mardi 19 juin 2012

La Lune du chasseur, Paul Finch

Après A travers bois, conte étrange et fantastique que nous avons pu découvrir la dernière fois, nous voici aujourd’hui plongés dans un univers de science-fiction mâtinée de réalisme où nos héros, partis pour se détendre sur une plateforme de loisirs, vont se retrouver l’objet des distractions offertes à des visiteurs pour le moins patibulaires. 

« Vaincre ou mourir : un jeu infernal » auquel vont se prêter nos amis, et plus particulièrement Rory et quelques autres, poursuivis pour l’occasion par un Docteur infiltré au sein de la pègre et changé en un chasseur dont on ne sait s’il donnera suffisamment longtemps le change à ses adversaires assoiffés de sang et de trophées pour parvenir à les sauver. 

Pendant que le Seigneur du Temps, parti rendre visite à Kobal Zalu, un ancien compagnon d’armes, déplore l'impuissance et le laxisme de celui-ci au sein de cette cité isolée dominée par le crime organisé, Rory, après avoir perdu le Tardis au jeu, est envoyé sur Gorgoror, lune inhospitalière, dévastée par l’industrie, recouverte de ruines et arrosée par des pluies acides, devenue le terrain de jeu de Krauzzen, tueur à gage sanguinaires et de ses acolytes. Face à ses mercenaires ou hommes d’affaire, tous gangsters sans foi ni loi, à l’invite desquels l’injonction « Tuer ou être tué » se pose plus aux chasseurs qu’aux proies, le Docteur, Amy et Rory, fidèles à eux-mêmes, séparés comme à l'accoutumée, mais aguerris, devront respectivement protéger des vies, ruser et se battre sans merci. 

A leur côté, Harry Mossop, ancien flic au chômage, débonnaire, poissard, désoeuvré et revanchard, kidnappé sur Terre après avoir fourré son nez où il ne fallait pas, et jeté en pâture aux malfrats en compagnie de sa femme et de sa fille. Pour échapper à cet environnement hostile, peuplé de créatures plus sordides les unes que les autres, ce personnage couard et malhabile va devoir puiser dans ses ressources le courage qui lui manquait pour affronter le quotidien, venir à bout de l'hostilité des siens, relativiser ses soucis ordinaires et, qui sait, les résoudre en trouvant du travail autrement que sur « Trouvemploi », ou encore s'accorder des vacances bien méritées, ou pas.

Pour écrire cette improbable Lune du chasseur, Paul Finch, 
ancien policier et journaliste, qui vit aujourd’hui avec femme et enfant dans un comté tranquille du nord-ouest de l’Angleterre, semble s’être inspiré de son expérience pour obtenir un récit alterné – comme souvent dans les romans du Docteur – précis, étrange, mais sans parvenir réellement à une mise en abîme qui aurait permis la réalisation d’un ouvrage plus...uniforme, mais également plus littéraire. Au lieu de cela, à la partie de chasse qui constitue un classique du genre, l’auteur a préféré rester en surface et nous offrir une énième aventure du Docteur, pas la moindre mais pas non plus la meilleure et qui, au risque de nous lasser, comprend pas moins de quarante chapitres mais qui, fort heureusement, après un démarrage un peu longuet, voit l'action se précipiter et les morceaux de bravoure s'enchaîner pour le plus grand plaisir des fans du Docteur que l'on découvre sous un jour plus sombre cette fois. 

Après ces sept premiers volumes la série des romans devrait marquer une longue pause estivale avant de reprendre avec un huitième intitulé Les morts de l'hiver prévu pour le 26 octobre. D'ici là je vous propose de revenir sur la nouvelle série avec la présentation des trois dernières incarnations du Docteur réalisée il y a près d'un an. Vous pouvez également retrouver l'ensemble de mes articles sur le sujet sur ce blog bien entendu, mais aussi sur les excellents sites de référence que sont Le Galion des EToiles et Unification France qui me font l’honneur de les relayer et que je tiens à remercier, de même que les éditions Milady, sans qui cette aventure ne pourrait être possible et sur Le blog desquelles vous pouvez retrouver tout ce qui concerne cet univers, et beaucoup d'autres que je vous laisse découvrir plus avant. 

mercredi 13 juin 2012

Interview d’Eric Darsan, par Ignacio Siles

Ignacio Siles est doctorant à la Northwestern University de Chicago. Ces dernières années il a analysé «le développement historique de plusieurs mouvements d'expression sur le Web et de plusieurs logiciels et applications» (voir ses publications). De passage à Paris «pour étudier l'histoire et l'évolution de ce genre de mouvements et d'applications en France», Ignacio a demandé à m’interviewer au regard de ma contribution à la blogosphère et à des sites comme Libfly sur conseil de Lucie, community manager. Je tiens à les remercier pour cet échange qui, faute de temps, s’est déroulé par mail et qu’avec l’aimable autorisation d’Ignacio je retranscris ici.

Cette interview vient à point nommé puisque mon blog vient de fêter sa première année d’existence au début du mois de mai. L’occasion pour moi de remercier les lecteurs qui y ont contribué par leurs visites, leur fidélité et leurs commentaires.

Tous mes remerciements également à
Libfly, aux éditions Héloïse d’Ormesson, à Aurélia Szewczuk et à Milady, à Koyolite Tseila et au Galion des Etoiles, à Christophe Dasse et Unification France, à Pierre de Vilno, Jean d’ormesson, Dirck Degraeve, Michaël Molonska et aux éditions du Riffle, à Pierre Thiry et Myriam Saci, à Yamen Manai, aux éditions Elyzad, Barzakh, Actes Sud, Points et Allia, VendrediLecture et Raoul Sinier qui tous ont contribué d'une façon ou d'une autre à alimenter et à inspirer ce blog. A tous merci infiniment !  

Et, enfin et de nouveau, un grand merci à Ignacio Siles pour cette interview que je vous laisse découvrir et qui, je l’espère, éclairera ses travaux autant que les miens.


Pouvez-vous me raconter brièvement votre parcours personnel et professionnel? En particulier, vous êtes un écrivain qui travaille sur plusieurs projets. Comment commencez-vous à écrire? Comment votre parcours en tant qu'écrivain a évolué?
J’ai fait des études secondaires littéraires en lettres, langues et philo, puis des études supérieures en histoire et socio jusqu’en master tout en effectuant de nombreux petits boulots alimentaires. Je n’ai pas souvenir d’avoir commencé à écrire, c’est venu naturellement, de façon plus marquée au fur et à mesure des sollicitations, et particulièrement à partir du lycée avec l’écriture d’un roman d’anticipation, de scénarios de jeu de rôle, puis la tenue d’un journal. J’ai longtemps fait la distinction entre mon parcours professionnel et mon parcours personnel, passé pas mal d’années à me chercher, attendu longtemps avant de me lancer. Disons que c’est à partir de cette décision, voilà près de 6 ans, que j’ai réalisé que les deux étaient liés, que l’ensemble était le résultat d’un long processus de maturation qui se poursuit actuellement à travers différents projets associant travaux de fond et œuvres de fiction, chroniques littéraires et métier de libraire.

Comment découvrez-vous les blogs? 
J‘ai découvert les blogs progressivement par l’intermédiaire de journaux en ligne - parmi lesquels celui de Jérôme Attal, précurseur en la matière - puis de billets d’humeur. Je continue à en découvrir au hasard de mes recherches et sur les mêmes critères : en fonction du style et la personnalité du blogueur ainsi que des thèmes abordés. 

Pourriez-vous décrire les événements qui ont conduit à la création de votre blog? Qu'est-ce qui vous pousse à vouloir créer un blog, en tant qu'écrivain? Quelle est votre motivation principale? 
Au début des années 2000 j’ai commencé à recopier mon journal sur ordinateur, puis à le taper directement, à partir de 2003 environ. La forme et le fond ayant évolué en fonction des possibilités matérielles et de mes préoccupations, l’ensemble a fini par ressembler à une série d’articles de réflexion. C’est à ce moment que j’ai commencé à concevoir un blog afin de les réunir. Ce devait être en 2005, en pleine explosion du phénomène. J’ai vite abandonné faute de temps, car je me consacrais à mon mémoire. Quelques mois plus tard j’abandonnais mon mémoire pour me consacrer entièrement à l’écriture, et plus particulièrement à celles d’un essai. Une fois mon essai terminé j’ai créé un second blog dans le but de diffuser les textes et de présenter mes futurs projets littéraires. Enfin, il y a un an j’ai créé un troisième blog, celui que vous connaissez, qui n’a plus rien à voir avec les précédents.            

En quoi écrire un blog se rassemble à vos autres projets littéraires et en quoi sont ils différents?
Écrire un blog constitue pour moi un projet à part entière, qui correspond à des motivations, à des sujets, à un type d’écriture très différents. C’est un exercice riche et passionnant qui permet de nombreuses interactions, implique un certain format, le respect d’échéances à court terme et une certaine régularité à long terme. Mes autres projets sont au contraire des travaux de longue haleine sur lesquels je communique très peu, pour lesquels je décide entièrement, et du fond, et de la forme, et des délais, ce qui constitue une autre forme de contrainte. Mais cette différence les rend complémentaire et je fais preuve pour chacun de la même exigence, voilà sans doute ce qui les rapproche.             

Quand et pourquoi avez-vous commencé a participer dans des communautés comme Libfly? Pourquoi Libfly en particulier? Quelles sites ou plateformes de ce type avez-vous essayé ou considéré? 
J’ai découvert Libfly au moment où j’ai créé mon blog, pour pouvoir référencer mes lectures. J’ai choisi Libfly parce que je trouvais l’interface plus agréable, plus facile à utiliser, plus innovante aussi avec son système de prêt et de localisation. Les avis étaient également plus complets, les opérations plus nombreuses, les membres plus actifs, l’ensemble plus convivial. J’ai très brièvement testé Babelio, qui ne répondait pas à ces critères, et Mybookqui se contente d’être une vitrine commerciale créée et tenue par les éditions Hachette. À côté Libfly fait figure de véritable acteur culturel évoluant sans cesse. L’équipe est réactive et fait un travail monstrueux, les échanges sont directs et conviviaux, l’ensemble est exigeant, évolue sans cesse, et se destine autant au grand public qu’aux professionnels. Bref, non seulement je ne regrette pas mon choix, mais je suis davantage conquis chaque jour et considère Libfly comme un partenaire à part entière et un réseau de premier choix auquel je me connecte quotidiennement, au même titre que Facebook et Blogger.   

Vous êtes un contributeur très actif sur Libfly: vous avez écrit plus de 100 critiques et créé presque 30 forums. Pourquoi? Qu'est-ce qui vous motive à le faire?
En vérité je devrais en avoir trois fois plus à mon actif, j’ai au moins 200 critiques qui attendent d’être affinées et postées, et près d’une trentaine de listes. Mais tout cela prend un temps dont je ne disposais pas dernièrement. Quant aux forums je n’ai créé quasiment aucun des 30 auxquels je suis inscrit, je ne suis rédacteur que sur un tiers d’entre eux, et je participe relativement peu. Par contre, cela me permet de suivre ce qui se dit grâce au système des notifications. Quant à mes motivations, elles sont simples : je lis beaucoup, j’aime découvrir de nouveaux livres, me faire mon avis, le partager et découvrir celui des autres. En retour Libfly sait stimuler ses contributeurs en proposant des livres contre chronique, des partenariats, des opérations, des événements, etc.

Pour plusieurs contributeurs, une des motivations importantes pour participer à des communautés ou réseaux sociaux (tels que Libfly) sont les bénéfices qu'ils peuvent recevoir (livres, cadeaux, argent payé par la pub sur leurs sites, opportunité de rencontrer des auteurs, etc.) Quelle est l'importance de ces avantages pour vous?
Le fait de recevoir des livres contre chronique est primordial et me permet de découvrir et d’alimenter mon blog avec des ouvrages d’actualité. Les rencontres avec les auteurs complètent cette approche. C’était nouveau pour moi et très enrichissant. Depuis j’ai créé une rubrique dédiée aux rencontres et interviews, quitte à solliciter moi-même ces interviews. En ce qui concerne la pub je n’ai pas encore étudié la question : je considère que trop de sites sont alourdis par des publicités qui n’ont rien à voir avec leurs sujets et je crains que cela nuise à la visibilité et à la qualité du mien. Enfin en ce qui concerne les points contributeurs je les trouve motivants dans la mesure où, à force de découvrir des livres sur Libfly mais aussi grâce à mon travail de libraire, j’ai une liste de plus en plus longue de livres que les Chèques Lire me permettraient d’acquérir. Mais il faut énormément de points, et donc de temps, pour parvenir à un bénéfice important. En somme, il est évident qu’il ne faut pas que ces bénéfices soient la motivation première. C’est comme devenir écrivain pour l’argent : cela n’a pas de sens. C’est l’envie et la passion qui doivent primer, le reste c’est du bonus. Pour ma part la seule chose qui m’empêche de participer davantage c’est le manque de temps. Après si ça peut motiver des gens, tant mieux. Je suis moi-même heureux des résultats et bénéfices que je peux obtenir, mais ce n’est pas le plus important. 

Parlez-moi de votre rapport avec les lecteurs de votre site et les autres membres de communautés comme Libfly. Que saviez-vous sur votre public?
J’ai de très rares mais très bons rapports avec les lecteurs de mon site par le biais des commentaires. La seule chose que je connaisse d’eux est leur nombre et les articles qui les intéressent par le biais des statistiques. Le reste ils me le disent grâce aux commentaires. J’ai publié plus de quatre-vingts articles et reçu en tout une soixantaine de commentaires ce qui n’est pas énorme. Pour deux raisons : d’abord parce que je partage mes articles sur Facebook, du coup les lecteurs ont tendance à commenter sur Facebook, ensuite parce que je n’écris pas d’articles polémiques, je ne cherche pas à créer de buzz ou de débat, j’essaie juste de créer des articles de la meilleure qualité possible à propos de choses, surtout de livres, dont je prends connaissance, de moi-même ou par l’intermédiaire de Libfly ou d’éditeurs qui me les font parvenir. Ce qui fait que les lecteurs sont généralement courtois, montrent de l’intérêt pour les sujets, me félicitent pour la qualité des articles, posent des questions. Sur Libfly les rapports sont un peu différents puisque les lecteurs peuvent également devenir rédacteurs ou, plus précisément, « contributeurs », avec des niveaux d’expertise et de compréhension très différents, ce qui rend là encore les échanges cordiaux et intéressants. Dans tous les cas il s’agit de partager, d’échanger, d’éclairer la lecture par d’autres lectures et d’autres avis, et pas de convaincre ou de savoir qui a tord ou qui a raison ou d’entrer en compétition.             

Vous travaillez sur vos projets littéraires, vous avez un blog, et vous participez activement sur des communautés comme Libfly (et vous répondez aussi à des personnes comme moi qui vous posent des questions!). Comment gérez-vous votre temps pour être présent sur tous ces espaces? Pouvez-vous me décrire une "journée typique"? Combien de temps dédiez vous par jour ou par semaine à votre participation sur Internet?
Je gère mon temps du mieux que je peux, c'est-à-dire tant bien que mal. Je n’ai pas de journée typique, mais j’établis une grille, un planning, sur lequel je prévois les dates de publication de mes articles sur plusieurs mois et que j’essaie de suivre. J’essaie d’être méthodique, de distinguer l’important de l’urgent, de définir des priorités, surtout depuis que je travaille en librairie. Cela prend énormément de temps, entre la lecture d’un livre, l’écoute d’un album ou de plusieurs, les notes que je prends, la rédaction, la correction. Comme pour les autres travaux d’écriture, je laisse souvent reposer et je reprends jusqu’à trouver le bon mot. Et puis il y a les échanges avec Libfly, les auteurs, les maisons d’édition, les lecteurs, etc. Je dirais au bas mot entre 7 et 20 h par semaine.

Est-ce qu'il y a d'autres choses que vous croyez importantes de discuter pour comprendre votre rapport à des formes d'autopublication sur le Web que je ne vous ai pas demandé?
Je souhaiterais revenir sur la notion d’exigence qui est pour moi fondamentale et qui rejoint celles de responsabilité, d’autorité, de reconnaissance et de mérite. Ce sont en France des notions assez confuses et qui ont connu un certain un glissement ces dernières années. Il est devenu évident que la reconnaissance n’a plus rien à voir avec le mérite ou le talent. D'un côté, une bonne part des auteurs reconnus par la postérité ont eu recours à l’autopublication, tandis qu’une bonne part des auteurs les plus vantés aujourd’hui par l’édition traditionnelle sont totalement ineptes au regard des premiers. Au-delà de cette notion de reconnaissance il n’a jamais été aussi facile de lire comme de publier. Mais pouvoir n’est pas devoir et il demeure difficile de prévoir quel modèle, quelles œuvres, feront autorité demain. C’est à l’auteur comme au lecteur de faire preuve d’exigence, de rester ouvert aux opportunités et de savoir se dégager dans le même temps des sollicitations.

Je travaille sur ma thèse doctorale et quelques articles académiques. Seriez-vous d'accord si je cite vos propos dans ces travaux? Si oui, comment voudriez-vous que je vous identifie: par votre nom, un pseudo, ou un descriptif général (par exemple, "un blogueur" ou "un contributeur de Libfly")?
Par mon nom. Je m’étais posé la question pour mon blog : j’avais plusieurs titres et concepts qui me plaisaient bien. Après quelques recherches et un peu de réflexion, j’ai trouvé plus logique de réunir mes travaux sous mon nom, parce que l’idée était de me faire un nom justement, et pas de me disperser dans un projet supplémentaire. J’ai créé un logo, un personnage, un concept en quelque sorte. Blogueur, contributeur de Libfly, auteur, libraire, et bien d’autres choses encore : tout cela fait partie d’une identité réunie autour d’un nom.

Propos d’Eric Darsan,
recueillis par Ignacio Siles 
http://isiles.org

jeudi 7 juin 2012

À travers bois, Una McCormack


« Ne vous écartez pas du droit chemin » : néanmoins, parce que l’aventure n’est pas au bout, mais bien au détour de celui-ci, voici une injonction que ni le Seigneur du Temps ni ses acolytes ne suivront dans ce récit qui tient à la fois du conte et du fait divers.

Un soir d’automne, le journal de 22h, la fermeture d’une auberge. Deux  jeunes filles sont portées disparues, l’une 
pendant la Grande Guerre en compagnie de Rory , l'autre de nos jours, recherchée par Amy et par un Docteur en garde à vue. Près d’un siècle d’intervalle et cependant toujours la même histoire, la nuit qui guette, la peur de ce qui erre à travers bois, peut-être à la recherche d’une nouvelle proie.


L’auberge du Prince-Renard devenu pub, de la forêt que les hommes et leurs chemins évitent scrupuleusement, des gens qui disparaissent tous les cinquante ans : il n’en faut pas plus pour que deux journalistes, Jess et Charlie, l’un vedette, l’autre en passe de l’être, s’emparent de ces affaires aussi mystérieuses que prometteuses, que l’on devine liées et que l’on suit au gré de récits qui alternent entre le présent et le passé en attendant de les voir se rejoindre.

Le fantastique n’est pas loin, et le Docteur non plus. L’inspecteur Gordon Galoway en convient d’ailleurs aisément, qui le détient comme suspect. Et c’est peu dire que ses propos ne contribuent pas à l’innocenter. Sans parler de ses compagnons, plus « docteurisés » que jamais et pour qui « effrayant » est devenu synonyme de « merveilleux » au point de paraître aux yeux des étrangers bien plus inquiétants encore que leur mentor même si, à en croire Amy, « la seule personne que Rory aurait pu effrayer c’était lui-même ».   

Pour autant il y a une raison à ces mises en garde formulées ou non, un savoir ancien, oublié, au sujet d’une créature. Aussi, et ce n’est pas faute de le répéter, « Se séparer est toujours une très mauvaise idée, la contredit la jeune Écossaise. Vous ne regardez jamais de séries télé ? » déclare Amy aux nouveaux venus. Et cependant, nos trois amis se retrouvent une nouvelle fois séparés. Et une fois encore victimes de la désorientation, es lieux, le temps et la mémoire leurs jouent des tours, où les chemins mêmes doivent emprunter des détours pour éviter de voir la vérité en face.

Après Le Dragon du Roi que nous avons pu découvrir la dernière fois, Una McCormack signe ici un second roman à l’atmosphère convaincante, quoique très différente, au récit bien amené autant que bien mené et au vocabulaire par moment étonnamment précieux (entre nature « vulpine » et lumière « diaprée »). Et si à mi-chemin l’intrigue tourne parfois un peu en rond, l’ensemble constitue un jeu de piste intéressant, qui comporte sa part d’énigmes, de casse-têtes, de théories astucieuses sur les voyages dans l’espace et le temps, d’ingénieuses trouvailles comme celles de ces photos prises dans l’antiquité, des références à H.G. Wells mais aussi et surtout aux contes de fées, défaits par et pour nos héros, une fois n'est pas coutume, le temps d'une aventure en compagnie du Docteur.

La Lune du Chasseur, prochain et septième roman dérivé de la série traduit en français s’inscrira malgré son titre dans un registre très différent. Sa sortie est prévue pour le 22 juin. En attendant vous pouvez retrouver ces articles concernant les romans, mais aussi la série dans la rubrique dédiée de ce blog mais aussi sur les excellents sites de référence que sont Le Galion des EToiles et Unification France qui me font depuis quelques mois déjà le plaisir et l’honneur de les relayer  et  que je tiens à remercier, de même que les éditions Milady sans lesquelles ces aventures n’auraient pas lieu d’être, et sur Le blog desquelles vous pouvez retrouver toutes les infos et sorties et bien d'autres choses, évidemment.        

vendredi 1 juin 2012

L’Affinité des traces, Gérald Tenenbaum


Après Elvire et Jeremy de Pierre de Vilno à la rentrée, La Conversation de Jean d’Ormesson, et La laïcité de Jean Glavany à l'occasion de la campagne électorale, j'ai le plaisir de vous présenter, plus d’un mois après sa sortie mais reçu bien en amont, le dernier né des Editions Héloïse d’Ormesson - que je tiens à remercier, ainsi que Libly – intitulé L’Affinité des traces.     

Si je refais ainsi le chemin qui m’a mené à cet ouvrage, c’est parce qu’il s’agit précisément de la démarche de Gérald Tenenbaum dans ce roman qui porte en exergue cette citation de René Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ». Mais aussi parce que, ce faisant, il se rattache également à ce que j’appellerais une littérature du désert que nous avons pu aborder précédemment avec l’opération un éditeur se livre spécial Maghreb.

Comme dans La marche de l’incertitude de Yamen Manai, nous retrouvons d’abord le récit de destins qui se croisent, se rejoignent, sans que l’on puisse d’emblée établir un lien entre eux. Guidés par l’accroche ( « Si loin, si proche » ), après une légère traversée du désert où nous découvrons Talyat et les siens, l’on se retrouve ainsi projeté en arrière, dans l’espace et le temps, à suivre sur une cinquantaine de pages l’histoire de Judith, jeune orpheline de la Shoah qui, en pleine guerre d’Algérie, va fuir Paris et la froideur d’un mariage arrangé pour celle de l’armée et la chaleur du Sahara. Or, si à cet égard la part historique et sociologique est fortement présente et fort bien documentée comme en témoignent les remerciements de fin, sa richesse succombe progressivement devant le mouvement des mots.               

Comme dans Cinq Fragments du désert de Rachid Boudjedra nous retrouvons ensuite et en effet cet indéniable sens du phrasé qui appelle à l’oral et à sa tradition fantastique, exotique, chatoyante à l’excès ( « la nuit est opale et talismanique » ) qui n’hésite pas à s’enrouler sur elle-même dans une transe hypnotique quasi asyntaxique ( « palpitant de la vie qui palpite en elle » ) pour imposer le silence que son chant nécessite. Là encore, le désert est personnifié, qui possède son propre mouvement, ses cycles, ses rythmes et sa musique que Tenenbaum, par ailleurs professeur de mathématiques, et à l’instar de Borodine évoqué précédemment, saisit parfaitement.

Comme : c’est aussi le nom qui va être donné à l’héroïne qui, entre deux pays, deux croyances, deux cultures, « deux livres compagnons, Le Petit Prince et Bonjour tristesse », va finalement se retrouver dans la féminité d’une autre, y reconnaître « le manque, l’absence et la perte » qui sont aussi ses attributs, et rejoindre sa tribu, entraînant à sa suite un lecteur peu amène à l’égard de ces fiers Berbères préférant la mort à la compagnie de leurs anciens esclaves mais pactisant avec les militaires chargés des essais nucléaires. De la même façon, devant la richesse de l’expression l’on se trouve comme amené à choisir entre le sens et le son. Et, quand la réalité se rappelle à nous, ce n’est jamais que par l’irruption du serpent, animal mythique, ou le biais de l’armée, cette grande muette, qui ne sait opposer au silence et aux gutturales qu’un langage à base d’acronymes.
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Et pourtant c’est cette « ineffable affinité des traces » qui fait du roman de Gérald Tenenbaum une œuvre à part, un roman pas comme les autres où l’autre est toujours présent jusque dans son absence, dans son indéniable différence, dans son indépassable étrangeté. Un roman qui, à l’image du désert, trop mouvant pour se laisser saisir, à la fois hermétique et ouvert à tous vents, demeure un lieu de mystères, de ceux qui nécessitent d’être initié à la symbolique par un rite de passage qui rend impossible tout retour en arrière.