vendredi 25 novembre 2011

Interview de Dirck Degraeve


Le compte-rendu de mes rencontres avec Pierre de Vilno et Jean d’Ormesson ayant en partie encouragé certains Flyers à faire de même en dehors des opérations, Lucie de Libfly me confiait tout récemment combien l’idée était intéressante et montrait « la vitalité de la vie littéraire et l’humanité des auteurs. »
Dans cet esprit j’ai désiré prolonger ma chronique de La Mort au détail de Dirck Degraeve via une interview par mail, la première sur ce blog, à laquelle l'auteur m'a fait l'honneur de bien vouloir se prêter, et que je retranscris ici avec son aimable autorisation et celle
de Riffle Noir. Je tiens à les remercier, ainsi que Libfly, de cette opportunité de poursuivre un dialogue riche avec un auteur passionné autant que passionnant.


Dirck Degraeve bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Pour ceux qui font votre connaissance comme moi avec La Mort au détail je rappelle que vous êtes professeur de lettres et auteur de sept ouvrages, dont cinq chez Riffle, parmi lesquels deux déjà ont été primés. En consultant vos œuvres l’on constate une variété de genres, de l’essai au polar en passant par l’autobiographie et la nouvelle. Est-ce une façon de ne pas vous enfermer dans une identité particulière ou au contraire d’explorer celle-ci ?
Bonjour monsieur Darsan. Tout d'abord, je tiens à vous remercier pour votre lecture pertinente de mort au détail. Je suis particulièrement heureux de vos remarques sur le style qui est l'un des points que je travaille le plus. Si on parle de nos jours de littérature policière, c'est bien que ce genre difficile exige un style adapté au type d'intrigues développées et aux personnages mis en scène. Mort au détail est mon neuvième ouvrage de fiction et mon troisième polar. Le quatrième est en préparation. Cela suppose que j'ai pratiqué et que je pratique encore d'autres genres, l'autofiction et l'autobiographie, la nouvelle et le roman. Je ne tiens pas à m'enfermer dans un genre même si le polar me fascine. J'y reviens avec d'autant plus de plaisir que j'ai transpiré sur un roman ou une nouvelle.

J’ai lu ici et là que vous aviez mis certains de vos traits dans vos personnages, comme un goût prononcé pour la littérature et la musique. Ainsi votre héros, surnommé Schubert, est violoncelliste à ses heures, et cependant jamais dans La Mort au détail on ne le voit jouer. Y-a-t-il une raison précise à cela, et êtes-vous musicien vous-même ?
La musique est au coeur de ma vie, c'est donc tout naturellement que j'ai fait de Jacobsen ( qui tire son nom de mon admiration pour les polars nordiques ) un violoncelliste. La musique constitue dans mes polars un contrepoint lyrique et artistique à la laideur d'un monde hanté par le mal, la violence et gangrené par la misère. Chaque personnage récurrent a la sienne, le classique pour Jacobsen, le rock pour son amie Corinne et le jazz pour la juge Nicole Rotrou. Jacobsen joue d'ailleurs en concert dans Marais noir.

En revanche ils en écoute souvent, toujours sur CD, ce qui peut étonner à l’heure du numérique. De même il y pas ou peu d’informatique dans leur environnement. Quel est votre rapport aux nouvelles technologies et quel usage en faites-vous ?
Il écoute et collectionne des CD comme moi. La dématérialisation que nous imposent les nouvelles technologies ne me procure aucun plaisir. Je suis tactile, j'ai besoin de toucher pour éprouver du plaisir. Appelons-cela de la sensualité si vous le voulez-bien. Sans méconnaître les avancées permises par ces nouveaux outils, je dois avouer qu'is me laissent froids. J'écris au stylo-plume ce qui me donne parfois l'impression d'être un écrivain et une amie transforme mes gribouillis en tapuscrit présentable. Je crains d'être un homme du passé par certains côtés ce qui fait que je suis au fond très moderne. J'évite avec soin dans mes polars les délires scientifiques des séries télévisées américaines. Si elles fonctionnaient parfaitement, il n'y aurait plus un seul criminel en liberté. On peut supposer que tous ne se servent pas n'importe comment de leur portable ni ne disséminent partout leur ADN.

Enfin la question du passé, liée à celle du mal, tient dans vos œuvres une place centrale et, que ce soit dans votre thèse sur Roger Martin du Gard comme dans votre essai sur Jules Romains, s’articulent autour de la figure paternelle. Croyez-vous au Père Noël et pensez-vous que la rédemption, au même titre que la faute, passe nécessairement par l’autre ?
Le passé est l'une de mes obsessions et vous avez remarqué que cela me hante avec la figure du père depuis mes recherches universitaires ( je suis prof de français dans le civil ). Je ne sais pas pourquoi et si on me lit on le devinera mieux que moi. Le lecteur est un miroir de nos fantasmes. Pour en revenir à mes polars, ils sont au fond optimistes puisque des personnages torturés par leurs échecs passés et soumis au spectacle quotidien de la tristesse et de l'horreur du monde en viennent à se rédimer par l'amour. C'est encore ce qu'il y a de mieux pour survivre et croire en l'homme.

Merci d’avoir répondu à mes questions. Un dernier mot pour nos lecteurs ?
J'espère avoir répondu à vos attentes et, en vous remerciant à nouveau, je vous envoie mes sincères salutations.

Propos de Dirck Degraeve, recueillis par Eric Darsan. Retrouvez La Mort au détail et tous les ouvrages de Dirck Degraeve ainsi que les dates des prochaines dédicaces, et bien d'autres infos encore sur le blog de Riffle Noir.

samedi 19 novembre 2011

La Mort au détail, Dirck Degraeve


C’est Noël avant l’heure grâce à Libfly, à Riffle Noir et à Dirck Degraeve dont j’ai reçu le dernier roman policier il y a moins d'une semaine, et que je tiens à remercier.

L’histoire se déroule à la veille des fêtes dans la petite ville de Saulmères, à deux pas de la frontière belge, où un meurtrier a décidé de plomber l’ambiance déjà mortelle en assassinant Papy Malou, artisan à la retraite, à l'arme de guerre. L'affaire conduit le commandant Jacobsen et son lieutenant Maresquier à l’association Caritas au sein de laquelle Malou aidait bénévolement les clandestins.

Tandis qu'ils recherchent l'un d'eux, meurtrier ou témoin aperçu sur les lieux et que l'enquête piétine, Corinne est chargée d'élucider la vague d'incendie qui touche les baraques à frites de la région. De secrets de notables en trafics en tous genres, alors que les pistes et les mobiles semblent se croiser sans vouloir s’assembler, les fêtes de fin d'années verront-elles se resserrer ces liens et prendre les coupables dans les mailles du filet?

Après Passé Mortel et Marais Noir, La Mort au détail est le troisième roman mettant en scène Sven Jacobsen et sa compagne Corinne Maresquier. Hantés par leurs passés respectifs, tentés chacun à leur manière par la dérive, ils vont ici évoluer parallèlement pour tenter de s'y retrouver sentimentalement comme professionnellement, au point de se demander avec eux, vers la moitié du livre, dans quel pétrin l'on s'est mis. Mais là, soudainement, tout s'éclaircit, comme lorsqu'une fois le sapin décoré il nous reste encore à placer la fameuse guirlande électrique et qu'elle se déploie le plus naturellement du monde tandis que nous découvrons de surcroît que les ampoules manquantes étaient cachées au fond du sac.

Reste qu'étant pour ma part plutôt amateur de Conan Doyle ou d’Agatha Christie, je dois avouer que nous sommes fort loin du Noël d'Hercule Poirot si ce n'est de Sherlock Holmes avec ce détective érudit et musicien qui nous réserve bien des surprises. En revanche, si par ses thèmes et leurs prolongements on est réellement dans le polar contemporain, le style permet à la structure de faire quelques embardées du côté de la littérature blanche. Ainsi les changements de points de vue, qui nous font passer de Corinne à Jacobsen, ou encore ces focalisations internes inscrites en italique dont l'auteur, indéterminé, varie chaque fois, et qui ne sont pas sans rappeler Les Gommes de Robbe-Grillet. Sans parler de la délectation avec laquelle l’auteur passe au gré des personnages du registre soutenu (« torve », « bistre ») à une sorte de dialecte familier, bigarré, fleuri et pour tout dire improbable, qui emprunte tant au flamand qu’au vocabulaire des quartiers (« kotje », « binz », « histoire de oufs »).

Mais le plus frappant demeure l'univers de Saulmères, ville imaginaire dans laquelle se déroulent toutes les histoires de Dirck Degraeve. Où les Restos du cœur, le Secours catholique, le PMU et le Rotary se cotoient et font face à la "jungle", « sorte de microsome où tous les problèmes du monde actuel se concentrent », qui vient compléter le tableau en forcissant le trait, all man's land où réfugiés des conflits d’Afrique et d’Europe de l’est se regroupent par ethnies, entre les centres de rétentions et le mépris. Un univers parallèle où les références transposées (« la mort était son métier il n’y pouvait rien », l’opération « nuit et brouillard ») contribuent à nous plonger dans l’horreur quotidienne d’une société gangrenée à l'atmosphère délétère, pourrie par le profit et la peur, coincée entre la chienlit et le Kärcher.

Avec La Mort au détail Dirck Degraeve nous offre en cette fin d’année un roman surprenant, captivant et bien mené, où l’humour, l’amour et la musique permettent à quelques hommes de bonne volonté de croire encore un tant soit peu au Père Noël.

dimanche 13 novembre 2011

Les passions rouges de Cyril Mokaiesh

Du Rouge et des Passions, tel pourrait être le nom du dernier maquillage Bourgeois si Cyril Mokaiesh n’avait repris à son compte certaines allégations pour imposer son titre Communiste. Mais, dans le même temps, et parce que la révolte emprunte rarement les lignes droites, pour témoigner de cet étonnant mélange qui caractérise Notre époque il lui faut également en revêtir tous les oripeaux.


Ainsi ce premier album pourrait-il faire à lui tout seul l’objet d’un blind test tant ses références sautent aux oreilles et nous rappellent Ferré, Uminski, et même parfois Thiéfaine. D'abord l’on pense à Saez, et puis tout s’élance dans une valse qui nous transporte brillamment du côté de chez Brel. Et puis l’on cherche à voir « où ça nous mène » avec Le sens du manège, avant de se laisser aller au gré des flots de la mélancolie du Rouge et des passions («rien ne m’attache, tout me retient»). Alors, au moment où l'on s'y attend le moins, l’espoir paraît, soudain et néanmoins, avec ces Jours inouis, mais Brel, toujours, et puis Sheller aussi nous rappellent que c’est Folie quelque part que d’espérer quoique ce soit ici-bas avant de céder sous Nos yeux à une variété surannée.

Peut-être intimidé par ses maîtres, ou parce qu’il regrette leur époque, Cyril Mokaiesh finit par dériver au fil de sa poésie, se laissant porter par elle à rebours et surtout à contre-courant. Alors il peine un peu, forcément, et nous aussi à la longue. Les mots qui jusqu’ici nous enchantaient nous laissent las devant ce cri des essouflés, à se dire que l'on a fait le tour parce qu’il en a trop fait, ou pas assez, tout ça pour finir sur une reprise de Lavoine qu'il relance avec une morgue désespérée et, il faut l'avouer, un certain brio.  

« Je vous fais toutes mes excuses » nous dit-il finalement, et il y a de quoi toutefois, tant ses premiers élans nous laisser espérer mieux, du moins que tout cela nous conduise autre part que dans le mur, cernés de part en part par notre époque ou par notre culture.
Du désespoir à la résignation il n’y a qu’un pas mais Cyril Mokaiesh ne se résigne pas et ne nous désespère pas. La peur d’être mal compris ou ce parti pris qui consister à revêtir la cosmétique de l’ennemi l’auront convaincu d’en rester là, du moins pour cette fois, mais nous promettent d'autres lendemains qui chantent, de façon tout aussi juste et lucide, mais moins à l'étroit.

lundi 7 novembre 2011

Isidore Tiperanole et les trois lapins de Montceau-les-Mines, de Pierre Thiry


Il était une, deux, trois fois (et tant d’autres depuis la sortie du dernier livre de Pierre Thiry) un, deux, trois frères lapins amoureux d’une hermine à Montceau-les-mines. Ce pourrait être une comptine si ce petit conte ne contenait l’air de rien bien plus qu’il n’y paraît au premier abord, à commencer par un secret que les dits lapins (du moins les trois qui nous intéressent) ignorent : mais qui est donc cet Isidore ?
Et c'est ainsi qu'avec eux nous partons, sans savoir à quoi nous attendre encore, à la rencontre de ce personnage « considérable, redoutable, tout à fait exceptionnel, unique en son genre » à l’apparence non moins étrange que ses obsessions, et qui répond au curieux nom de Tipéranole.

Au croisement du monde commun et rassurant des livres pour enfants et de l’univers vaste et surprenant de la littérature classique, c
onvoquant tour à tour Esope, La Fontaine, les Trois petits cochons, Pierre et le loup, Jacques Prévert, Boris Vian et Lewis Caroll, Pierre Thiry compose avec le réel pour lui redonner vie, par le truchement de la toponymie, de l’anthropomorphisme, de la métonymie.
Ce petit conte qui regorge de trouvailles, tel ce « vieux fusil qui tirait des balles cruelles » ou ce fabuleux passage sur le temps, parlera aux souvenirs des adultes comme à l’imagination des plus jeunes. La diversité des registres, la richesse du vocabulaire et des sonorités sont autant d'invitations à explorer le sens des mots que nos propres sens. Car, s'il y a du rythme, de la rime et de la poésie, il y a aussi des images dans cet étrange ouvrage qui a la structure d'une fable et le langage des nuages.
Sous cette douce et claire couverture abritant d'épaisses feuilles couverts de larges caractères c’est la jeune illustratrice Myriam Saci, du blog Mya c’est Moi, enfin c’est elle, que Pierre Thiry a choisi pour ses représentations ingénues, chaudes et colorées, de créatures et de crèmes glacées illustrant à merveille ce charmant volume, où la curieuse proéminence du point virgule nous renvoie au leçons de notre enfance mais aussi peut-être au précédent ouvrage de l'auteur.
En attendant de découvrir ce Ramsès au pays des points virgules que j'ai désormais hâte de pouvoir lire, je tiens à remercier Pierre Thiry et Myriam Saci, ainsi que Sophie Tagel, auteur et rédactrice du site Trendys grâce auxquels j'ai eu le plaisir de connaître et de partager cette présente lecture, et vous convie à partir à votre tour à l'aventure avec Isidore Tiperanole et les trois lapins de Montceau-les-Mines, un petit conte pas bête à offrir pour les fêtes.

mardi 1 novembre 2011

Challenge 1% Rentrée Littéraire 2011


Après Levraoueg en 2009 puis Schlabaya en 2010, c’est Hérisson qui s'y frotte en organisant cette nouvelle édition 2011 sur son blog Délivrer Des Livres.
Si vous vous piquez de pouvoir lire au moins 1% des 654 livres parus lors de cette rentrée littéraire, à savoir environ 7 livres, ce challenge est pour vous ! Tous les genres sont admis, y compris la littérature jeunesse et la bande dessinée, ce qui est une excellente chose car, en plus de se lire souvent plus rapidement (si on excepte quelques monuments comme le Lapinot de 500 pages de Trondheim ou les intégrales), ces sorties sont trop souvent reléguées au second plan à la rentrée.
Quelques règles cependant dont une, et non la moindre : avoir un blog et y chroniquer les livres cités. En effet, outre le fait de lire et de constituer des listes de lecture, rédiger des critiques est un excellent moyen de se faire une idée, surtout quand les ouvrages sont récents comme ici. Bref, lire et chroniquer est bon pour la santé, ça aiguise le sens critique et exerce le goût, contrairement à ce que peut laisser penser l’augmentation récente de la TVA sur les livres. Ici rien à gagner n'est une saine émulation assortie de longues heures de lectures partagées.
Tous les ouvrages de la rentrée étant désormais publiés, vous n’avez plu que l’embarras du choix, et largement le temps puisque le défi se poursuit jusqu’au 31 juillet 2012. Si vous trouvez ça court c’est que vous lisez trop peu. Une récente étude de l’INSEE indique que les français ne lisent plus que 18 minutes par jour en moyenne, tous textes confondus, ce qui nous laisse encore environ 9h par mois, c'est-à-dire largement de quoi relever le défi ! Moralité : lisez mieux, et davantage !
En somme c’est une très bonne initiative que ce challenge, et le fait qu’il soit repris et géré de façon aussi unifiée est une bonne démonstration de la vitalité et de la cohérence de la blogosphère en matière littéraire. Un grand bravo donc à ses initiateurs et à Hérisson pour l’organisation et les listes, et à Nina aussi, ainsi qu’à tous les participants. Une vraie réussite au regard du nombre de participations, de leur qualité et du temps que tout cela prend. Merci et excellentes lectures à tous !