mardi 25 décembre 2012

Gaston Lagaffe, L’intégrale 3/3

Comme annoncé précédemment, les toutes dernières parutions de la série des Gaston marque un ralentissement du rythme de production jusqu’ici annuel de Franquin que l’on a prétendu, de fait, en déclin.


Gaston N°13, Lagaffe mérite des baffes : Paru en 1979, ce volume, néanmoins dans la lignée des précédents, rappelle cependant un peu les albums composites par sa configuration, avec en son centre le compte rendu imagé d’un match de foot, ou encore cette page délirante, aux trois-quart de l’album, toute entière consacrée au fameux n°5 dit « album fantôme » expliqué par Prunelle par la réédition des 5 petits premiers « à l’italienne » qui en donnèrent 3 grands, complétés par un R4. Même si les avis sont plus partagés, Franquin étant occupé à d’autres projets, cela reste du bon Gaston, avec plein de Mesmaeker et d’invention(s) , pour le plus grand (dé)plaisir de celui-ci, qui ne semble pas se lasser cependant, et dont on ne se lasse pas non plus, évidemment.

Gaston N°14, La saga des gaffes : « Quatorze ! Mais ils n’ont pas d’album 5 ! »rappelle Prunelle en page de garde. Mais c’est aussi pour ça qu’on l’aime ce Gaston qui n’en finit pas d’évoluer et de s’affirmer. Cet album, paru en 1982, marque ainsi un début d’engagement qui prolonge ses rapports à l’autorité mais surtout à l'agent Longtarin auquel plus du tiers des gags est consacré avec cette guerre des parcmètres. Gaston, à moto, en lit, en voiture ou à vélo, manifeste pour les espaces verts, pour Greenpeace et va jusqu’à bombarder un baleinier. Reste que, de la réalité au rêve d’une autre société, l’avenir de Gaston se trouve dans les bureaux de la rédaction et dans le courrier, qui nous réserve à cette occasion une fin en apothéose.

Gaston N°0, Gaffes et gadgets : Publié seulement en 1985 cet album complète la série des Rééditions des originaux. Il comprend essentiellement des inédits qui alternent avec des extraitts du journal de Spirou ainsi que du tout premier mini album introuvable de 1960 intitulé Gaston. Gaston y est présenté comme un personnage tiers à Spirou et Fantasio à qui il déclare ne pas savoir qui l’a envoyé travailler…ni comment. Individu naïf, béat, aux bras ballants, baillant, braillant, flemmard et anticonformiste, à la fois bien dans son époque, toujours à la traîne, et, dans le même temps, en avance sur son temps. Envahissant, attachant, et gaffeur bien évidemment, tel est ce Gaston avec lequel cet album nous invite à nous familiariser, entre ses rapports avec Fantasio et ses (fausses) bonnes idées.

Gaston R5, Le lourd passé de lagaffe : 1985 voit la sortie de Retour vers le futur au cinéma, et le retour de Gaston avec la sortie du tome dit 0 dans leslibrairies suivi dès 1986 par cet album R5 qui met à demi fin au mythe du N°5 manquant. Un doigt accusateur, un œil inquisiteur : le ton est donné et donnera lieu à un panorama des gags les plus divers qui soit. Aucune récurrence cette fois si ce n’est cette série d’articles « Gaston (en vacances) a inventé » qui offre un panel de détournements d’objets et jeux de mots succulent, de la cloche à fromage, au frein à disque, mais également cette série de publicités pour la limonade « Orange Piedboeuf ». Un bon album qui se situe parfaitement dans l’(e dés)ordre des parutions.

Gaston N°15, Gaffe à Lagaffe : Quatorze ans se sont écoulés depuis le précédent lorsque sort, en 1996 le dernier album du vivant de Franquin, qui nous quittera l’année suivante et qui, depuis un moment déjà, ne réalise plus que quelques planches par-ci par-là. De fait nous retrouvons ici tous les formats, en demi ou pleine page, parfois même sur deux, caractère propre aux albums de composition. Mais surtout, ce qui fait tout le charme de ce volume, de très belles planches inédites dont certaines extrêmement soignées avec un travail de couleur et de mise en scène vraiment poussé. Somme toute l’intérêt esthétique l’emporte ici, et repose sur le très beau travail d’un nouvel éditeur qui s’en est donné à cœur joie en publiant qui plus est une jolie série limitée.

Gaston N°19 : Ce dernier tome, qui termine la nouvelle série dite « définitive » parue en 1999 pour les 40 ans de Gaston, se trouve également compléter cette dite « classique ». A l’égal du n°15 il est constitué d’inédits et planches concernant ici des gags circonstanciés et publicitaires notamment pour des piles et qui effectivement aurait fait tâche dans les précédents. Conçu par les éditions Dupuis il se termine un peu tristement, même s’il s’agit encore d’un pied de nez à l’autorité, sur une planche inachevée retrouvée après la mort de Franquin, où Gaston et Jules à bord de la Fiat tentent de semer l’agent Longtarin qui les poursuit à vélo, puis l'ambulance elle-même qui emporte celui-ci, avant que Gaston ne lui tire sa révérence dans un dernier dessin.

Franquin, qui se déclarait frusté par le sérieux et le manque d’invention de son époque, disait aussi y remédier en quelque sorte par Gaston interposé. Il y parviendra si bien que Monsieur de Mesmaeker, le vrai, (qui devait son nom, son allure et sa fonction au père de Jidéhem) eu de plus en plus de mal à signer ses contrats ! Mais il laisse surtout une série au caractère entier qui a marqué et marquera encore plusieurs générations, pour peu qu’on y fasse gaffe !

Que vous soyez de ceux-là ou non il ne me reste qu'à vous souhaiter une très bonne fin et un très bon début d'année à l'occasion desquels vous prendrez, à n'en pas douter et à l'égal de Gaston, de bonnes résolutions ! M’enfin !

mercredi 19 décembre 2012

Le Prince, Machiavel, nouvelle traduction augmentée


J’ai le plaisir et l’honneur de vous présenter aujourd’hui Le Prince de Nicolas de Machiavel, un ouvrage de fonds en sciences humaines que j’avais déjà eu l’occasion, et que je continue, de mettre en avant à la librairie, jusqu’ici chez Pocket et dorénavant dans cette toute dernière (et désormais meilleure) traduction parue le 25 octobre dernier aux éditions du Nouveau Monde dont la devise est de contribuer  à « comprendre le monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain ».
Ce volume, conçu par des érudits, accessible, passionnant, superbement illustré, constitue une grande réussite et vous propose une plongée dans l’univers de l’auteur, des principautés, et de la Renaissance. 


Le propos est accompagné d'un fonds iconographique choisi par Antonella Fenech Kroke, historienne de l’art dont les travaux portent sur « l’efficacité politique des productions artistiques » - des œuvres de maîtres comme Michel-Ange, Léonard de Vinci ou encore Giorgio Vasari qui reflètent la richesse mais aussi la violente et farouche ingéniosité de l’époque dans tous les domaines - et précédé d’une longue introduction qui retrace l’élaboration, la réception, les traductions du chef-d’œuvre de Machiavel.

Autodidacte, fils d’un petit notable passionné par les lettres, puisant son instruction chez les auteurs romains plutôt que chez les grecs, Nicolas Machiavel entre en politique après la chute des Médicis. Messager des grands il apprend alors auprès d’eux « l’art de l’Etat »

Fort de ce savoir et de cette expérience Machiavel rédige son ouvrage dans l’urgence, en 1513 - après avoir subi la prison, la torture, et échappé à l’exécution suite au retour des Médicis - dans l'espoir d’un souverain qui par sa virtù saura triompher de la fortune et restaurer la grandeur de l’Italie mais surtout les valeurs de la République, ce qui explique que Le Prince s’intitulait initialement De principatibus, et portait sur le maintient des Etats plutôt que sur la figure du chef comme l’on tendrait trop aisément à le présupposer. 

Une œuvre et un auteur qui par conséquent ne peuvent être que mal lus sous l’angle de la morale, et justifier toutes les extrémités en l’absence de celle-ci, à l’instar du Par-delà bien et mal de Nietzsche qui cité très justement en exergue et évoquant Machiavel, partage avec lui ce contraste : « une pensée soutenue, difficile, dure, dangereuse et un rythme galopant, d’une bonne humeur endiablée ». A ce titre la présente traduction, brillante et inédite, œuvre de Jacqueline Risset qui s’était déjà penché sur La Divine Comédie de Dante, restitue à merveille la langue de l’auteur, son rythme et sa fulgurance.

 Surtout elle réintroduit le terme de principat – présente sous le terme de principauté dans la traduction de Paul Veyne chez Folio et de monarchie dans celles de Christian Bec chez Pocket et d’Yves Lévy chez Gallimard – et la notion de virtù, absente de toutes. Aux vingt-six parties originellement choisies par Machiavel, cette édition ajoute des entrées, au nombre de douze, qui balisent, introduisent, éclairent celles-ci, parmi lesquelles Typologie des EtatsVertus princières ou encore Bons et mauvais conseillers.

 Au reste le contenu demeure le même, qui traite des moyens sans jamais en faire une fin, de la force comme pis aller, de la valeur du prince et de l’amour qu’il doit inspirer, de ce qu’il faudrait dans l’absolu et de ce que l’on doit bien souvent en réalité. Ainsi n’est-il « ni le bréviaire de la tyrannie, ni le manifeste crypté des républicains » mais s’adresse-t-il simplement au souverain éclairé, soucieux du bien commun et conscient de sa responsabilité mais, de ce fait, capable de faire montre de virtuosité plutôt que de vertu, quitte à sacrifier cette dernière en cas de nécessité. 

Une leçon magistrale qui, 500 ans après sa rédaction, continue d’éclairer l’actualité et d’inspirer les puissants comme leurs adversaires, ou du moins le devrait. Ainsi des mercenaires dont il faut se garder, faute de les voir se livrer à maintes exactions (les Balkans et l'Afghanistan l'ont prouvés récemment). Un livre qui pose également la question de la reproduction, de la diffusion et de la postérité des œuvres culturelles puisqu’il fut mis à  l’Index dès 1559 par l’Inquisition et ne survécu que grâce à la copie et au marché noir. 

En somme un livre indispensable, tout simplement, à (re)découvrir et à offrir sans modération à l’occasion des fêtes et pour bien commencer l'année.

Pour célébrer cet évènement, 
en ce moment pour un Prince acheté…un prince (biscuit) offert ! 
Demandez-le à votre libraire ! 
Une offre originale et conviviale valable uniquement à la librairie Virgin des Champs Elysées !    

Parce qu’à Virgin on peut mettre en avant des ouvrages de fonds sans se prendre trop au sérieux pour autant, et que je vous ai apporté des biscuits. Puis les biscuits c’est tellement bon, bien que les livres soient plus présentables, surtout quand il s’agit d’une nouvelle et brillante traduction comme celle-ci. Et pour que ça puisse durer vous pouvez aussi signer la pétition ici : http://www.change.org/SauvonsVirgin

jeudi 13 décembre 2012

L'Âge d'homme, Michel Leiris

Leiris a 34 ans et vient de terminer une psychanalyse au moment où il commence à écrire L'Âge d'homme.

Après avoir décrit certains traits de son physique et de son comportement, il entreprend d’esquisser ce qu’il nomme une « métaphysique de l’enfance » en rassemblant les faits qui ont jalonné jusqu'alors son existence.

En posant la question du rapport entre idée et image, souvenir et imagination, il mesure combien l’influence d’une statuette, d’une gravure, d’un évènement, si anodin soit-il, peut influencer la conscience et modeler durablement la perception.

Cette minutie va révéler ses aspirations aussi bien que ses obsessions, qu’il expose en même temps qu’il explore par le biais de thématiques. Son approche du corps, de la vieillesse et de la mort, de l’infini et du fini, du tragique et de l’antique, du mythologique en somme, va s’axer autour de deux figures de femmes : Lucrèce et Judith.

Ces figures, qui constituent en réalité des archétypes, il va les trouver incarnées en Kay et, après avoir introduit une caractérisation jusque là absente du récit, parvenir à les définir : « Je reste prisonnier de cette alternative : le monde, objet réel, qui me domine et me dévore (telle Judith) par la souffrance et par la peur, ou bien le monde, pur phantasme, qui se dissout entre mes mains, que je détruis (telle Lucrèce poignardée) sans jamais parvenir à le posséder. »

Il cherche alors le moyen de se tenir debout face à la l’humaine condition qui est la sienne « comme devant le taureau se tient le matador ». Ce moyen ce sera l'écriture qui, seule, peut lui permettre de se libérer mais qui, dans le même temps, ravive par la confession la culpabilité née de l'Œdipe et de l'éducation et, avec elle, le désir d'être puni ou absous. Ainsi cette mise à nu se termine-t-elle sur un rêve ambigu où il conseille de se faire un mur « à l'aide du vêtement ».

Dans l’introduction de la présente édition, intitulée « De la littérature considérée comme une tauromachie », tentant d’éclaircir son projet Leiris déclare « faire un livre qui soit un acte, tel est en gros le but qui m’apparut quand j’écrivis L'Âge d'homme » c'est-à-dire « mettre en lumière certaines choses pour soi en même temps qu’on les rend communicables à autrui ». 

Dix ans après, avec le temps et la guerre, c'est ce désir d'être « authentique » qui prévaudra et qu'il poursuivra dans les quatre tomes de la Règle du jeu. L'Âge d'homme est un livre essentiel pour aborder et comprendre l'œuvre de Leiris en particulier, mais aussi, plus généralement, pour saisir les enjeux de l'introspection et la dimension cathartique de l'écriture autobiographique.

vendredi 7 décembre 2012

Exercices de style, Raymond Queneau


Publié dès 1947, Exercices de style est très certainement l’ouvrage le plus connu de Raymond Queneau, et celui qui, la plupart du temps, nous l’aura fait connaître. Très souvent enseigné, parfois imité, jamais égalé, il lui aurait été inspiré par l’Art de la fugue de Bach à l’occasion d’un concert auquel il aurait assisté avec Michel Leiris dont je vous parlerai très prochainement.  

Ce n'est toutefois que treize ans plus tard, en 1960, qu'il fondera avec François Le Lionnais, l’OuLiPo - Ouvroir de Littérature Potentielle – définissant ses membres comme « des rats qui ont à construire le labyrinthe dont ils se proposent de sortir » parmi lesquels Georges Perec s’illustrera avec talent. 


Le principe - reprendre la même histoire 99 et de 99 façons différentes - illustre tant la virtuosité de son auteur que la richesse de la langue français et les perspectives de création ouvertes par l’usage de la contrainte. 


Voici, pour ceux qui ne la connaîtraient pas, l’histoire en question, selon la présentation de l’éditeur (et qui, n’apparaissant pas à l’intérieur de l’ouvrage pourrait, entre nous, faire figure d’un centième exercice que nous pourrions intituler, par exemple, quatrième de couverture) : « Le narrateur rencontre, dans un bus, un jeune homme au long cou, coiffé d’un chapeau orné d’une tresse au lieu d’un ruban. Le jeune homme change quelques mots assez vifs avec un autre voyageur, puis va s’asseoir à une place devenue libre. Un peu plus tard, le narrateur rencontre le même jeune homme en grande conversation avec un ami qui lui conseille de faire remonter le bouton supérieur de son pardessus. »

L'action, bien que - et parce que - banale, permet une multitude de variations et donc de points de vue et de détails qui font que l'on ne s'ennuie jamais, au point d'en oublier qu'il s'agit de la même histoire. Pour ceux qui seraient encore sceptiques, voici les premiers de ces 99 « styles » abordés et qui peuvent en inspirer d’autres : « Notations, En partie double, Litotes, Métaphoriquement, Rétrograde, Surprises, Rêve, Pronostications, Synchyses, L'arc-en-ciel, Logo-rallye, Hésitations, Précisions, Le côté subjectif, Autre subjectivité, Récit. »


La démarche elle-même fera d'ailleurs des émules, notamment en bandes dessinées, avec l’OuBaPo (Ouvroir de Bande dessinée Potentielle) dont Lewis Trondheim sera l’un des principaux fondateurs en 1992. Matt Madden, un autre dessinateur, réalisera en 2005 l'adaptation dessinée des Exercices, alliant ainsi les recherches des deux groupes au travers de ce livre précurseur qui, reconnaissons-le, s'y prête merveilleusement bien.