mercredi 20 décembre 2017

Mutatis mutandis : Les Métamorphoses d'Ovide, traduit par Marie Cosnay

Lire Ovide dans le texte, ou comme si. Voir son influence dans l'œuvre de sa traductrice, et l'influence de celle-ci dans la traduction. Leurs confluences, points de jonction. Entendre combien la langue, orale et vive, est agile à transmettre l'écrit et l'écho. Sentir combien la puissance de l'écriture contemporaine et l'audace de l'édition indépendante sont aujourd'hui les plus à même de goûter tout cela, de toucher, de transmettre et d'émouvoir. Ce qu'elles peuvent faire et laisser entrevoir dans le domaine classique et antique.

Divines, humaines et fauniques, faisant la part belle au(x) sens et à l'imagination, oniriques, belles et pures : telles sont Les Métamorphoses d'Ovide, traduit du latin par Marie Cosnay et publiées par les Editions de l'Ogre le 05 octobre 2017.


Chaos & Création, Deux ex machina, l'homme et les quatre âges du monde. Hors l'or, ô/au(x) dieu(x) revient le soin de faire de la place à d'autres créatures (des nymphes, des faunes, des satyres, des sylvains des montagnes), à la nature de changer la nature. Au commencement, rien ne se crée tout se meu(r)t, se transforme, et demeure. Le Déluge, contre(-)nature, se déchaîne (« les dauphins vivent dans les forêts, se jettent aux plus hautes branches, cognent et bousculent les troncs ») puis le monde revient et son survivant, sa survivante, réalisant que « les oracles religieux ne commandent jamais d'actes barbares » [on est loin d'Epicure comme de L'Ancien Testament], mettent la main à la pâte.

Les métamorphoses (s')enchaînent, animales, végétales, minérales, peines et/ou subterfuges selon celui ou celle qu'elles prennent, saisissent, et comment elles sont prises — « Que va-t-il faire ? Rentrer à la maison, au palais royal, ou se cacher dans les forêts ? La honte empêche ceci, la peur cela. Il hésite et ses chiens le voient. » (Livre III, Actéon). Nul répit ici, et maints trépas. Mais parce que les dieux demeurent joueurs, à la fois sages et capricieux, qu'il y a du divin et de l'humain en eux (et vice versa) rien n'est jamais joué : pour le pire et le meilleur, les anciens atours, recouverts des nouveaux, peuvent être recouvrés, du moins renouvelés (ainsi Protée, ainsi Erysichthon) ; et l'oiseau, corbeau, corneille, autour, retomber sur ses pieds.

« D'or est né le premier âge et sans chef,
de lui-même, sans loi, il respectait la foi et le droit.
Ni peines ni peurs, on ne lisait aucune parole menaçante
sur le bronze gravé, la foule suppliante ne craignait pas
le regard de son juge, on était sauf, sans chef. »
(Livre I, Les quatre âges du monde)

 
Dès l'Or, un monde nouveau naît sous nos yeux. Des noms, (re)connus (Mercure, Europe et Thèbes) ou perdus, pour un temps seulement (Narcisse et Echo), rejoignent la postérité, qui seront déclinés à l'envi pour les siècles des siècles, célébrés par la musique (Benjamin Britten), la peinture (déjà la nature imite l'art qui imite la nature — « Tels les corps nus des Amours peints sur les tableaux, tel il est »), la littérature (Pyrame et Thisbé, par Shakespeare) ou encore le cinéma. Et qu'importe (on les croisera à nouveau, sans compte qu'un glossaire à la fin de l'ouvrage répertorie et détaille la plupart) si l'on ne retient pas l'identité de toutes ces figures aux dénominations et métamorphoses parfois multiples désignées par des périphrases : tant que perdure leurs images – si mouvantes soient-elles – telles les arcanes d'un tarot d'Ambre, entre toutes les lames, chacune demeure, triomphe de l'oubli à travers la signification de son histoire particulière (« Celle-là. Car ce n'est pas une histoire banale. »)

Comme à travers Une forêt profonde et bleue, à la manière de Cordelia la guerre, l'on parcoure Les Métamorphoses dans la superbe traduction de Marie Cosnay aux belles Editions de L'Ogre à la fois conscient·e et distrait·e par tant de couleurs, de contrastes, de références, hâtant ou ralentissant le pas au gré du cœur. Le changement pénètre aussi la narration, qui se déplace. Entre chaque chant entre, plutôt qu'un numéro, un nom nouveau qui le lie au suivant. Et avec lui un décor inédit, présenté par un narrateur ou une narratrice inconnue. A un public renouvelé (au sein de l'assemblée, « appuyé sur un coude, le fleuve Calydon »), dont les réactions nous sont rapportées. A travers un récit nouveau, surgi comme ex nihilo et offert. A un regard métamorphosé en retour, jeté comme un pont vers ce qui apparaît.

« Le très grand héros
contemple les eaux sous ses yeux : « Quel est, dit-il,
ce lieu ? » Il le montre du doigt et : « Le nom que porte
cette île, dis-le nous. Mais elle ne semble pas être une. »

Périmèle

Le fleuve, alors : « Non, elle n'est pas une.
Il y a là cinq terres. L'éloignement nous trompe.
Ce qu'a fait Diane, quand on l'a méprisée, ne doit pas t'étonner.
(…) Après ça, le fleuve se tait. L'histoire incroyable a ému
tout le monde. »
(livre VIII, Périmèle)

Là, on aperçoit l'ombre de Cerbère, de Tantale, de Sysiphe (« Pourquoi, lui, entre tous ses frères, souffre-t-il une peine à perpétuité ? Quand un riche palais abrite l'orgueilleux Athamas, lui qui avec sa femme toujours m'a méprisée. » (Livre IV, Tisiphone)). Ici, d'or, Jason et la toison, Midas et le rameau (faute avouée est à demi-pardonnée). Des échos nous parviennent de l'Inde et d(e l)'Atlas, des histoires de vergers – d'or encore – ensevelis peuplent toujours notre inconscient avec une étrange familiarité (La Maison des Epreuves, Jason Hrivnak, L'Ogre, 2016).

Les archétypes expl-/écl-osent, prolifèrent – la Méduse, Minerve – s'étendent sur la surface de la Terre. Et Hécate, et Lucifer, et les dieux égyptiens, Anubis, Bubastis, Apis et Osiris, et Isis (dont le culte est présent à Rome depuis un siècle au moment où Ovide écrit) plus vivant·e·s que jamais — « On voit la déesse qui remue (oui elle a remué) », semblable à la divinité évoquée par l'Aquerò de Marie Cosnay (L'Ogre, 2016). Orphée enfin, à l'origine des cultes à mystères – notamment pythagoriciens – et dont les chants occupent avec Eurydice tout le Livre X.
 

« Les membres gisent un peu partout. Fleuve de l'Hèbre, tu reçois
la tête et la lyre. Et miracle, elle glisse au milieu du fleuve,
pleure je ne sais quoi de triste, la lyre quoi de triste la langue,
qui sans vie murmure et les rives répondent je ne sais quoi de triste. »

Rares sont les histoires qui finissent bien. Surtout lorsque l'on naît/devient fille, femme, nymphe/vierge, épouse, maîtresse. Toutes pourchassées (« je suis nue, il me croît prête pour lui, je cours, il me poursuit comme une bête »), forcées, subjuguées, vaincues, prises comme l'on dit prendre une ville, assassinées par le dieu ou l'homme (« Il avoue sa barbarie. Une vierge, une femme seule, il la viole » #Balance ton porc, ils sont légion. Ici, et non le moindre : Térée). Subissent encore, si tant est qu'elles survivent, la vengeance des trahi·e·s. Toujours doivent craindre l'ardeur qui les meut, les pousse vers un inceste ou un autre. Comme si le désir féminin ne pouvait être éro-/(h)exo-gène.

Mais il y a aussi. Médée, ses rituels, chants et potions, qui se retournent telle Cordelia contre le père. Des garçons Double Sexe, Double Forme (Hermaphrodite). Des femmes devenues homme (Cén-ys/-us, qui frappe « juste à l'endroit où l'homme se joint au cheval » celui – il est Centaure, s'il fut homme c'eut été pire – qui le renvoie aux travaux domestiques). Et (péril suprême, crie l'Académie) des animales (« le cri d'une chevale » (Livre II v.667)) qui rappellent combien la langue, sa traduction et son usage, peuvent se jouer de la vision la plus genrée.

« Que fait une blessée, que fait une amante, que fait une femme, tu vas le savoir,
quand cette amante, cette blessée, cette femme, c'est Circé ! »

Reste que si les dieux ou déesses se comportent ou s'adressent de manière un peu cavalière aux autres comme aux leurs (mais qui est leurs quand chacun·e dépasse l'autre d'une manière ou d'une autre ?) – ainsi Apollon à Cupidon (« Que fais-tu, petit rigolo, avec cette arme de force ? ») ou Phœbus à son fils Phaeton (au gré d'un chant des plus cosmique) – c'est toujours au regard de leur propre faiblesse (« De là, moi-même souvent, de voir mers et terres j'ai peur, ma poitrine tremble d'une terreur épouvantable. ») mesurée à l'aune d'une charge inimaginable qu'eux ou elles seuls peuvent assumer.

Souvent, ils ou elles s'adjoignent l'aide d'auxiliaires (personnifications, métonymies) : l'Envie (« Minerve la hait, mais »), Le Deuil, Epouvante, Terreur, Folie, Songes et Cauchemar, Rumeur, Nuit et Chaos et/ou l'oiseau Vole-Vite de Jupiter. De même, il y a des chants principaux et secondaires, des métamorphoses centrales et d'autres annexes, dommages collatéraux des premières (mauvais endroit, mauvais moment, tout ça) par des dieux irascibles, des déesses vengeresses qui ont toujours plus de regrets que de remords, ne détestent rien de plus que d'avoir été joué·e·s, déjoué·e·s, mésestimé·e·s ou contredit·e·s.

« elle est injuste et trop cruelle pour sa rivale,
la jalousie de la déesse ; Ces criailleries, Junon
ne les supporte pas et : « Je ferai de vous le plus grand
exemple de ma cruauté. » Le fait suit le mot. »
(Livre IV, Tisiphone)


A l'instar de la Bhagavad Gita, de La Bible, de L'Illiade, de L'Odyssée ou de L'Enéïde, Les Métamorphoses est une épopée guerrière, sanglante, fantastique, barbare et érudite qui se lit comme un long roman d'aventure, d'heroic fantasy – avec batailles terrestres, célestes et navales, bagarres (in)dignes de tavernes, joutes verbales, slam battle rap e tutti quanti – peuplée de personnages repris par les comics, video games, HoMM, Heroes of Might and Magic, Champions éternels auteurs d'exploits antiques et modernes redevenus ovidiques.

Un passionnant récit qui se suit comme une série ou un feuilleton, dont les épisodes se suivent, alternent, se répondent, se réfèrent aux précédents (previously : « depuis Phaeton en feu (…) pendant ce temps, Thésée, qui a accompli sa part d'épreuves collectives, s'en va vers la citadelle d'Erechtée »). De la matière cinématographique, proche du film gore (« Tu peux compter les viscères sautillants »), à grand spectacle, péplum et blockbuster, produit à grand renfort d'effets spéciaux, cyclopes et centaures, projetés en 3D(imensions) sur l'auguste caverne de Platon.

« et toi, Lampétides, ce n'est pas ton affaire,
toi tu fais œuvre de paix, tu bouges la cithare sur la voix,
on t'a demandé de célébrer le festin en chantant,
tu te tiens à l'écart avec le plectre innocent.
Pettalus se moque de toi : « Va chanter la suite chez les mânes
du Styx », dit-il. Dans la tempe gauche il te fiche l'épée. » »
(Livre V, Pesée et Phinée)

Un livre donc, qui, malgré sa taille, se lit aisément, se prête tout autant à l'exégèse, mais laisse somme toute fort peu de place à qui veut s'y (con)fro(n)[t]ter – directement et sans détour (on le voit ici) – par l'écrit. Tant il est ample et dense et mouvant. Tant il contient. Tant et tant. Tout ce qu'Ovide peut, il le fait. Deux choix se présentent alors : demeurer hors, aux abords, se parer de tout un arsenal de notes de bas de pages, de commentaires, justifier sans cesse ses choix pour mieux s'en laver les mains ; ou se jeter dans le vide, plonger dans le texte, quitte à rebondir, à se heurter à ce qu'il y a de plus pointu dans le méta-/con-texte pour le dépasser, sans qu'il n'y paraisse rien sinon une maîtrise qui vise à faire dire et bien dire tout ce qu'il a à dire au texte. Au texte, rien qu'au texte. Au reste, avant, après, il y a, il y aura toujours à dire et à redire.

« O divinités de ce monde souterrain où retombent toutes les créatures mortelles de notre espèce, s’il est possible, si vous permettez que, laissant là les détours d’un langage artificieux, je dise la vérité... » (Livre X, Orphée et Eurydice, trad. Georges Lafaye)

« O divinités de ce monde souterrain où nous retombons, tous, nous créatures soumises à la mort, si je le peux, si vous me permettez de dire sans ambages et franchement la vérité... » (trad. Joseph Chamonard)

O dieux du monde posé sous terre
où l'on tombe quand on est mortel,
si possible, sans imbroglio ni mensonges,
laissez-moi dire vrai
(trad. Marie Cosnay)


Jusqu'à ce jour, n'avaient cours en France que trois traductions datant respectivement de près de cent, cinquante, et quinze ans : celle Georges Lafaye (aux Belles-lettres, puis chez Folio et Diane de Sellier), celle de Joseph Chamonard (GF Flammarion), celle de Danièle Robert (Actes Sud). Les premières demeurent des versions en prose, la dernière une simplification en alexandrins. Avec ce bel ouvrage paru aux Editions de L'Ogre, Marie Cosnay nous offre une traduction à la fois plus brute et plus subtile, plus contemporaine et plus proche d'Ovide, fruit de dix ans de vie, d'efforts et de maturation de l'œuvre latine. Dé-/Re-construit sa langue, lui restitue son rythme, de la même manière que l'auteur latin reconstruit les corps. Redonne forme, et la forme est ici essentielle, à cette œuvre de fonds, vie à ces douze mille vers qui constituaient en hexamètres dactyliques Les Métamorphoses.

Ces nouvelles Métamorphoses, loin d'être réservées à l'école ou à l'université, affaire de classe(s) et de lettrés – à l'image de leur auteur, fils de qui semble déranger sans jamais tout à fait déroger – se révèlent à la fois plus simples et plus riches, plus intemporelles et plus actuelles que jamais. Les longues et multiples relectures et corrections réalisées à la lumière de latinistes – qui confirment, si tant est que ce fut nécessaire – la présente traduction, l'érudite et libre préface de Pierre Judet de la Combe et la passionnante postface de Marie Cosnay, montrent combien « les mots lui font souci (…) sont pris pour eux-mêmes, comme objets, comme événements ». Ce souci, adjoint de la connaissance et de la pratique (en un mot : de la maîtrise) simultanées du grec, du latin, du français, de l'oral et de l'écrit (comme écrivaine, enseignante, traductrice), lui permettent, à travers ce phénoménal travail ici accomplit, de laisser libre cours au ressenti, au sentiment, à l'intuition et à l'improvisation. Et de redonner, par la poésie, vie à Ovide et à l'épopée.

« Un nouvel auteur ajoute quelque chose à ce qu'il a entendu.
Ici sont la Crédulité, l'Erreur sans scrupule,
la Joie vaine, les Terreurs d'épouvante,
la jeune Révolte, et les Murmures dont on ignore l'auteur.
Tout ce qui se passe dans le ciel, sur la mer
et sur la terre, la Rumeur le voit. Elle mène l'enquête dans le monde entier. »

Et l'Expérience, l'Imagination, l'Inspiration, le Talent, le Souffle épique qui les porte, rapportent au monde cette rumeur issue du monde. Quand Marie Cosnay ne suit pas Ovide, elle l'entraîne sur ses pas. Nous/lui montre combien leurs univers (c'est-à-dire l'univers tout entier, avec en sus cette attention aux mots qui sont choses réelles et vivantes/aux choses qui s'animent, deviennent mots véritables et non réifié — « on cueillait les petits des arbousiers ») communiquent, non dans leur identité particulière, mais dans leur diversité. Faire parler, si ce n'est tout le réel, du moins le réel qui se cache derrière la réalité, autrement dit : l'existence. Avec cette langue humaine, intime, politique et poétique qui, dans tout ce qu'elle (d)écrit, mêle avec justesse les registres précieux et familier – ici les flammes « crament », « l'équipe entière rouspète » – pour dire la vie telle qu'elle est vécue, pleine et entière. « Elle dit : femmes, femmes, mes sœurs » (Cordelia la guerre, Marie Cosnay). Elle dit : rien de ce qui est humain ne m'est étranger.


« L'art ne suffit pas, les courages tombent, on le voit,
autant de vagues viennent, autant de morts, ça rue, ça brusque. »
(Livre XI, L'histoire de Céyx)

Aujourd'hui comme hier, rien de nouveau sous le soleil. Sinon les êtres que l'astre éclaire, et qui l'ignorent, l'oublient, le répètent — ce qui peut tout changer. Mais pour le saisir, il faut regarder en arrière. L'écriture des Métamorphoses d'Ovide, qui débute en l'an 1 ou 2 de notre ère, repose sur un corpus datant de l'époque hellénistique. C'est peu dire que les deux périodes présentent de nombreux liens, méridiens et parallèles. Après voir conquis la Grèce, c'est au tour de la République romaine, devenue Empire, de s'helléniser. Jules César, divinisé de son vivant (memento mori), auteur et témoin dans sa Guerre des gaules d'un syncrétisme ego-/ethno-centré, est mort. Auguste règne en maître sur de très vastes terres. Les mystères, rites, pratiques et religions personnelles et étrangères se développent (coming soon : le mithraïsme et le premier christianisme), contre ou en tous cas hors l'idée de bien commun. Cause et conséquence, le panthéon divin de la mythologie grecque est intégré, expurgé de ses caractères humains les plus trivi-/anim-aux. Les Métamorphoses, au contraire, exposent dans le détail les petites histoires et les tares des plus divins personnages. Il y a de quoi tourner de l'œil, détourner la tête. Ambivalence de Rome, jeu de miroirs et de pouvoir — Delenda Carthago : Il faut brûler Carthage.

Guerre des Géants contre les dieux contée par les nymphes, chute d'Athènes, Guerre de Troie, Fondation de Rome : tous événement passés rejoués ici comme autant d'événements d'un éternel retour, recommencement. Tragiquement – tout est destin, à dessein –, mais emporté dans un devenir essaimant, séminal, fécondant. Poly-sémie/-morphie, et anthropo- de même. Personnification, métonymie, allégorie, comparaison : toutes les figures de style transforment réellement le personnage qui les subit. Les mots ont un sens, magique, opératoire, un pouvoir : si Ovide fut condamné à l'exil, c'est probablement pour avoir pratiqué l'astrologie, la divination. Au commencement était le Verbe, Fiat lux et lux fuit. Le Verbe fait, mais ce que fait le Verbe dépend de ce que l'on en fait. Dans ses Métamorphoses, chacun est déterminé dans sa nature et, sans exception, devient la chose, l'animal, dont il porte le nom en grec ou en latin, mais sans que l'on puisse pour autant deviner sa fonction. De là naît le changement, la métamorphose et, au sens sartrien du terme : la liberté.

Les Métamorphoses c'est la vie – certes extra-ordinaire, voire sur-naturelle, mais – quotidienne qui ressort comme ressort de l'Histoire (« Minos prépare la guerre. Il est fort sur terre, il est fort sur mer – mais c'est en colère paternelle qu'il est le plus fort »). Il en va ainsi de l'existence des individus comme des peuples : un changement perpétuel, constant, qui voit poindre le jour depuis la nuit des temps. « Une chose ne change pas, une seule. Le langage. » Sinon, là encore, son interprétation. D'où l'importance de renouveler la traduction. Et la poésie, qui « redonne leur force et leur présence aux mots » nous rappelle Pierre Judet de la Combe qui fait écho et renvoie à la Narration de Gertrude Stein (« La littérature pourrait-on dire c'est ce qui se poursuit tout le temps l'histoire c'est ce qui se poursuit de temps en temps ») au Résumé d'Hélène Bessette (« La Littérature est la Parole d'un Temps ») et à la question de Marie Cosnay (dans sa postface, intitulée Ovide, ce jeune homme) : Qu'est-ce qu'un poème ?


Mutatis mutandis (« ce qui devait être changé ayant été changé »), cela commence comme cela finit comme cela commence : on soulève une pierre et l'on surprend la vie qui se crée. Tant la nature a horreur du vide. Dans l'espace imparti, le temps a rempli son office, qui donne vie à la vie via le corps mort, abandonné à sa transformation. Là où l'histoire tourne en rond, dont on remonte le fil sans tirer nulle leçon, l'épopée érige, édifie : « Combien de fois le fils du héros Thésée disait à la pleureuse : « Arrête un peu, ton sort est triste, mais tu n'es pas seule ! Regarde les histoires des autres, tu supporteras mieux la tienne. » Il y a ainsi, dans ces Métamorphoses, de la parabole et de la fable [hop, Esope], du conte et de la sagesse populaire (Le paysan Battus), qui font état de la diversité du monde à travers la mythologie, et se rapprochent de la philosophie pratique et morale de l'épicurisme et du stoïcisme (« (il est vrai qu'aucun plaisir n'est pur, toujours un souci s'introduit dans les bonheurs) »). Ovide met encore, dans la bouche de Pythagore, un long plaidoyer pour le végétarisme, contre le meurtre des bêtes et leur sacrifice sanglant (« de sang ne nourris pas ton sang ! »), soutenu par la croyance en la métempsychose et les paroles d'Anaxagore – « Tout change, rien ne périt », deux mille ans avant Lavoisier.

S'il est une leçon, elle est ici, quelque part. Dans ces lignes que nous offrent Ovide et Marie Cosnay, qui posent la littérature comme monde total, mais ouvert. Dans le désir et la volonté de déployer la  « dimension orale, populaire et contemporaine » des Métamorphoses, fidèle à la ligne de L'Ogre beau et bifrons formé(e) par Benoît Laureau et Aurélien Blanchard. Dans ce manifeste, rédigé par lou et moi en écho dans l'antre. Dans cette conviction, exprimée par David Meulmans, des bien nommées Editions Les Forges de Vulcain : « C'est une littérature de l'allégorie qu'il nous faut : qui détourne du réel... pour nous y ramener avec plus de force. » Dans la nécessité d'Oser l'épopée collective, évoquée par Marie Cosnay et Natacha Margotteau. Dans ces fictions collectives que sont le collectif Général Instin (ici sur remue) et La Mer Gelée (ici par Lou ) sous l'égide des Editions Le Nouvel Attila et de son grand timonier Benoît Virot. Dans tout ce qui s'écrit enfin de vivant, de beau et de vrai. Dans ces vers fiers et poignants qui concluent Les Métamorphoses, où Ovide – folle sagesse ou sage folie, par jeu ou par défi – place ses espoirs de survivance – par-delà l'arbitraire, la souffrance et la mort, cet autre exil – contre toute raison et apparence, mais avec une cohérence jamais démentie, dans l'aventure humaine la plus hasardeuse, la plus abstraite, jamais entreprise : l'écrit.

 « J'ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,
ni le fer, ni le temps vorace ne pourront le détruire.
Quand il veut, le jour qui n'a de droit
que sur mon corps ! Qu'il finisse mon temps incertain de vie :
(…) et s'il y a quelque chose de vrai dans les oracles d'un poète, je vivrai. »


Mises à jour :

Marie Cosnay a reçu le Prix Bernard Hoepffner 2017 (anciennement prix Laure-Bataillon classique, rebaptisé en hommage au traducteur disparu en mai 2017) et, à l'unanimité, le Prix Nelly-Sachs 2018 pour sa traduction des Métamorphoses d'Ovide !

Et « À l’occasion du 2000e anniversaire de sa mort, en l’an 17, Ovide a été réhabilité par le Conseil municipal de Rome. Une résolution approuvée à l’unanimité vise à “réparer le sérieux préjudice” subi par le poète qui fut exilé en l’an 8 par Auguste, à l’âge de 51 ans. » (Source : Livres Hebdo, article du 19 décembre 2017.)

Texte et composition  © Eric Darsan
Crédit photo © Lou Darsan
Extraits et  © Marie Cosnay et les Editions de l'Ogre 2017
Livre publié sous la licence Creative Commons. 


mercredi 29 novembre 2017

Les Acouphènes, Elodie Issartel

O-/mettre le m-/c-asque pour entendre. Au plus fort le son/le sens, qui résonne. En arrière-fond/-pensée puis sur le devant de la scène. Projeté, vibrant. En intra, direct entre les. Oreilles et les deux. Yeux contre le tympan, prêts à imprimer. Upper-cut en bas-relief, basse def. Adresses à la forme indirecte, attention(s) à destination. Take & be, care. E pericoloso sporgersi. Attention lapin, tu risques de te [faire] pincer très fort avec Les Acouphènes d'Elodie Issartel, sorti le 21 septembre 2017 chez Le Nouvel Attila dans la collection Incipit.


Gare. Trains halls voi-x/-es s'enchaînent. Avec une régularité, une précision, une simplicité presque suspectes. Partant, pour l'heure rien ne déraille. Portant le sens, les sons, les visions, la présence. D'une troisième personne. Trop calme. Aux interactions trop mesurées ( « Un comme lui essaie de remonter l'escalier roulant, et dans sa laborieuse progression déséquilibre les gens qui le repoussent sans ménagement » ).

Retour vers le centre : Thomas – son carnet, son crayon, sa sensibilité à fleur de peau – et Samuel sont dans un wagon. Aérotrain et ré(tro)action, métonymies et injonctions : difficile de savoir qui est qui et quoi et quand et où. Des Récalcitrants, de ceux de l'Extérieur, du Centre et du Château où Thomas souhaiterait se rendre. A l'évidence, le sentiment de ne pas être à sa place ( «  comme s'il faisait partie de ceux dont il ne fait pas partie » ). Pas au bon endroit, au bon moment.

« Tout est comme avant mais il ne reconnaît rien. »

A-/E-/I-llu-/i-sions. Découvrir les codes, com-/ap-prendre le b.a. -ba. L'alphabet qu'il faut pour (ne pas) faire partie de la maison, de la bande, du gang. L'ajout, le retrait des majuscules, la suppression des tirets — à part, se dire que l'on aurait du s'y coller plus tôt. A l'écriture lib(é)r(é)e, impulsive, au style direct. Au boulot, au dodo à même le sol couvert du sable qui s'échappe du Château. Se familiariser avec le (non-)lieu, jeu de piste en terrain miné. Et se défendre d'être ce que l'on est/et se justifier d'être ce que l'on n'est pas. Délit de sale gueule et tout ça. D'avoir un flingue/de n'en avoir pas. De faillir être flingué/ou pas. A force d'être fliqué, fouillé, filtré, fiché, fichu, foutu d'avance. Poussé à bout, à l'ultraviolence. Par un monde où les mesures d'exception sont la règle/par la marge qui met la rage. Appelé au calme, en permanence. En attendant, se procurer ce qui manque – eau, gaz, tabacs, légumes frais, produits de base de première nécessité, recharger les batteries – en abondance/prévision. Et se tirer dès que possible.

« Se faire un café et se tirer, c'est ce qu'il va faire. »

Tu parles (tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire) : en marge comme en tête de la horde, Thomas observe, suit, (ré)agit moins, écrit, dessine, prend la parole peut-être plus qu'il ne/le pense/marm-/chant-onne. Avec violence, courage, emphase et poésie. Surpris souvent, entend des animaux traiter les chasseurs en larmes d'abrutis et Samuel le traiter de même, qui le veille et le hante. La fièvre, un rêve, la réalité du cauchemar ( « Quelques petits jouent en sautant à cloche-pied, et à un moment précis et mystérieux, tous se jettent sur lui et le rossent. Et l'enfant subit son sort sans broncher » ). La survie, convalescence ou purgatoire.  Pendant ce temps, le Centre organise les cours et la production, autrement dit : La tranquille économie du pays avec l'appui de ses laissés-pour-compte (« La vêture se voûte, pas de doute, salauds de lambeaux, vaincus à la moindre venture, ordure de pelures de mes deux »). Bad/road trip entre ellipses et solipsisme, où le rythme, le cœur, le souffle tour à tour accélèrent ou ralentissent comme autant d'exercices visant à. Provoquer la transe, simuler le sommeil, accentuer le sursaut (« Il a en tête des mots cadencés par les plaintes de Samuel. ») 


« Merci Samuel. De rien mon gars. De rien mon gars. De rien mon gars. Merci Samuel. De rien mon gars. Thomas marche tête en avant et embroche l'invisible. Il entre dans la forêt, l'ombre le soulage et Samuel n'a plus rien à lui dire. »

MURDER PARTY au Château. Se tirer à balle,s. Perdu.e,s, réel.l.e,s. Une pour le rêve, une pour la route, une pour la nuit – Muse j'étais ton féal, il a dix-sept ans lui aussi. Dépasser la rivière, la Lisière, avec Samuel sur les talons, dans le champ de vision, comme un corps flottant, une nuée de moucherons. Avec des ritournelles et une bonne dose d'aplomb dans la tête (« il n'a pas de plan, il n'en a jamais eu, réfléchir à ce genre de choses l'ennuie »). Mais Thomas est attendu [/recherché]. On a des plans pour lui, des projets comme on dit. Fidèle à lui-même, il s'agace, s'imagine, s'invente (des histoires, toujours des histoires), se crée, s'oublie (« Sa vie sort de lui quand il ordonne le paysage. »), s'en()f(o)u(i)t, se fait complètement f(l)ou. Et ce château qui n'en finit pas d'être, de n'être pas, de disparaître.

« Vous êtes là, vous êtes bien, lui avait-il dit. Rien ne manque tout est là. Et l'homme le met en joue avec sa tartine »

Plus qu'à notre/son tour, il nous/lui faut trouver/jouer des co(u)des, pour échapper à des normes qui n'ont rien de normal quand on/il y pense, prévues par d'autres, dont on/il ignore de nouveau tout. Le nouveau tout avec ses ateliers, ses mesures hygiénistes, sa hiérarchie, ses rendez-vous à rendre fou, sa mythologie d'aliéné – entre la blouse et le maître de cérémonie – ses lieux, ses couleurs qui changent à tous coups. Pas de café, pas d'alcool, à peine du tabac. Le flingue, le téléphone ? Pas là, pas chargé. C'est l'hiver, Irène le demande. Le jardinier éventre un lapin. Vous êtes là, vous êtes bien. Faudrait pas faire les fiers avec le gardien de la lisière (« De l'autre côté il y a une forêt dessinée, c'est beau, mais on ne peut pas en profiter »). Trous/sauts de conscience. Aux saisons, aux châteaux, succèdent les saisons, les châteaux. Bribes, bruits blancs, dame grise, interrogatoires – Me tirer d'ici c'est ce que je vais faire.

« Où est Thomas ?
Sûrement dans la forêt.
Je suis là.
Ah oui.
Qu'est-ce que tu en penses ?

Comme il ne répond pas, ils disent, Te tirer d'ici c'est ce que tu vas faire. »


Réaliste, poétique, casse-gueule et terriblement juste, Les Acouphènes est un saisissant, obsédant et hypnotique conte pré-apo à dormir de boue. Qui (d)écrit et dessine avec grâce, puissance et virtuosité un monde aux hommes rares, aux enfants sauvages, cousins lointains d'Enig marcheur (« Pas d'ennui ici » ) qui ramassent des champis, chassent le sanglier et le chien dans les bois du château pendant que La ville fond. Une Maison dans laquelle la violence et la poésie ne sont plus un jeu, la perte de repères de Quelques rides une bouée sur laquelle s'échouer pour un Petit Poucet à bout. Thomas, entre le carnet et le livre qui ne le quitte pas, étudie des textes, ressasse les multiples références que l'autrice lui glisse entre les oreilles – Rimbaud souvent, Zola parfois – pour mieux (se/lui/nous) poser de vraies questions littéraires, mises en abîme (« Je voudrais que les chapitres soient équilibrés Ils ne le sont pas ») où l'on suit leur progression en même temps que celle du roman.

« Il écrit bizarrement quand même. Moi mes phrases elles sont plus directes.
Les vieux écrivains écrivaient comme ça, c'est pas leur faute.
Oui, mais quand même il aurait pu penser aux jeunes
(…) Moi je trouve qu'écrire ce genre de choses, il faut avoir que ça à faire. »

Dur roman qui défraie, défait la chronique qui cherche à s'en saisir de l'extérieur, comme la face et les volte-face de Samuel semblent aptes à le rendre plus qu'à le faire : c'est à dire inaptes, promptes à oblitérer tout le reste — et donc particulièrement fascinant. Agressé et agresseur, méfiant et inquiétant, lucide et décalqué, autiste, schizophrène, souffrant d'acouphènes ou des voix qu'il entend, homosexuel, migrant : Thomas est tout et rien de tout cela à la fois, sinon. Dans la marge, constamment, personnage pas comme eux, mystéri-/monstru-eux, sombre et enluminé. Un encore-enfant à l'apparence et à la perception étranges, qui fait mais ne veut pas d'histoires/cherche dans sa mémoire les traces d'un passé perpétuellement re(dé)composé/ ne trouve pas automatiquement sa place dans un monde automatisé, aseptisé, consommé, connecté, énuméré, ordonné, sloganisé, signalisé, dont l'allongement de la durée de vie tient à la multiplicité de ses raccourcis et à la périphérie duquel l'on demeure généralement. 


« Il y aurait beaucoup à dire pourtant, c'est un peu du coq à l'âne, et on ne sait pas très bien où vous êtes, dans ce que vous racontez
je suis à l'intérieur, toujours, on le
Oui, mais il y a des flottements, et ces dessins, ça n'a ni queue ni »

Les Acouphènes d'Elodie Issartel est enfin et encore un de ces romans comme l'on voudrait en lire/voir/entendre/parler plus souvent. Un roman borderline efficace et audacieux, qui marche sur les yeux, renverse les usages, ronge les ficelles du métier, les codes usés jusqu'à la corde. Une quête initiatique qui re-trace/-lat(t)e une traversée des frontières entre le rêve et la réalité, la vérité et l'interprétation, la folie et la raison. Un roman d'initiation sensible et profond où tout s'en-/m-mêle, se presse et s'échappe dans une fuite en avant, dans lequel l'on se perd et se retrouve aisément. Avec, au cœur de l'ouvrage, une quinzaine de crayonnés, portraits et paysages, tirés de la besace de Thomas et proposés par Arthur Aillaud, et sur et sous le bandeau les portraits photographiques de ses élèves aux yeux cachés, Elodie Issartel propose avec et chez Le Nouvel Attila un second roman exigeant mais ouvert, somme toute pas si lointain des réalisations du label Othello. 

Texte et photos © Eric Darsan Photo de couverture © Lou & Eric Darsan Contenus (extraits, photographies, dessins, couverture, maquette) : Les Acouphènes © Elodie Issartel, Arthur Aillaud & Le Nouvel Attila 2017

mardi 19 septembre 2017

La ville fond, Quentin Leclerc

Comme un blanc de mémoire, comme un bruit. Que fait la ville qui. Fond dans le lointain qui. Fait que tout change alentour. Effet papillon dont les battements retentissent, surprennent, entraînent. Vers le vide et un silence chargés. Comme un blanc de mémoire [un trou], comme un bruit. Provoqué par l'absence du théâtre des opérations, de la peste, de la quarantaine à laquelle sont soumis le héros et son autre – appelle-moi choléra – qui cherchent à atteindre cette ville qui peut-être n'existe pas (ou contient) plus que le reste. Comme un, comme un. Bris de mémoire dont les répercussions se font écho. Invisible, innommé, à moins que l'on y regarde, y soit, en soi. Soit. La voie s'ouvre devant nous. En route, il est temps, et plus, vers le petit village de Bram. En route vers la ville en route vers la fin en route vers le commencement en route vers La Ville fond, le second roman de Quentin Leclerc sorti le 07 septembre chez Les éditions de l'Ogre.


« C’est sous le soleil pourtant rare du mois d’octobre que la ville s’était mise à fondre. Bram marchait vers le bus dont les pneus avaient éclaté. Le chauffeur était accroupi à côté de l'une des roues aux pneus éclatés. Le chauffeur tentait par tous les moyens de regonfler le pneu, mais il n'y avait rien à faire, il avait éclaté. Bram posa une main sur l'épaule du chauffeur accroupi en signe d'encouragement : il n'y avait rien à faire. La pompe soufflait dans le vide. « Décidément se dit Bram, il n'y avait rien à faire. » »

Veuf(,) solitaire(,) étrange, Bram, qui doit se rendre chaque semaine à la ville pour se procurer ses médicaments, voit son quotidien bouleversé (comme l'a bouleversé la mort de sa femme) par la panne du bus qui l'empêche d'accomplir son rituel/de prendre son traitement. Naïf dont on suit le cheminement intérieur, violent à ses heures, débonnaire contrarié dans ses projets, taciturne tournant sept fois ses pensées dans sa langue si particulière avant de parler, psychopathe qui s'ignore, malade ou drogué en manque, rêveur égaré, mort qui se prend pour un vivant, Bram – qui (n')est peut-être (rien de) tout cela, quoi qu'il en soit et fasse – demeure Bram avant tout au début de chaque phrase. Comme la ville fond à la fin de chaque paragraphe, nous apprenant ce qu'il semble ignorer encore.

Comme à l'annonce d'une nouvelle inattendue, aussi inconcevable qu'inédite malgré ses redites, le ton, le procédé, provoquent d'abord chez le lecteur, la lectrice, une hilarité quasi prodromique. La mort, la tempête, les arbres arrachés, la nuit, l'horreur : rien n'y fait ni n'arrête l'équipée de Bram et du chauffeur, qui s'entraînent l'un l'autre, tour à tour, dans une course poursuite contre la mon(s)tre. Les pas s'ajoutent aux pas, chassés le plus souvent, pour éviter ou tenter de saisir au vol, à l'aveugle, ce que l'on ne peut voir venir. Et quand bien même tout ne serait que construction mentale – celle du narrateur, celle de l'écrivain, de l'un ou l'autre des personnages, de la lectrice ou du lecteur – l'on continue d'ignorer, d'apprendre, d'interroger ce qui peut advenir quand la ville fond.

« Les champs bordant leur parcours avaient encore le blé haut. Des rangées de fils barbelés encerclaient des troupeaux de vaches coites. »

La ville fond, l'imagination et l'invention font le reste. Les scènes et les situations s'enchaînent, plus délirantes les unes que les autres, instillant leur logique et leur causalité particulières. Qui ne laissent présumer de rien, n'épuisent que les personnages qui y sont confrontés, résidents résilients de pays indécis dont les paysages se fondent pour en créer de nouveaux. Ami, ennemi, mort ou vivant : difficile, à travers les différents prismes, les différents calques, parfois réunis, de distinguer qui est qui de ces personnages, au nombre croissant, mais réduit. Qui se débattent/agissent avec. Démesure, strips, trips, tripes de types qui n'en manquent pas. Qui fondent un câble, pètent les plombs, les choses allant de mal en pis sans qu'ils n'y puissent quoi que ce soit.

Irrémédiablement, inextricablement, le tout petit monde de Bram s'étiole, disparaît sous la complexité, l'opacité indicible, incompréhensible, d'une réalité qui s'évanouit, collapse. Les fuites, les meurtres, les dis-/rup-/pari-/tions s'étendent et se multiplient. Le bus, le bar, la boucherie, réservent toujours plus de mauvaises surprises. Les fermiers, les porcs, les policiers, se comportent contre toute attente, tout contre. L'impression de déjà-vu saisit le lecteur, la lectrice, au détour d'un personnage, d'un passage. Qui se déclinent à l'infini sans répit ni repos. Un détail choquant surgit ici (mine de rien), sur lequel le récit revient là pour mieux le réduire (à néant). Une scène atroce survient, que l'on croît avoir mal compris, qui se poursuit avec bonhomie.


« Bram croyait que les armes conservent quelque chose de ceux qu'elles ont tué. Bram n'avait jamais eu d'armes car sinon de la fenêtre de chez lui il aurait vu tous les morts, et il ne l'aurait pas supporté. »

Memory, mémo, memento mori : à ce jeu tous les doutes sont permis, aucune hypothèse n'est assez satisfaisante, aucune conviction aussi jouissive, que les coups de théâtre et dénis d'initiés que l'auteur et son personnage principal nous assènent et opposent, toujours a posteriori, prenant notre parti pour mieux nous rassurer/nous surprendre. Derrière la toile, cette tension constante. Nerveuse, sensible, l'attention tendue comme une peau de tambour. Qui vibre, tremble, tres-/sur-/soubre-saute à la moindre occasion. Comme un couteau, comme l'animal dont il est tissu se trame, s'éventre, rassemble, (recon)s(t)itue tous ses organes pour mieux nous sauter à la gorge, tigre ou mouton-garou.

La ville fond. La catastrophe et le récit se déroulent malgré tout, suivent leur voie en off. Le traitement des images à la fois photo- et cinémato-graphique (qui procède par calques, superpositions et ajouts subliminaux) du scénario (dont le développement fonctionne par tressaut-/scientill-/clignot-ements, variations et soustractions du nombre d'images par seconde), le soin apporté aux fondus, aux contrastes, aux lumières, participent à et de cette esthétique particulière, à cette tension qui gagne en intensité tout au long du roman, jusqu'à atteindre son point culminant, par-delà le mont Palmier, là où le mythe et l'épopée viennent transcender ce qu'il reste de réalité.

« La campagne était devenue pour Bram comme un trou encombré duquel il était incroyablement difficile de s'extirper ; comme un trou-pieuvre infernal. » 

Changements de focalisation, inversions du sujet, du complément, reconstitutions, répétitions de conjonctions, problèmes de coordination, perturbations, interférences, résurrections, allers et retours entre le rêve et la réalité, le futur, le présent, le passé, en avant, arrière, sur les côtés, voyage dans le temps et l'histoire, boucles et ellipses dans la forme et le fond : Quentin Leclerc enchaîne les sets et resets littéraires, joue des tours et tropes et topos, des codes et références de la télévision, des jeux vidéo, de rôle et dont vous êtes le héros (le plan d'évasion, le Village du Prisonnier, la salle de classe, les missions, obstacles, points de repère et de sauvegarde), mèmes et récurrences élevés au rang d'archétypes avec brio et force mise en abîme jusqu'à l'ultime. Jusqu'à la fin, sublime.

La ville fond, malgré son titre, propose un monde insis-/persis-tant, qui évolue à la fois sous les yeux et à l'insu de ses personnages, lecteurs et lectrices qui s'y laissent emporter, perdent pied, la tête et le fil dans cette ballade à fragmentation, véritable Marelle d'Ambre où les cartes s'abattent plus vite que des coups de pioche. Un univers aux archives falsifiées, aux registres changeants, aux passages dérobés au gore et au fantastique. Comme autant de dimensions et potentialités en mesure d'exister et de co-exister, qui rappellent la diversité et l'étrangeté du réel derrière son apparente, rassurante et quotidienne, banalité — « Sur la table de la cuisine, un mot de Bram indiquait qu'il était absent. Je suis absent – Bram, dit le mot. »

« Autour de son corps, dans le même temps qu'il franchit le talus, l'intégralité du décor se déchira. »

La ville fond est une histoire de, un livre-fou, beau, ivre et vrai, qui se lit plus qu'il ne se dit. Quand l'écrit était au cœur du premier, Saccage, l'histoire de ce second roman, Quentin Leclerc (se) la (ra)conte moins qu'il ne la v(o)it, avec un plaisir non dissimulé, contagieux, qui rappelle celui que l'on peut éprouver à la lecture de Katchadjian — des clignotements, sauts et boucles temporelles absurdes et oniriques de Quoi faire à la dialectique et à la noirceur de Merci. Mais quand Pablo Katchadjian s'installe avec ses meubles chez Borges, quitte à risquer la prison, Quentin Leclerc, où que puissent le mener ses expéditions, rentre toujours, mais pas sagement du tout, à la maison.

Pas Liev ni Enig marcheur, La ville fond s'en rapproche cependant par certains aspects, comme elle rejoint La Maison des épreuves et Les machines à désir infernales du Dr Hoffman et, avec elles, cette part, belle et originale, qui en mène large chez Les Editions de L'Ogre. Mais, surtout, s'il y a un monde entre Saccage et La ville fond, ce monde demeure le même. Une construction composite et labyrinthique dans laquelle l'on s'installe et se perd au point de ne plus savoir [la langue française comme la critique littéraire le permettent, entretenant tout à la fois l'attrait et la confusion] si l'hôte est l'invitant ou l'invité. Une œuvre qui se construit dans plusieurs dimensions, directions et styles, pas à pas, mot à mot, livre par livre.

Là où Relevés et romans se répondent, La ville fond et le fait bien. 
Souhaitons qu'elle continue à se répandre.
  
Crédit photo © Eric Darsan
Extraits © les Editions de l'Ogre 2017, livre publié sous la licence Creative Commons.

vendredi 25 août 2017

Farigoule Bastard, Benoît Vincent

Marcher à son rythme. Rouler comme une pierre. Aux sources, s'abreuver, se rafraîchir. Récupérer, prendre son temps. De la hauteur, du recul et creuser. Sans cesse, sans plus. Tarder ni ajourner. Ni le voyage, passager, ni le séjour. Prolonger, allonger. Les jours qui raccourcissent, le pas. Qui se fait, se font. Lourds, le ciel, le soleil, les pieds. De plomb, la lame, les ombres et les nuits. Qui s'allongent, s'étendent. Sur la voie, l'été. Les [deux] pieds sur [la] terre [ferme], bien plantés. En station debout, couché, explorer. En étoile, les paysages, leur géométrie plus variable que ce temps. Qui s'en fout, s'enf(o)uit décidément. Sous la terre puis les feuilles.

Reliqu-at/-aire des lectures de l'été au seuil d'une rentrée littéraire belle et chargée comme une Winchester sur la jugulaire d'un fermier, Farigoule Bastard, premier roman et premier livre papier de Benoît Vincent, sorti le 16 avril 2015 chez Le Nouvel Attila, invite dans une langue et un/e geste délié/e/s à renouer avec les paysages émouvants, vivants et contrastés, d'un réel crépitant sous la réalité. Comme un feu de camp, ardent, sous un buisson de genévrier.  


« Le voyage, un bon voyage ce serait, quoique certainement un peu long. »

D'abord, il y a la langue. Aux contours arides, qu'il faut suivre pour entendre, goûter pour sentir, la source souterraine, généreuse, quand elle sourd seulement. « Puis la meule essouffle : les lames sont aiguisées ça veut dire. On y va ça veut dire. » Le voyage annoncé a déjà commencé. Avec ses préparatifs et l'épopée teasée et le papet taiseux. Auxquels il faut rendre et visite et hommage et honneur (« Il enculait la pitié. Le fils, gêné en retour, souriait raide et se tenait droit ; l'endimanché de l'un répondait à l'ampoulé de l'autre »). & la poésie qui, forte, émane comme une odeur. & la liberté qui se dégage de ses contours si souvent contrits, arcboutés, mesurés au fil de l'époque : ne pas s'écarter surtout — ça va tomber, dit-on. On recule pour se faire une idée et tout tient. & la cabane et la langue (« Déshabiter, c'est ainsi qu'on occupe. ») que l'on déshabi-lle/-tue des apparats anciens pour faire renaître à des jours et cieux neufs.

« Il aime comme ça s'effondrer. Tout compte fait, ce n'est pas un voyage plus pénible que la tâche du jour. C'est comme le bras d'une rivière qui se perdrait dans les cailloux, une pause dans une chasse, un rêve. »

Ici les paysages, réels plus que réalistes, saisissent les sens. Tout est immensément vivant, l'humain en lien avec les éléments. Ceux du langage en corps, qui s'empreinte à la typographie. Il trace la route, Farigoule, s'écarte des sentiers rabattus, se fraie un passage à claire-voix dans l'écrit, les pages et l'épigé, se livre à la police, se délate au Courrier, en un élan, le souffle au cœur, envahit l'italique. Il y aurait tant à dire. Des lettres qui circulent, romaines comme des voi-es/-x (Climax viendra), arabes comme des chiffres, téléphonées. Des noms dits des lieux dits. Des plats et banalités qui tournent. De l'oral et de l'arable, du fécond et de la faconde qui façonnent l'argile récit. Le silence qui est respect. L'altermonde qui est l'autre face du cycle, pile sur la tranche, comme la terre plate fait sa révolution, en équilibre sur les marnes déversées en bataille. 


 « Farigoule se rameute, après cet éparpillement. Les questions pressent autour de lui comme des bougies. Il s'en passerait. »

Et puis, il y a l'histoire et ses personnages. Il y a Farigoule Bastard, héros et artiste malgré lui, qui doit gagner Paris qui lui consacre une rétrospective. Farigoule Bastard qui ignore pour quelle œuvre on prétend l'honorer. Farigoule Bastard qui ne l'entend pas de cette oreille. Farigoule Bastard qui, bon pied bon œil, marche sur la capitale. Dit son nom. Se l'épelle sans avoir froid aux yeux. Tel un Jean de Florette qui ne se la laisserait pas conter, mène le récit en bonne compagnie – la sienne – dans un roman oral qui devient c(h)oral avec le témoignage de Picris, l'intercession malvenue d'Excofier. Il y a la mule. Il y a la Vieille et il y a Celle, pour ce qu'on en sait. La vie que l'on se fait, se tait se dit. La dure, belle et vraie vie que celle-ci, intense, contenue et fleurie, fragile et suspendue, chant dans le chant, qui se déclare, amour ou maladie. Tout se pêle-mêle, mais se comprend. 

« On a traqué l'eau, et d'une pente et d'un sol, je te fais une mare,

Sans repos ni répit, Benoît Vincent ellipse, instine, instille, intime, ellipse et slam et numère et panache, se manifeste, s'ituationniste et s'incarne dans un Farigoule Bastard qui se transhume, se déclame, instruit pour la prise d'âme. Avec lui, partage le contenu de sa biasse (« Je prends un abricot.  — Va. »), en compagnon rompt le pain quotidien, lui offre un peu de speck (« comme une tranche de jambon fumé comme Je t'aime ») ouvre pour l'occasion et l'amitié sincère une bouteille de vin nu, far-fouille encore le fin fond de ses poches en quête d'un tire-bouchon, ex-hibe et -stirpe un bris de roche, une branche de thym en même temps qu'un couteau (« Qui a parlé d'un couteau ? »), dévoile un corps-mort dont on présume qu'ils sont autant d'authentiques reliques.  


« Farigoule Bastard est le premier récit (…) régionaliste mais dans le bon sens du terme (…) antichar (…) antigiono (…) découper selon les pointillés (…) de Farigoule Bastard. »

Farigoule Bastard est surtout le premier roman de Benoît Vincent, qui s'inscrit par son style puissant et exigeant, dans la lignée intime mais multiple des écrivains et écrivaines à la ve-ine/-rve elliptique et poétique, mythologique et expérimentale. Farigoule Bastard est aussi le premier ouvrage de Benoît Vincent, officier d'élite des troupes du Général Instin, à rejoindre le catalogue et donc la horde du Nouvel Attila. Farigoule Bastard est enfin le premier récit de Benoît Vincent, « botaniste des affects imperceptibles » (pour citer la très belle recension de Claro) et co-responsable de la revue Hors-Sol, publié, après l'avoir été partiellement en numérique (dans Le convoi des glossolales créé par Anthony Poiraudeau, repris dans BoxoN via Julien d'Abrigeon, Le Plexu-S de Mathieu Brosseau et sur le site de l'auteur, Ambo[i]Lati, qui relate tout ceci et bien d'autres croisées et chemins) ainsi que deux autres ouvrages (chez publie.net) – sur papier, comme le sera GEnove.

Une manière de figer le devenir – d'en-/d'in-finir ce qui a commencé – d'immortaliser l'éphémère, de transformer le geste en geste, l'histoire en épopée, pour mieux s'affranchir de leurs conventions, libérer la forme avec le fond, et les poursuivre dans toutes les directions...   

« on ne fait que se rendre, plus ou moins vite, plus ou moins bêtement, plus ou moins courageusement à ce qui ne fait pas sens, ne fait pas œuvre, à ce qui n'a pas bouche, ce qui [n'a pas voix], ce qui n'a pas timbre, et qui pourtant résonne, et qui pourtant répond, répond de moi, répond de toi, et mettra un point final...»


« L'été, tout à présent, ce n'est plus un sujet de faceface.
A peine un pincement sur un écrin. »

lundi 17 juillet 2017

Hors site — Saison 3 : Printemps 2017

« En ce qui concerne la conservation hors site, le déplacement et l'extinction d'espèces, l'État partie, au vu de l'absence d'augmentation des menaces sur la faune et la flore de l'île d'Henderson, n'a établi aucun plan en ce sens, à l'exception de l'expérimentation qui a conclu que les marouettes de  Henderson pourrait être gardées en captivité pendant le programme d'éradication des rats. »
(Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture, Convention concernant la protection du patrimoine culturel et naturel mondial, trente-quatrième session Brasilia, Brésil). 


Hors site, saison trois. Rétrospective rétroactive — pers- et pros-pective dans le rétro. Entre le (prin)temps de la campagne et des c(e)rises. Des choses qui couvaient encore, éclosent, émergent à (grand) peine. Dernières balises avant mutation, premières sorties (de route). Se tenir hors (site/champ). Des phares, d'a(s)t[t](r)einte pour un moment. Retenir l'écrit, lire entre les lignes de démarcation, ne plus compter les heures. Mais les jours, multiplier les con-t/-fusions. Patauger sur la (gam)berge en attendant de pouvoir se jeter à l'eau. A-/de-vancer sur tous les plans dans le même temps/espace sans savoir quand penser ni (pour)quoi ni comment. Assembler des objets sans nom aucun, en lieu et place des sujets (re)connus par toi, soi, nous, les autres, en un : tous. Puis, sans crier rage, à l'abordage, suivre le flow. Enfin, mettre les voiles et (re)po[e]ser ses mots. 

D'ici vers ailleurs,
Quelques contenus que j'ai eu le plaisir de produire :


05 avril : contribution à Addict-Culture — Laissez-Passer de Juliette Mézenc, Les Editions de l'attente, sortie le 21 octobre 2016. Recueil géopsychocorpographique, entre-je(ux) de casse-briques et de mail(les), Laissez-passer, filer, comme la dentelle de couverture, tout ce qui vient à l’esprit pour mieux l’emprisonner dans la toile d’araignée de ce texte très actuel, synthétique, numérique, composite. Vivant aussi, c’est-à-dire chaotique, inachevé, en perpétuel devenir (…) Qui appelle, à l’instar des Samothraces et de Nkenguégui. À la métamorphose, mais aussi au surhumain et au multivers. À s’interroger, à l’instar de Pierre Terzian (Il paraît que nous sommes en guerre, sun/sun 2016) sur la guerre. À explorer les voies de la mytho/géo-logie/graphie empruntables par les migrants.
Lire l'intégralité de l'article sur Addict-Culture.

25 avril : contribution à remue.net — Nkenguégi de Dieudonné Niangouna, Les solitaires intempestifs, sortie le 11 octobre 2016. Agir au théâtre comme dans la vie, et vice versa. Plonger dans l'envers du décor. Traîner les corps-morts/mourants. Ne pas être le dernier. Arrimé, arrivé, à trimer. A tout crin, remuer ce qui p(e)u(t)e l'être, aurait dit Artaud. Mon(s)trer la contemporanéité de La Condition de l'homme moderne (Hannah Arendt) — la vita activa e tutti quanti (...) Troisième volet indépendant de La Trilogie des vertiges, Nkenguégi, Ronces et errances, est un texte brutal, riche et foutraque, tour à tour et tout à la fois libre et engagé, lyrique et vulgaire, barbare et sophistiqué, poétique et politique, en un mot : poélitique.
Lire l'intégralité de l'article sur remue.net.

29 Mai : contribution à Poezibao — Le miroir aveugle de Jean-Luc Parant, sortie le 20 octobre 2016.
Essais, confessions, journal de bord intime et extime, Le miroir aveugle de Jean-Luc Parant se dépl(o)ie suivant cinq mouvements (…) pour constituer une somme surréaliste, poétique et analytique, qui éclaire sous un jour nouveau ce grand livre de vie que constitue cette œuvre-monde initiée il y a plus de cinquante ans (…) Parcourir des yeux, des mains, l'œuvre de Parant, c'est accepter de (re)passer aux mêmes endroits, jusqu'à être sûr de n'en avoir oublié aucun, avant de découvrir une œuvre hermétique, mais ouverte, qui prend le temps et l'espace nécessaires pour aller au bout d'une chose, d'un sens, d'en expérimenter la totalité.
Lire l'intégralité de l'article sur Poezibao.



D'ailleurs vers ici,
Quelques événements auxquels nous avons eu le plaisir de participer/d'assister :


21 mars :  Rencontre avec Sika Fakambi et Nii Ayikwei Parkes, présentation de la nouvelle collection Corp/us à la Librairie-Café La Dame Blanche de Port-Louis. Une belle et stimulante rencontre humaine et littéraire, avec de magnifiques lectures, qui rendent compte de cette très belle collection  dirigée par la traductrice Sika Fakambi hébergée par les Editions Isabelle sauvage (voir ci-dessous ainsi que l'article de Lou et la page de la collection Corpus).

3 au 5 juin : Etonnants Voyageurs, Festival international du livre et du film à Saint-Malo. De belles rencontres et retrouvailles, du vin, de l'amitié, quelques découvertes et le prix Etonnants Voyageur décerné à Maryam Madjidi pour Marx et la poupée dont nous vous parlions, Lou et moi, la saison dernière ici et et qui avait, le mois précédent, déjà remporté le prix Goncourt du premier roman. Un week-end riche en émotions. 

Ici et là,
Quelques bribes de lectures/chroniques/écrits Hors site :


LU Le Temps des immortelles, Karsten Dümmel, Quidam. Traduit de l'allemand par Martine Rémon et sorti le 16 mars chez Quidam Editeur. Le destin d'Arno K., poète réfractaire devenu pour la Stasi « processus opérationnel (OV) », visé de façon « informelle » par des « mesures de désintégration ». Un récit alterné qui convoque trois temps. Un ''Aujourd'hui'' factuel et détaillé, écho aux rapports qui l'émaillent, usant et usé par l'usine, d'une RDA des années soixante-dix tout en nuit et brouillard. Un ''Hier'' quotidien, enchanté par les souvenirs colorés et nostalgiques de l'enfance. Un ''Demain'' où les descendants cherchent un sens au ''silence'' et la ''culpabilité'' qui président à la langue et aux mœurs au moment où meurt Christa T., « mater dolorosa de la RDA ». Des méthodes de la Stasi l'on n'apprend rien, ou si peu. Et c'est précisément ce qui fait la force du roman de Dümmel, victime devenu expert : comment, à partir de petits riens - de surveillances et d'assignations répétées et absurdes - d'une méfiance entretenue devenue paranoïa - l'on peut, par un mécanisme kafkaïen ou orwellien, pousser quelqu'un dans ses retranchements : à la révolte (Le Gaffeur de Malaquais chez L'échappée, Les gaspilleurs de Mack Reynolds chez Le passager clandestin) ou, comme ici, au suicide.

LU Caverne, suivi de Cadavres, Makenzy Orcel, La Contre Allée. Sortie le 14 mars. Un petit recueil d'une trentaine de pages, lisse, abrupt et organique, qui projette sur ses parois une flopée d'images bigarrées, mosaïque de souvenirs, matrice égotique et poétique – « tout vient du pire accumulé d'un moi à l'autre » – qui évoque, convoque tour à tour Caverne et Cadavres sans s'y attarder ni les quitter jamais – « l'absence de ports, quelle patrie ! » – si ce n'est, entre coups de sang et soupirs, constats et injonctions –  pour laisser entendre les échos ténus, mais vivifiants d'un Claro ou d'un Panero qui tonnent dans le lointain — « puisses-tu être l'acuité de l 'œil traqueur et le sommeil profond de la cible abattue ». Comme Aquerò de Marie Cosnay sorti quelques jours auparavant, « Comme Caverne, Cadavres est un poème intime, un retour sur les lieux de l’enfance, de l’intérieur. » Un texte personnel, qui requiert de l'espace, du mouvement - « Toute littérature est tentative de se maintenir en équilibre » - demande à être lu et entendu de vive voix comme il le fut le 20 mai dernier à la Maison de la poésie de Paris.

LU Dans le jardin d'un hôtel, Gabriel Josipovici, Quidam. Sorti le 3 mars et traduit par Vanessa Guignery. Après l'excellent et vaste Infini traduit par le regretté Bernard Hoepffner (qui nous a tragiquement quitté au mois de mai, mérite bien plus qu'une parenthèse ici, et dont je vous invite à (re)découvrir l'immense travail) qui avaient obtenu le prix Laure Bataillon, Gabriel Josipovici nous guide dans le jardin intime de Ben et Lily, Anglais en villégiature dans les montagnes italiennes. Toujours sur le mode du dialogue, longuement, mais sûrement, avec un sens de l'ajournement et de l'ajour consommés, Josipovici brode à nouveau l'histoire d'un moment. Celui d'une rencontre dont on se demande à quoi elle va donner lieu, littéralement, avant d'être catapultée au profit d'une histoire qui l'est tout autant. Un roman à la fois doux et étonnant, fractal et récursif, beau et vivant, mais dont les quelques coquilles, la structure, le mélange des genres – entre théâtre contemporain, script de film romantique et bandes dessinées de Lewis Trondheim – contribuent, au risque de perdre le lecteur, la lectrice, à rendre indicible, incertain, éphémère et fragile. 


LU et relu, sur les conseils de Julien Delorme et Thomas Giraud : Sister, Eugène Savitzkaya, L'œil d'or, sortie le 1er mars 2017. Illustré en couleur par Bérangère Vallet et éclairé par la touchante postface de l'éditeur Jean-Luc d'Asciano ainsi que par l'éloquent avant-propos d'Hélène Mathon qui a commandé à l'auteur ce texte destiné. A être mis en scène, comme il le fut aux Subsistances en 2015 puis à La Borde en 2016, lu à la Maison de la poésie de Paris en 2017. A é-/pro-voquer « le regard des normaux sur les anormaux ». A « Envisager ce qu'il reste de nous d'accueillant pour le différent ». A rendre/régler ses compte/s de/avec la maladie, sa perception et le rapport au corps (à ce sujet, outre Artaud ou Panero, bien évidemment, voir également Bernard Andrieu, Malade encore vivant, Le murmure, collection Borderline). A évoquer, surtout, la relation belle et duelle de cette sœur à son frère atteint de schizophrénie, cette « maladie des émotions ». Du conte –  La ballade – à la tirade – Le fragmenté. Le Dispersé. L'Eclaté. – jusqu'à ces Autres textes, du dégoût et à la colère, de l'extérieur à l'intérieur, l'on suit ce frère devenu malade, obèse, animal fantas(ti)que et monstrueux – « toujours autre, jamais soi » – dont on découvre progressivement l(')ap(p)réhension hypersensible et cauchemardesque d'une réalité et d'une actualité internationale fantasmées et néanmoins réelles, criblées de tortionnaires, de pu et de vers, de guerre et de morts-vivants. Entre opuscule de poésie, témoignage, et livret de sensibilisation, Sister est un petit objet extrêmement pensé et ciselé, difficile à saisir, à la fois beau et dérangeant, indésirable, mais nécessaire. Qui pose dans de nombreux domaines (politique, social, médical, création, édition, etc.) et à tous points de vue de nombreuses questions pour mieux bousculer l'évidence prétendue d'un apparent consensus régissant l-a/-es représentation/-s — « Nous fabriquons de toutes pièces l'idée rassurante d'un monde qui serait livré à des êtres humains sains et équilibrés ».

LU Où j'apprends à ma mère à donner naissance, Warsan Shire, traduit par Sika Fakambi, Corpus février 2016. Dans ce premier recueil d'une vingtaine de poèmes, initialement publié par Nii Ayikwei Parkes pour ses éditions fliped eye publishing, ici assorti d'un glossaire et d'une biographie sommaire, l'autrice évoque dans une langue juste et belle, hautement sensuelle, sensible et sexuelle, cruelle et acérée, le présent et le passé d'enfants, hommes et de femmes lié.e.s et en proie à d'autres (parents et amis, familiers et étrangers) mœurs et pays et expériences voulues ou subies, terribles (coups et viols, guerres et immolations, pertes et maladies) ou nostalgiques (L'été des choses que nous avons perdues), qui disent la violence du quotidien d'ici et d'ailleurs — « Ta fille a pour visage une petite émeute, ses mains sont une guerre civile, un camp de réfugiés derrière chaque oreille, un corps jonché de choses laides. Mais Dieu, vois-tu comme elle porte bien le monde ? »
Notre voix, Noémia de Sousa, traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues, Corpus, février 2016. Frères Frères Frères  Clament Clament Clament. Mots qui claquent et ressortent sur l'affiche, le disque et le livret très complet qui composent ce coffret cartonné. Lectures croisées dans le fond et la forme, dans les mots qui se succèdent puis se mêlent au travers de deux voix, de deux langues d'où naît une troisième, auxquelles s'ajoutent d'autres encore pour proclamer : « Notre voix s'est dressée consciente et barbare sur l'égoïsme blanc des hommes sur l'indifférence assassine de tous. » 
Blood Money (Remix), Maud Sulter, traduit par Sika Fakambi et Ana-Lisa Diete, Corpus, février 2016. Coffret à nouveau. Monique Kwesi Helga. Mots scandés, étirés, pour dire, à travers trois langues et quatre voix, l'histoire d'un couple et de leur fille. D'Africains d'origine, noirs dans l'Allemagne nazie, dans l'armée américaine, dans les camps, au Viet Nam. Le texte juste et poignant d'un adieu aux aïeux, d'un appel à la – bonne et mauvaise – conscience de chacun — «  Ferme les yeux et imagine un Allemand. »
Trois textes remarquables parmi les cinq premiers volumes (avec les magnifiques Negus de Kamau Brathwaite et La moitié d'un citron vert de Nii Ayikwei Parkes) qui inaugurent la très belle collection Corp/us, hébergée par les éditions isabelle Sauvage et dirigée par Sika Fakambi. Une collection graphique, poétique et politique, panafricaine d'auteurs et autrices aux origines multiples. Des titres et une collection plus que jamais d'actualité, sortis en février 2017 — «  Nul ne part de chez soi à moins que chez soi ne soit la gueule d'un requin (…) maintenant chez moi c'est la gueule des requins, maintenant chez moi c'est le canon d'un fusil. » (Conversation à propos de chez soi (au centre d'expulsion), Warsan Shire) Voir aussi le très bel article de Lou, qui transmet parfaitement la force et la profondeur du travail réalisé, l'émotion et la puissance d'évocation ressenties : Corp/us : traduire est un geste.


VU The Young Pope, Paolo Sorrentino, 2016. Saison 1 (10 épisodes en binge watching). What have we forgotten? Du rêve à la réalité, de l'intime à la démesure, le parcours et l'évolution de Lenny Belardo, jeune pape américain tout juste élu à la tête du Vatican. Hanté par son passé, saint ou démon, serviteur ou abhorrateur de l'institution, réformateur certainement, Lenny, dont la première homélie déterminera son nouveau nom et quel type de pape il veut et peut être, gère étrangement, mais sans ambages son image, ses émotions, son entourage. Subtile et séduisante, belle et touchante, drôle et intelligente, en un mot fascinante, The Young Pope est une série à l'image de son héros. Un rôle sur mesure, comme il n'en avait pas eu depuis longtemps, pour un Jude Law transfiguré tour à tour profondément émouvant et terrifiant aux côtés des cardinaux et magistraux Voiello et Spencer, Tommaso et Gutierrez, ou encore d'un kangourou aux allures de parabole. Grésillements, chuchotements, grincements de dents, intrigues et coups d'éclat – Knock Knock – ponctuent cette remarquable fable métaphysique sur le pouvoir et la volonté, la foi et la destinée, la solitude, l'abandon et le ressentiment, l'amour, la vie et la mort. Une série à (re)découvrir absolument, visuellement et acoustiquement aussi réussie qu'étonnante. En toute bonne foi et sans aucun doute LA série du moment.


VU Twin Peaks, saison 3, épisode 1 Retour à Twin Peaks, ou non. Après vingt-cinq ans d'absence, la série culte de David Lynch revient — sur ses promesses. Que s'est-il passé entre temps ? Que se passe-t-il à présent ? Difficile à dire à la fin de ce premier double épisode qui inaugure cette troisième saison. Plus sombre voire totalement badant, plus fou et psychanalytique que jamais, déroutant voire incompréhensible, dérangeant voire totalement creepy, David Lynch laisse libre cours à ses fantasmes dans une atmosphère Entre clip de Nine Inch Nails et Twilight Zone pour malmener, au travers d'une machinerie plus froide et plus perverse que jamais augmentée d'effets spéciaux anciens personnages perclus par l'âge et nouveaux violemment saisis par l'étrange. Face au sentiment de malaise et de frustration qui peuvent saisir les aficionados qui pensaient confortablement se reposer sur leurs acquis, la parfaite analyse de Jean-Philippe Cazier pour Diacritik : Twin Peaks n'est pas Twin Peaks.

VU Ni Dieu ni maître, une histoire de l'anarchisme, 1ère partie : La Volupté de la destruction (1840-1914) 2eme partie : La Mémoire des vaincus (1911-1945), Tancrede Ramonet, 2016, Temps noir et Arte. Indispensable, terrible et inspirant, pour (re)découvrir l'histoire de l'anarchisme telle qu'on ne vous l'enseigne pas à l'école : la politique, la liberté, l'égalité, la fraternité, la sororité, les révolutions et les communes qui constellent ses multiples théories et pratiques et expliquent un succès répandu aujourd'hui tu. Et, a contrario, les trahisons de la social-démocratie et du communisme d'état, leurs liens avec un capitalisme par nature inégalitaire, autoritaire et fasciste qui cultive le malentendu. Un document plus que jamais d'actualité, étayé par de nombreuses archives inédites et témoignages d'historiens. En attendant le troisième volet (1945-2001), encore en cours de production, ces deux premiers, provisoirement en libre accès sur Arte, sont désormais disponibles sur le site de la chaîne.


VU également L'assassin habite au 21, Henri-Georges Clouzot, 1942. Avec Pierre Fresnay et Suzy Delair. Librement quoique fidèlement adapté du roman policier de Stanislas-André Steeman publié en 1939, un divertissement sympathique et cependant empreint de l'ambiguité et de la noirceur de l'époque, avec des dialogues plus cocasses et caustiques les uns que les autres.  Underground, Emir Kusturica, 1995. Une fresque grandiose, hallucinée autant qu'hallucinante, juste et déjantée, avec des personnages plus hauts en couleur les uns que les autres. Près de trois heures de rires et de larmes pour dire à travers les joies, les colères et les trahisons de ce petit monde  l'absurde, la tragédie et l'horreur d'une guerre à l'autre en Yougoslavie.Interstellar, Christopher Nolan, 2014. Entre dystopie et uchronie, un film à tiroirs de près de 2h30 par le réalisateur d'Inception. Sensible, intelligent et visuellement réussi, porté par ce jeu sec et imposant auquel Matthew McConaughey nous a habitué depuis l'excellente et inégalable saison de True detective. L'année dernière à Marienbad, Alain Resnais, Scénario Alain Robbe-Grillet, 1961. Très librement adapté de L'invention de Morel d' Adolfo Bioy Casares, un film fascinant d'entrée(s), avec cette première obsédante première scène, description et mise en abime de l'intrigue et de la structure. Fragments de conversations, de pensées, d'images. Jeu de cartes, d'allumettes et de miroirs. Pièces du grand hôtel – lieux qui s'enchaînent, se mélangent, se placent comme – celles d'un puzzle. Intime et grandiloquent, dense, entêtant et répétitif, jusqu'au tourni, monologue d'un homme qui tente de persuader de leur liaison passée une femme qui semble l'ignorer, L'année dernière à Marienbad est un film dont on se souvient longtemps.

Et toujours, in situ :

Aquerò, Marie Cosnay, Editions de l'Ogre, sortie le 2 mars 2017. La bio de Bernadette Soubirous, la vie sans l'écrit, présence irradiée de joie, se situe bien au-delà des maux — la Vierge, si tant est qu'elle le soit, page entre les pages, n'écrit pas plus qu'elle ne se laisse écrire ou accroire. Soit : la littérature sinon rien. Alors, aller au miracle, comme l'on va. Au charbon retracer. Le parcours – initiatique, cela va de soi – de la première à la troisième en passant par la seconde personne. Où l'on naît, suit, ne fait qu'un avec les d(i)eux. Comme déesses, avatars : la fillette & la femme & la guide au lézard & la petite dame d'y(/i)voir(e) (…) Tours et retours et tournis : ritournelle. Phrases qui s'interrompent, abruptes comme des falaises, comme la lumière à l'entrée de la grotte, pour mieux réapparaître. Ici, l'ellipse règne plus que jamais peut-être dans l'œuvre de Marie – Sanza Lettere ceci dit – ainsi qu'une certaine folie (…) Mais aussi, comme souvent, le thriller et la mythologie, de Cassandre à Proserpine, de Cordelia la guerre à la nouvelle traduction des Métamorphoses d'Ovide qui verra le jour à la rentrée prochaine (…) Aquerò est un texte profond, puissant et beau, œuvre d'un genre à part, en soi. Hymne et tombeau, aria et adagio, peinture impressionniste à l'éclairage léger et certain, quoique furtif, qui demeure par l'impression laissée – un peu comme dans ces églises où l'éclairage des tableaux dure ce que dure la pièce introduite, mais dont le souvenir perdure, lumineux, au plus profond de soi.
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Rendez-vous ici même au début de l'automne pour le prochain article de la rubrique Hors site, et dès le mois d'août pour la prochaine chronique. En vous souhaitant à toutes et à tous un été chaud et ensoleillé.

Crédit photo de couverture : © Lou Darsan Crédit photo  et copies d'écran (!) © Eric Darsan.
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