience immersive, voyage initiatique, récit à plusieurs mains pour une voie/x. Un ensemble inspirant qui appelle d'incessants prolongements. Quelques notes de côté, que je partagerai peut-être, ici et là et ailleurs, prochainement.     



ENTENDU Descente, Raoul Sinier, sortie le 28 octobre 2016. Avec ce nouvel album entièrement DIY, Raoul Sinier maintes fois évoqué ici, p(ro)longeson œuvre dans une atmosphère  littéralement nouvelle. Une écriture musicale, mais aussi textuelle, qui n'est pas sans rappeler dans le ton et la mélancolie d'Au Val Des Roses de Collection D'Arnell-Andrea. Neuf titres, de Rêve de chien à Invasion végétale en passant par Sculpture, constituent cet opus organique, minéral et hautement vocal. Où l'on peut entendre et lire Sinier entre les lignes, de basse toujours, en français dans le texte et à contre-courant, entre eighty et french touch, Trisomie 21 et Dominique A. Etonnant, détonant, électronique et romantique. Entendu, en Hi-Fi et DIY, tout Holly Herndon, et faire le tri à l'intérieur de chaque morceau, distinguer les nappes et autres frames, une expérience électronique hautement technique et conceptuelle, étrange et fascinante qui mérite que l'on s'y perde pour s'y retrouver un peu. Egalement découvert, à écouter absolument : Deru, 1979, sorti en 2014, chef-d'œuvre incontournable, intemporel et intimiste de l'américain Benjamin Wynn. A prolonger avec le deep et mancunien Andy Stott, Faith in stranger sorti la même année et son précédent Luxury problems avant de poursuivre le voyage dans le temps et l'espace du coté de Forest Swords, Engravings et de Tim Hecker, Ravedeath, 1972 sorti en 2011.

Deru, 1979

VU Premier contact [Arrival], de Denis Villeneuve, scénario d'Eric Heisserer adapté de la nouvelle Story of your life de Ted Tchiang. Loin des blockbusters dont le synopsis semble, à première lecture, tiré, un film sensible et intelligent, au traitement original, à la photographie sublime, servi par la merveilleuse bande originale à base d'IDM composée par Jóhann Jóhannsson.
Star Wars, Rogue One Le spin-off plus (ou moins) attendu par les fans (que par les autres) allongé à la sauce Disney version post-trauma. Exit le mythe et la mystique, peu de choses survivent de l'esprit et de la saga. Après une introduction attendue mais décente, un film de guerre interminable (les palmiers napalmé, c'est aussi beau que long et creux) occupe littéralement la place du film attendu. Un parti pris assumé renforcé par des cuts, scénarios et scénaristes successifs et par la volonté de montrer un « petit peuple » (voir article Première) dans ses œuvres, désespérément maladroit et absurde dans sa révolte, face à un empire méchamment décomplexé (la terreur n'est pas la paix, mais c'est un début). Un divertissement douteux, composite et ennuyeux, formé pour le reste de répliques et placages des scènes les plus cultes de la saga, gag, blagues, citations et passerelles incluses (è pericoloso sporgersi) qui tiennent davantage du pastiche ou du court You Tube (quitte à, on ira se divertir du côté de George Lucas in Love).


VU Apocalypse Now, Francis Ford Coppola, 1979. Avec notamment Marlon Brando, Robert Duvall, Martin Sheen et Dennis Hopper. Une descente aux enfers allégorique, sombre et tragique, belle et lysergique, hautement mythique et archétypale, entre film de guerre et théâtre grec. Un film fascinant, parfait en tous point, inspiré du roman Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad sublimé, dans ses choix scénaristiques et esthétiques mêmes, par des circonstances de tournage plus catastrophiques les unes que les autres. Une œuvre monumentale, la seule indispensable, pour comprendre et ressentir intimement les ravages de la guerre et de la pulsion de mort libérés avec les conflits et les technologies appliqués depuis le siècle dernier.
Game Of Thrones. Rattrapage et mythe au programme, de nouveau. En série et en mode binge watching cette fois, au moins jusqu'à ce que s'achève la trêve des confiseurs. L'histoire mainte fois spoilée mais jamais dévoilée, adaptée depuis plus de cinq ans des romans de George R.R.Martin initiés il y en a plus de vingt, et qui compte aujourd'hui six volumes et autant de saisons de dix épisodes chacune. Une structure impeccable aux ramifications infinies à l'agencement virtuose, des maisons et personnages complexes, attachants ou terrifiants, au background et à la mythologie excessivement travaillés (histoire, géographie et généalogie, bannières et bannerets, hymnes et couleurs, relations) composent un univers aux multiples interactions. Une série culte, solide et passionnante, et une leçon magistrale à tous les points de vue, scénario, jeu, musique et réalisation. A voir absolument, si ce n'est déjà fait.  



Rendez-vous à la fin de l'hiver pour le prochain article de la rubrique Hors site, et tout prochainement pour la prochaine chronique. Vous pouvez retrouver les chroniques et revues de Lou sur Lou et les feuilles volantes.

En vous souhaitant à toutes et à tous une très belle année 2017.  

Crédit photo et copies d'écran (!) © Eric Darsan / Photo Chaos © sun/sun /  Affiche © Charybde / Vidéos © Deru © Hbo / Graphisme des sites capturés © remue.net et ©L'Ogre / Livres photographiés et cités © Editeurs, auteurs, graphistes indiqués en couverture et à l'intérieur (ouvrez-les !). 

lundi 28 novembre 2016

Conjurations contre la vie, Mon cerveau est une rose, Leopoldo María Panero

Deux livres blancs, d'un blanc comme cassé, jauni par la fumée ou par le temps. Où se distingue l'ivoire sous l'écru, l'histoire sous l'écrit. Volumes pleins, volumes entiers, toujours plus conséquents. Briques d'un chemin qui mène à Leopoldo María Panero, magicien-dose dont la drogue véritable se transmute, se transmet, par l'écrit. Fable fiable et vérifiable autant que puisse l'être le fou. Qui s'écrit, se livre, s'inscrit tant et par-delà bien et mal, dans une œuvre totale.


Après Ainsi fut fondé Carnaby Street puis Bonne nouvelle du désastre et Alcools, voici, parus en septembre 2016 aux Editions fissile, Conjurations contre la vie et Mon cerveau est une rose, recueils de poésies et d'essais, à la fois prophéties et témoignages, d'une vie et d'une œuvre dont le sens apparaît plus clairement au fur et à mesure des publications.

Conjurations contre la vie (Poésie 2005-2010)

Conjurations contre la vie, traduit par Cédric Demangeot, Rafael Garido et Victor Martinez, est l'« Aboutissement d'un long travail collectif de traduction » entamé par les précédents qui rassemble, dans l'ordre chronologique d'écriture, douze recueils dans leur version intégrale. Une traduction et une édition qui rendent hommage à plus d'un titre - linguistiques et politiques - exposés dans le Liminaire de Victor Martinez - à Leopoldo María Panero.

« Oh lumière parfaite de l'ombre 
me voici à nouveau adorant la nuit 
et je dis à Novalis mon adresse et mon téléphone 
et qu'il m'appelle demain 
a six heures 
qui est le sixième sephiroth 
la pitié de Dieu 
pour ce qui fut un homme. »

Poèmes de la folie. Plus linéaires et plus filés. Qui se construisent, s'énoncent plus qu'ils ne s'annoncent, rebondissent par mots clés, poussés par un vent contraire à celui de Ramón Sender avant de retomber en spirale et de s'étendre avec le lecteur,  gisant cénesthésiée aux membres marbrés qui, désorienté, encore ivre de poésie, ne sait s'il continue de tourner sur lui-même ou si l'auteur a simplement changé les meubles de place. La page et le vent, les écrits qui restent — Confer idem et ibidem. L'hyper-inter-intra-textualité débridée. Et puis le bad trip et la danse des sabres. Le réveil, la gueule de bois, la douche froide dans l'aube roide de l'asile. Avec en sus, pour Deuxième tétrastrophe monorime à la Satie, la ruine, le sperme et l'urine. Et, pour tout refuge, le word porn et la pop culture. Retour à Carnaby. Clin d'œil à la Beat generation — QUI (Wö).

Ecriture libre et automatique, à répétition. En rafale. Le vent et la page, de nouveau. La nécessité de donner du sens. Commentaires de dessins, comme autant de tests de Rorschach — Un homme dit à la vie je sais seulement dessiner des bonhommes. Interprétation des signes, divination et numérologie. Dialogue, dualité qui induit. Le mouvement perpétuel des mots - Schizophréniques -  du maudit. Des mots de l'anglais, des mots du levant. Bribes de sagesse comme d'orient, de celles importées, mystère chrétien, mystères antiques - Steiner Dixit - Eleusis et gnothi sauton. Blake, Stindberg, Mallarmé, ponctuation obsédante, le début et la fin, la rédemption et la consolation — « Mallarmé, mon seul ange. » Et Ezra Pound, sorry. Ezra Pound, really? Ezra Pound, comme une litanie. Ezra Pound comme une aporie. 
  
« Comme dernière volonté je veux un poème Qui sauve le monde 
Qui sauve le monde du désir de détruire le monde. »

Nouvelles élégies, égéries, Eliot sans cesse et Bérénice, de nouveau. Et encore, et aussi : Yemaha, Odin, Satan et Jésus-Christ. L'éléphant, le rossignol et le cerf atroce de la folie. La pluie, les fleurs et le fumier. Le rite et la rose. La prière et les pleurs de Leopoldo María Panero. Qui se cite, signe et se signe. Qui prophétise, stigmatise, maudit. Moulin à prières, à vent. Le front comme la tête, l'épée au-dessus et, en dedans, le mystère de la dent. La majesté de la page — « seule la page ne sanglote pas » — son courage, sa folie, l'audace de se mettre au monde via l'écrit. La blancheur de la page, du sperme et de la folie, de la conception à partir de l'immaculée. En corollaire : « Le terrible moment de n'avoir plus rien à penser » (Tris repetita, Omnes vulnerant, ultima necat).

Citations à tire larigot. Comme des notes, des mots. Comme l'on joue, interprète, détourne le sens et l'attention. Les mots pour dire la douleur et le suicide — seppuku. Avec cette vision terrible de la vie, désespérée et solitaire — « Je m'observe moi-même dans le visage de la bise et je vois seulement le vent, partout le vent. » Bûcher des vanités d'un poète piégé, tiraillé entre une écriture et une vie dont les conditions se nient l'une et l'autre, s'offrent et se refusent. A lui, désormais perdu - langue pendue, un peu haut un peu court, jeune homme - pour le monde et la société. Suicidé - trop tôt ou trop tard, trop taré en somme pour dormir ou demeurer, éveillé, ivre de mot et de manque, roulé dans la fange, le fumier : comme l'on apprend sur le tard, sans fard, à vivre en mourant - comme le Van Gogh d'Artaud.


« La seule révolution qui existe est la folie ». Et soudain, sans prévenir, Ma langue tue. L'impuissance du poète à ne rien dire, sinon l'impuissance. Ecrire comme cracher. Avec en exergue la conclusion du Tractatus philosophicus, histoire de tauto et rire du dément, du Golem, ou tout comme. D'un homme qui. Adresse, après quelques Rituels sioux, une Lettre au père qui. Approximations, citations de tête, d'un homme privé de livres — « Une génération ivre et stupide se rit de nous et des livres des bibliothèques ». Incantation, décantation, declamatio, disputatio et figures de style - métaphore, métonymie, synecdote, allitération - maladies en rien panériennes. En guise de remède, quelques Pages d'excréments puis ces Conjurations contre la vie, qui sont comme le Tombeau de Leopoldo María Panero par et pour lui-même. Tant l'on est jamais si bien servi.

Leopoldo María Panero. Qui, touchant et tragique, se conçoit comme Golem. Qui s'explique, renonce, renie. Qui se raconte, début et feint, Abel et Caïn à la fois. Qui décrit, décrie, et dit encore cela : « L'homme est un animal à qui seul le mythe donne le nom d'homme ». Qui revient aux et sur ses Asiles de fou. Qui clame haut et fort — « le fou qui entre ici en parlant de la vierge finit par ne plus rien dire du tout. » Qui prédit avec Blake que : par-delà le mal dit et le mal-être que serait la folie, se trouve une sagesse inédite. Qui évite le fantôme d'Althusser. Qui pointe la responsabilité de l'asile comme Fabrique de la folie. Comme Mesrine, les quartiers de haute-sécurité. Comme la charité, l'hôpital. A raison et en connaissance de cause. En pleine dépossession de ses moyens et possession de son esprit.


« A nouveau mes dents tomberont dans une détonation La détonation de l'électrochoc dans l'ombre ». Violence du réalisme échappé du symbole. Besoin, nécessité de revenir à la fonction apotropaïque, prophylactique de l'allégorie. Au bestiaire panérien. Antéchrist : réalité intérieure, chronique, d'un futur révolu. Poète : réalité du rêve, prescience de la mémoire. Panero : tel qu'il fut pour l'autrui spécialiste, psychiatre ou journaliste — « Je rêve aussi que je suis psychiatre, médecin bizarre, et les larmes répondent à mon effort. » Leopoldo María Panero, qui tombe le masque qu'il n'a jamais eu — Ecce homo, Adamo me fecit. Qui dit encore, simplement, humblement : « je vis dans un asile de fou, si j'en sors les hommes me mordent ; je peux dire de moi que j'aime Beckett, et une page de Borges, auteur dont j'ignore s'il est ressuscité ou interné. »

« Qui ai-je été ? J'interroge le garçon de café. Qui est cette ombre qui feint d'écrire ? » Il y a quelque chose de la prémédic/tation et de la prémonition, de la détermination chez Panero. Dans ses thèmes, ses assertions, son expression. Qui se dessinent et s'affirment toujours plus résolument. Dans lesquels il cherche. Au mieux la vérité, s'il en est. Du moins une consolation, besoin irrassasiable. L'écrit comme une drogue, un vice, une maladie. Comme le cerf de la folie qui traverse la page. Face à lui, à nous, à moi. Souvenir d'avant l'âge du faire et de la geste. D'un médecin fou : les artistes sont des malades. D'un ouvrage de psychiatrie lu à la laverie : nettoyage à sec des génies. Des roulements de tambour, des bruits de bottes : la marche des porcs, talon après talon — « Je me souviens qu'une fois j'ai eu des yeux et que je regardais avec dégout le mouvement. » Détournement. Des yeux, des citations  —  « le langage est un système de citations » Borges l'a dit, sans savoir à qui.  

 
« Le mot mot ne veut rien dire » - Le mômo. 

Il y a encore ce beau texte sur Noël, boule à neige que l'on secoue en scandant — « Noël, Noël, doux Noël. Noël, blanc Noël ». Noël panérien, beau et cru et cruel qui heurte et brise le plafond de verre et les parois, traque et révèle la vraie nature du père. Noël panérien, en somme. En somme encore, une et dernière, cette Sphère. « L'important est de savoir conclure », les plaisanteries les plus courtes, disait ma grand-mère. La sphère dans la sphère — « J'invente des histoires drôles pour me faire rire moi-même. » Dernier aveu, dernier inventaire. Et puis se taire. Se terrer de terreur, atterré déjà d'avoir épuisé, éclusé, le chant de l'impossible clameur. De s'être joué de soi plus qu'à son tour sans être dupe. A rêver au retour. Des dieux. A porter aux nuées la salve, le festin nu. A charrier Charon. A tenter encore une in-flexion. Une Réflexion. 

  Mon cerveau est une rose & autres essais (1975-1997)

Fils et droguet, frange et semence, biais et résilience : le vocabulaire du tapissier siérait à souhait à qui voudrait caractériser Panero et ses poèmes — lames dans le métier de basse lice. Jusqu'ici l'on n'apercevait que les fils au revers, l'écheveau. Avec Mon cerveau est une rose & autres essais apparaît l'âme et l'armure qui, de boucle en boucle ont tissé ce brocart de pensée dans le droit fil des publications précédentes, parfois contemporaines. Où l'on retrouve les thèmes dévidés ici tramés comme la Tapisserie de l'Apocalypse. « Compilation d'articles, essais et conférences publiés par Leopoldo María Panero des années 70 aux années 90 », traduit et postfacé par Victor Martinez seul, qui avait déjà co-œuvré aux Conjurations et à Carnaby, Mon cerveau est une rose & autres essais, comprend Avertissement aux civilisés (1980 — 1986), Mon cerveau est une rose (1987-1997) et un Appendice, Prologue de Mathématique démente (1975) qui, seul, est écrit hors l'asile.

« Ce n'est pas de la rhétorique, 
c'est à prendre au pied de la lettre 
— littéralement et dans tous les sens. »

Avertissement aux civilisés, de l'isolé aux isolants, sur ce que sont. Le désir de révolution : un carnaval des fous. La psychiatrie :  un sacrifice rituel. La paranoïa, la psychanalyse et l'art : donner du sens à ce qui n'en a pas. L'homo normalis : un objet. La succession des thèmes et leur valence qui révèle. Un instantané de l'homme, sa lucidité entière, la pénétration de sa pensée, la clarté de ses propos qui contraste. Complète, la figure, le portrait du jeune homme en artiste, homme total - « surhomme oui, mais pas extra-homme » - alter ego et idéal de Bonne nouvelle du désastre. Ici plus question de saouleries, de vision, de légende épique autrement que pour éclairer leurs rouages. Et découvrir, derrière le rideau, un Panero - vie et œuvre, et pensée surtout - vif et précis et, à son corps défendant, philosophique - dans un exercice de vérité troublant.


Mon cerveau est une rose, recueil dans le recueil, divisé en quatre hémisphères : Identité, Drogue, terreur, LSD. Drogue contre drogue, livre contre live, le combat, voyage initiatique, entreprit par Panero nécessite un guide, une discipline : Il faut pratiquer la poésie. Faire corps avec elle. Abolir toutes les frontières. En finir avec la séparation. Ennemi implacable de la psychocratie et de sa guerre contre le noir, le juif, le fou, Panero nous offre dans ces « articles, essais et conférences » une leçon magistrale, subversive et passionnante, qui bouscule - sans les habituels ménagements et aménagements de l'exposé, ni prendre de ces raccourcis qui nuiraient à sa démonstration - la normalité et l'institution qu'il entend confondre. Le langage, ici, est celui de l'autorité, ses références, les siennes. Lorsque, soudain, surgit la poésie, la poétique, la — POIESIS.
 
« Brisez donc tous les livres, ou lisez-les enfin. 
Placez le sens en son lieu, dans le présent 
ou dans ce que nous nommons, étant donné sa misère, la vie : 
il n'y a pas d'autre révolution. »

Découvrir la chose en soi. Détruire la réalité. Faire parler les pierres, l'événement pur. Distinguer le singulier de l'attendu, l'inattendu de la causalité. Par le détournement et la répétition, l'alchimie, la télépathie, la Kabbale. Par une vision magique qui, contre toute attente, renforce la cohérence des propos et offre dans le même temps une nouvelle taxinomie des rapports sociaux. En sciences sociales, comme en littérature, la culture de Panero est aussi large que varié, sa capacité à lier ces connaissances redoutable, et ses références désormais explicites - d'Artaud à Nietzsche en passant par Lacan. Ainsi paré, aguerri par son expérience, avec la même force démonstrative qu'Alain dans Les dieux, il mène une lutte sans merci.


Contre la pseudo-morale, artificielle et opportuniste. Qui sert d'assise à la bourgeoisie. Qui exerce un « contrôle social de la perception aussi monolithique et nazi ». Qui ne tient pas debout, s'appuie sur ses bras armés que sont la police et la psychiatrie, seule véritable maladie cause de tous les troubles. Contre la vie déjà, le poète crie, écrit, prescrit. « Je ne bois pas (la vérité est que je ne bois pas) » dit Panero dans Le vin et le haschich. Alors, quoi ? Toute la pharmacopée disponible sur ordonnance. Tout sauf ce qu'il désirerait. Drogué malgré lui, Leopoldo María Panero, qui ne peut s'anéantir - ni pour se détruire tout à fait ni pour se libérer totalement - se livre à travers tous les recueils de cet ouvrage à une démonstration de force qui contredit le diagnostic médical de la folie, mais conforte la puissance créatrice de celle-ci.

« Et le fou erre, mais ne ment pas et mon cerveau est une rose.» Qui dialogue avec ses compagnons de misère : Artaud, Nietzsche et Hölderlin, mais aussi Wittgenstein, Reich, Deleuze, Bataille, Debord et Blanchot. Qui explore la géométrie non-euclidienne, les univers parallèles et l'anti-matière. Qui interroge l'existence de Dieu et « la voie du premier Marx ». Qui élabore la sainte trinité panérienne du rapport au corps, à l'obscène, à l'enfance sous l'angle du bouc émissaire, du maudit et de l'excrément. Toute une cosmogonie en somme qui tourne autour d'« une révolution de la perception » et se dresse. Contre la critique comme rite — funéraire et industriel, donc mortifère. Contre la traduction servile. Et pour la création — version et per-version.
 

Toutes choses mises en théorie et pratique, déjà, dans cette troisième partie en forme d'Appendice intitulée Prologue de Mathématique démente, datant de 1975, mais fort justement placée à la fin de cette édition, étude de cas qui gravite autour de l'œuvre de Lewis Carroll à grand renfort de démonstrations, de détours et détournements d'affluents – « les verba ficti que sont alors tous les mots ». Toutes choses qui forment, refusent, introduisent et appellent à la fois — à la suite de Victor Martinez dans sa Notice du traducteur qui conclue ce volume — une herméneutique de l'œuvre hérétique et hermétique de Leopoldo María Panero.


Texte et photos © Eric Darsan. Extraits et citations proviennent de Conjurations contre la vie et de Mon cerveau est une rose © Leopoldo María Panero,  fissile 2016. Videos : Quelque chose qui va et qui va © Christophe Tarkos, Compagnie du Si et Trio d'en bas et Un Día con Leopoldo María Panero, de Jacobo Beut, avec Carlos Ann et Enrique Bunbury, 2005.

Remerciements à Cédric Demangeot, à Aurelio Diaz Ronda, à Victor Martinez, à Rafael Garido, à Andy Sénégas, aux éditions fissile, aux éditions Le Grand Os, à tous ceux qui s'associent et se consacrent à ce remarquable travail de traduction, d'édition, de diffusion - et à qui je dois et dédie la découverte et cette immersion dans - de et autour de l'oeuvre vaste et dense de Leopoldo María Panero.