jeudi 19 avril 2012

La chasse au mirage, Gary Russell


« Voir n’est pas croire » : plus sceptique que Saint Thomas et cependant capable de plus d’abnégation, le Docteur revient pour une aventure dépassant l’imagination. Quel est ce Mirage dont il est question ? Comment distinguer le vrai du faux, le réel de l’imaginaire, qui a tord de qui a raison quand le temps, la mémoire, la dissimulation sont de la partie ? Comment savoir qui est qui dans cette affaire, des amis, des ennemis, de Rory, du Docteur et d’Amy ? 

Car c’est bien d’une affaire qu’il s’agit, qui commence comme un conte, se poursuit comme une série de science fiction,  se déroule finalement comme une enquête.


Passées quelques péripéties, celle-ci ne commence en vérité qu’à la page cinquante avec un Docteur en Holmes et un Rory en Watson qui s’entendent comme larron en foire, formant une alliance épatante, hilarante et, pour tout dire, brillante pour le plus grand plaisir d’un lecteur étonné mais vite conquis par ce duo irrésistible, et qui nous donnera entre autres choses l’occasion d’en savoir plus sur la vocation de l’infirmier ici confronté à un cas de choc post-traumatique.

En partance pour Rio, échoués en 1936 dans le Norfolk pour avoir suivi une balise de détresse, le destin de nos héros va croiser celui d’extra-terrestres dont l’existence risque d’être révélée l’archéologie à leurs ennemis, ainsi que celui d’un homme mystérieux aux cheveux blanchis et à l’odorat sur-développé par la terreur inspirée par ceux-ci. Quant à Amy, non seulement elle est plus en retrait que dans les précédents romans ou que dans la série dans lesquels elle tend à avoir la primeur sur le Docteur lui-même, mais on sent ici l’influence de celui-ci sur ses expressions à elle, et l’influence de celle-ci sur les expressions de Rory, ce qui somme toute explique aussi la complicité de ces deux-là.

La chasse au Mirage, cinquième opus de la série des romans traduits en français et publiés par Milady que je remercie une nouvelle fois pour ce partenariat, est ainsi un roman fidèle, plaisant, sûr et original. L’auteur, Gary Russell, présenté ici comme étant « surtout connu pour son implication dans l’univers de Docteur Who », d’abord comme « rédacteur en chef du Docteur Who Magazine » puis comme auteur de « nombreux romans spin-off » et d’une « encyclopédie traitant des nouvelles saison de la série » fait montre d’un engagement certain, ancien et constant qui lui permet d’embrasser du regard l’ensemble de celle-ci, ainsi que son évolution, et de nous présenter aussi bien un Docteur en redingote que sa version récente, plus crainte que la Proclamation de l’Ombre elle-même.

L’on retrouve aussi de nombreux éléments qui le relient aux précédents, et notamment à La nuit des humains que nous avons eu l’occasion de découvrir ensemble précédemment. Une nouvelle fois deux peuples vont s’affronter : les membres de la Sparterie, chez qui les numéros et la hiérarchie n’ont d’égal que l’humour et le franc-parler, et les Tahnns, violents et guerriers. Et si, une fois encore, l’on ne peut que s’interroger sur la référence systématique à de séries plus contemporaines et plus que moyennes (ici à « Sydney Fox l’aventurière »), d’autres clins d’œil, à Star Trek ou Star Wars, à Conan Doyle ou à La nuit des Temps de Barjavel, ainsi que la façon dont est menée la narration, renvoient aux classiques de l’écran comme de la littérature.

De l’humour, de l’amour, de la compassion, des moutons, des extra-terrestres à têtes de pruneaux, d’autres faits de laine qui peuvent être
« homme, femme, ou autre », et puis « Des choses. Des choses à propos de choses. Le genre de choses qui apprend des choses » et, plus que jamais, une intrigue à plusieurs niveaux parfaitement construite et particulièrement exaltante : voilà ce que vous trouverez dans ce cinquième volume qui s’impose peut-être comme le meilleur à mon humble avis, depuis le début de la série.  


Le prochain et sixième roman, intitulé Le dragon du roi, est prévu pour le 20 avril.
D'ici là vous pouvez toujours retrouver ces articles concernant les romans, mais aussi la série dans la rubrique dédiée de ce blog mais aussi sur les excellents sites de référence que sont Le Galion des EToiles et Unification France qui me font depuis quelque temps l’honneur de les relayer et que je tiens à remercier, de même que les éditionsMilady grâce auxquelles cette aventure est possible et sur Le blog desquelles vous pouvez retrouver toutes les infos et sorties et bien d'autres choses, évidemment.


vendredi 13 avril 2012

Essai sur l'art de ramper à l'usage des courtisans, du baron d'Holbach


Ce tout petit ouvrage, qui comprend tout au plus une quinzaine de pages, est extrait des « Facéties philosophiques de feu M. le baron d’Holbach » parues dans la correspondance de Grimm et Diderot. Moins connu que ce dernier mais néanmoins auteur, traducteur et éditeur - comme nous l’apprend la petite bibliographie qui accompagne le texte – il fut également philosophe et rédacteur de l’Encyclopédie.
Savant, il vit son œuvre majeure, le Système de la nature, condamnée à l’autodafé par le Parlement. Réaliste et prolifique, athée et pamphlétaire, courageux, mais non téméraire, on lui attribue près d’une cinquantaine d’ouvrages sous pseudonyme au cœur desquels trônent de front la nature et la raison.

Dans cette perspective on le voit ici et d’abord endosser l’habit de l’éthologue plutôt que de l’ethnologue pour brosser le portrait animalier de cet être si « étrange », si changeant et, pour tout dire, si étranger à l’humanité que constitue le courtisan. Mais très vite d’Holbach se ravise : puisque tout joue en la faveur de celui-ci, que rien ne lui résiste, ne seraient-ce plutôt les philosophes, « gens de mauvaise humeur » dont il fait partie, qui seraient dans l’erreur en ignorant la valeur de ceux-ci ? « Si nous examinons les choses sous ce point de vue, nous verrons que, de tous les arts, le plus difficile est de ramper » : de ce nouveau postulat vont naître le texte que nous connaissons et son fameux titre.

Maniant l’ironie, prêchant le faux pour mieux distinguer le vrai, et le bon grain de l’ivraie, d’Holbach va tenter de démontrer que cet art de ramper, parce qu’il est contre nature et contre l’âme, en somme contre l’homme, demande à ses pratiquants un effort constant pour combattre les vertus les plus nobles et servir les vils appétits de leurs maîtres pour mieux les asservir. En plaçant par ce procédé les nations et les souverains au service des courtisans, il vise autant les seconds que les premiers, usant de la nature et de la mythologie qui sont généralement l'apanage du faste, pour les faire apparaître sous un jour plus néfaste.

Ce petit texte, publié par Allia et mis à l’honneur par Libfly, que je tiens à remercier, est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir cet auteur trop souvent négligé et qui défend ici des positions et thèmes qui lui sont chers, mais qu’il partage également avec tous ceux qui sont ou furent confrontés aux bassesses et à l’arbitraire de leur époque. L’on pense à Voltaire, à Thomas More avec sa description du bouffon dans l’Utopie et à sa condamnation, ou encore au Livre du courtisan de Castiglione qui, à l'instar des Miroirs du prince, constituait déjà le manuel de savoir-vivre des cours européennes.

Mais l'on pense aussi, évidemment à nos sociétés à l'obscurité desquelles
cette lecture, bien qu’ancienne et s’entourant de précaution, n’en est que plus cinglante et plus contemporaine. Et ce n'est pas l'actuelle campagne électorale qui nous prouvera le contraire, sur laquelle nous reviendrons d'ailleurs très prochainement à l'occasion du prochain ouvrage de cette opération (qui va de pair avec celui-ci, comme précédent L'Agrume avec L'Invité Mystère) : La grève des électeurs, d'Octave Mirbeau.

samedi 7 avril 2012

Soirée Nolife Indies avec RAoul Sinier, dDamage et 2080

Depuis la sortie de son excellent Guilty Cloaks, six mois auparavant, j'attendais l'occasion de voir jouer Raoul Sinier lorsque la soirée Nolife Indies fut annoncée. Nolife c’est une chaîne que j’ai découverte quand, l’an passé comme une fois l’an, il m’est arrivé de rebrancher la télé pour voir ce qu’il s’y passait. Et il faut bien reconnaître qu’il ne s’y passait pas grand-chose, ou rien que du très formaté, à part sur Nolife justement.     

Alors bien entendu, malgré tout le travail que l’on devine, la chaîne conserve un côté amateur, transparent, fragile peut-être, ne serait-ce qu'économiquement. Mais c’est aussi ce qui fait son charme, comme ce fut le cas des radios libres en leur temps et, plus près de nous, de tout se qui se rapporte au Web 2.0. Cette liberté permet en même temps de traiter des sujets hyper pointus ou, en tous les cas, "pas super grand public" et surtout très divers qui, s’ils s’adressent à tous les goûts, réduisent aussi les chances que ces mêmes goûts si différents soient réunis en une seule et même personne, à moins de considérer qu’ils dressent en quelque sorte le portrait du geek / nerd absolu.   

Dans les faits, on se retrouve très vite, soit à jouer le nolife devant la télé, soit à noter les rendez-vous donnés régulièrement par les animateurs de la chaîne, parmi lesquelles les webséries Noob ou Nerdz, les émissions 101% ou J’irai loler sur vos tombes, et bien d’autres consacrées aux jeux vidéos, à la culture et à la musique nippone, mais pas seulement. En effet la chaîne étant soumise aux quotas imposés par le CSA il lui faut diffuser au moins 40% de musique française, ce à quoi elle s’est appliquée à sa façon et de bien belle manière en choisissant de promouvoir des artistes indépendants.        

 
Nolife indies, c’est donc le nom de l’émission que la chaîne leur consacre. C’est d’ailleurs grâce à elle que j’ai pu découvrir les trois artistes réunis lors de la première soirée du même nom : Raoul Sinier, dDamage  et 2080. Des artistes qui non seulement participent à la culture de la chaîne mais, comme le montre la vidéo de présentation de la soirée) cultivent un humour et un détachement qui lui correspondent parfaitement. 


Cela se passait au Point Ephemere, à Paris, ce samedi 31 mars, avec Matt Murdock en DJ set et Philippe Nègre en V set, le tout présenté par Médoc, animateur de la chaîne. Après un vide relatif, qui permettra au présentateur de faire quelques blagues de son cru et expliquera peut-être la petite demi-heure de retard du début (qui, entre nous, m'a permis d'être à l'heure et de me rafraîchir après une longue journée de labeur), la salle se peuplera progressivement.

C'est Raoul Sinier, dont j'avais eu l'occasion de vous parler en juillet dernier à l'occasion de son excellent dernier album, Guilty Cloaks, qui débute la soirée avec quelques incontournables extraits de l'album comme l'imposant She's a lord ou le transcendant Walk, mais aussi quelques classiques issus de Tremens Industry ou de Brain Kitchen, avec Listen Close ( voir la vidéo sur YouTube ou ci-dessous) qui n'est certes pas le plus représentatif mais témoigne de l'exigence d'un constant renouvellement et du côté touche-à-tout de cet artiste hors du commun (et puis surtout j'étais trop absorbé par le concert pour faire d'autres vidéos, vous verrez d'ailleurs que la qualité de celles-ci est inversement proportionnelle à l'intérêt que j'ai pu éprouver pour les groupes filmés). Une excellente prestation, riche et variée, assistée avec brio par une impeccable ingénierie son comme me le confirmera Raoul Sinier au cours des discussions que nous avons eu ensuite et qui ont parfait le plaisir et l'honneur que j'ai eu à le découvrir "en vrai".         

Puis c’est au tour de dDamage, dont je ne connaissais pour ainsi dire que le titre Ink 808, le clip réalisé par Raoul Sinier et une interview radio qu'ils avaient acceptés aux côtés de celui-ci. Sous le nom de dDamage se cachent (pour mieux surgir, rugir, sévir musicalement ) deux frères dont les bras sont unis comme les quatre doigts de la main (oui, bon je sais c’est un peu bancal, pour parfaire cette merveilleuse métaphore filée disons que l’ingéniérie électronique remplace le cinquième au pied levé). Enchaînant un concentré de titres dans une dynamique contagieuse leur prestation prend vite l’allure d’une formidable centrifugeuse avec pour fruit de ce travail hystérique un puissant et ingénieux cocktail sur-vitaminé qui semble à chaque instant frôler le court-jus (voir la vidéo sur YouTube ou ci-dessous). Et c’est peu dire que le courant passe dans la salle grâce à ce duo déjanté qui semble ne jamais sortir les doigts de la prise. Là encore une très belle découverte qui confirme la qualité de cette soirée.    


Enfin c’est à 2080 que revient le final. Quand Raoul Sinier se démarque par son travail et sa sensibilité, dDamage par son énergie et sa rage, 2080 affiche très clairement un égotrip décomplexé assorti d’improbables lunettes blanches. Très attendu pourtant 2080 sonne plutôt pour moi comme le début de la fin de cette soirée inoubliable. D’ailleurs pour oublier d’oublier l’idée me vient soudain de reprendre une énième pinte. Mauvaise idée dirait Orelsan que 2080 semble sampler à l’instant, rejoignant par ailleurs le rappeur sur l’approche prétendument « rétro-futuriste » de notre temps, qui espère toujours le meilleur en cultivant le pire. Reste que, sur l’ensemble du set, je ne retiendrai que deux titres tubesques dont le fameux et très réussi My Megadrive, qui font passer la posture rétro-gaming du gamin pour une machine à gaz obsolète. Car, disons-le franchement, 2080 réussit le mieux ce qu’il fait le moins : de l’excellente électro-pop (voir la vidéo sur YouTube ou ci-dessous).      


Quelle méprise ! Mais quelle belle soirée ! Voilà ce que l’on retiendra d’une part de cette prestation et, d’autre part, de l’évènement tandis que Medoc termine quant à lui la soirée par des remerciements et un appel à la pureté que certains de nos ex futurs gouvernants ne renieraient pas (sur un malentendu ça peut passer, ou pas) dans un contexte moins réjouissant. Avant de rentrer non sans avoir traîné et bu plus que de raison, cherché une bouche de métro, avoir croisé plus éméché que soi en cette heure avancée au sein du Paris des perdus, des égarés, et, au 36ème des saouls, au terme d’un autre jeu de piste. Et puis, de retour chez soi, après avoir tapé le début de ce texte sans savoir ce qu’il donnera, l’avoir remis au lendemain en omettant de noter la playlist à cette heure plus fraîche que soi-même, attendu un jour, puis deux, puis plein, et l’avoir repris enfin, l’on se prendra à regretter, la tête entre les mains, de n’avoir pas plutôt investi dans Les aveugles, la Bd de Raoul Sinier et de Sylvie Frétet, plutôt que dans le houblon quand l’occasion était donnée de se la faire dédicacer et, à terme, de la découvrir et de la chroniquer. Et alors, contrit mais content, l’on se surprendra encore là encore à se dire, toujours et néanmoins : Quelle méprise ! Mais quelle belle soirée !


Je tiens pour ma part à remercier de nouveau Raoul Sinier, mais aussi dDamage, et même 2080 :P (Mais si, allons, c'était quand même bien ! Question de goût, voilà tout ! ) mais également tous ceux qui ont participé et/ou étaient présents à cette agréable soirée pleine de bonne humeur et de bon son, à commencer par Nolife évidemment à qui je souhaite de pouvoir réitérer la chose dans de prochaines éditions, et une longue vie évidemment à cette chaîne qui, contrairement à ce que son nom indique, n'en manque pas !

Retrouvez toute l'actualité de Nolife ainsi que des artistes sur leurs sites respectifs  :
http://www.nolife-tv.com/ 
http://www.raoulsinier.com/
http://www.ddamage.org/ 
http://www.myspace.com/the2080 

Crédit vidéo live © Raoul Sinier dDamage Nolife 
Crédit vidéo © Eric Darsan pour le live

dimanche 1 avril 2012

L’invité mystère, Grégoire Bouillier


Ce pourrait être la suite de L’Agrume de Valérie Mréjen, dont le premier roman s’intitulait très justement La liste des invités.

Mais, là où le personnage, par trop étrange et indifférent, se voyait congédié au téléphone par son amante, celui de Grégoire Bouillier reçoit un coup de fil de l’absente et, tout en s’interrogeant sur ses motivations, accepte de devenir « L’invité mystère » pour l’anniversaire de Sophie Calle, artiste et amie de celle-ci.

Entre ce douloureux passé et cette soirée à venir, il va tenter de trouver un chemin et, peut-être, le chaînon manquant à son évolution depuis sa rupture.


« C’était le jour de la mort de Michel Leiris » : ce fait, plus que la date, va servir de fil rouge au narrateur qui entame le récit à la manière d’un journal au travers de phrases interminables, s’étirant parfois sur toute une page, se dévidant sur les suivantes à la manière d’un écheveau, tissant une trame qui, sitôt qu’elle se relâche se replie sur elle-même telle une cordelière. Confronté à ce qu’il est devenu « par la force des choses », le manque de repère et la peur de tomber dans le panneau le conduisent à noter les signes et correspondances les plus improbables selon qu'elles coïncident ou non avec ses craintes ou ses désirs, décrivant les actions comme les pensées de façon nette, voire abrupte, pour mieux se perdre en assertions et commentaires et finalement agir à l'opposé.


Obsessionnel et paranoïaque il se révèle également très contemporain, remarquant combien l’histoire des peuples et la sienne propre résonnent de concert et s’accélèrent à l'unisson. Naviguant à vue entre le doute et la fulgurance, la somnolence et la bravade, les remarques prosaïques et les références mythologiques, le moindre de ses questionnements – comment s’habiller, qu’offrir à une « artiste contemporaine connue » ( « un livre de Michel Leiris. Ce serait toujours mieux que des fleurs ou des bonbons » ) - devient ainsi vite insoluble ( « J’ avais trente ans et l’heure était venu de proclamer ma présence sur Terre », « je portais des chaussures achetées d’occasion aux puces de Clignancourt » ). Et ce d'autant plus que, la soirée venue, il lui faut se rendre à l’évidence : la réalité dépasse la fiction, l’obligeant à adopter un rôle de composition jusqu’au moment où, par la magie de l'évocation, il va découvrir dans la littérature le sens qu’il recherchait jusqu’ici dans le mythe et la réalité.

Dès lors tout s’éclaircit, et ce qui nous semblait jusqu’ici relever d’une sur – voire d’une hyper – interprétation, revêt désormais l’allure d’une quête puis d’une enquête où, par un curieux tour de force, la moindre énonciation révèle l’ingéniosité de l’intrigue comme de la narration : « cela n’a l’air de rien, mais c’est ce jour-là que j’achetais une ampoule pour remplacer celle de la salle de bains ». Tout se tient finalement, du fil au filament, de l’obscurité à la lumière, révélant le chemin initiatique du narrateur et ses nécessaires détours dont les analyses atteignent dans une dernière partie la dimension d'une véritable et délirante herméneutique.

Après Rapport sur moi, également paru chez Allia et récompensé par le prix de Flore, Grégoire Bouillier poursuit avec ce second roman son travail méthodique, autofictif et poétique. Exploitant à outrance la technique du courant de pensée par un recours excessif mais caractéristique à l'analogie ( « Je demeurais impassible à l’autre bout du fil. Fer forgé. » ), il confère à son narrateur tous les dehors d'une écriture automatique du dedans.

Ce souci phénoménologique, où l
'exhaustivité dans la description des sensations, sentiments et émotions s'accompagne de références à l’éthologie, à l'ethnologie, à la sociologie et à la psychanalyse, toutes choses que j'avais pu aborder au sujet de L'Âge d'homme, le placent bien évidemment dans la lignée de Michel Leiris qu'il évoque et dont il se revendique, mais ne sont pas sans rappeler également Un homme qui dort ou encore L'infra-ordinaire de Perec, sur lequel je me pencherai d'ailleurs de nouveau très prochainement à l’occasion de la sortie du Condottière avant de revenir, de nouveau sur Allia dont l'opération se poursuit avec deux volumes plus réduits, plus anciens, mais non moins pertinents : l'Essai sur l'art de ramper à l'usage des courtisans du baron d'Holbach, et La grève des électeurs d'Octave Mirbeau.