mardi 11 juin 2013

Le Mystère du Pont Gustave Flaubert, Pierre Thiry


Après Ramsès au pays des points virgules puis Isidore Tiperanole et les trois lapins de Montceau-les-Mines, voici enfin le troisième ouvrage de Pierre Thiry que nous évoquions déjà lors de son interview voilà près d’un an et demi. 

Sorti en décembre dernier, Le Mystère du Pont Gustave Flaubert c’est d’abord l’histoire d’un vélo volé, celui d’un commissaire devant assurer la sécurité de l’édifice en 2017 durant l’Armada de Rouen, vaste rassemblement de voiliers qui se déroule tous les quatre ans, et auquel vous pouvez assister en ce moment même, du 6 au 16 juin 2013. 


Jules Kostelo savoure paisiblement les Trois Contes de Flaubert, « romancier rouennais » auquel le pont du même nom rend hommage, lorsque l’enquête lui est confiée. Mais la véritable affaire qui va l’occuper est celle de cet opéra inconnu qui doit être donné à cette occasion et que l’on attribue à Flaubert lui-même ainsi qu’à un certain Bottesini. Ce mystère suffit à lancer ce détective privé poète et mélomane au « formidable esprit de déduction » dans une folle enquête avec l’aide de sa compagne Salammbô, conservatrice en médiathèque. De Rouen à Carthage en passant par les Etats-Unis, la Martinique et le Mexique, le mystère autour de ces personnages va se nouer et se dénouer tout au long d'une dizaine de chapitres suivis d’une longue chronologie retraçant l’histoire du pont ainsi que des différents protagonistes et œuvres qui jalonnent le roman.

Avec Le Mystère du Pont Gustave Flaubert, Pierre Thiry signe ici un roman dense, copieusement documenté, mêlant habilement l’ancien et le nouveau, la petite et la grande histoire, le rêve et la réalité au point  de ne plus pouvoir les distinguer, les parties les plus historiques et les plus factuelles étant aussi les plus imaginaires. Le Mystère se présente ainsi comme un ouvrage singulier, composite, où l’on se perdrait presque tant l’auteur, sans hésiter, semble vouloir conjuguer toutes les formes et toutes les histoires et les faire se rejoindre en son sein. Un « essai de roman » comme il s’en explique lui-même, avec quelques embardées du côté de la monographie, qui donnent un large aperçu de la correspondance de Flaubert par l’intermédiaire d’un certain Onésime Dubois, et de son mémoire universitaire sur Flaubert et la musique.

Car ces recherches sot aussi l’occasion de mettre en abîme celles réalisées par l’auteur lui-même ainsi que son propre univers. L’on retrouve ainsi les lieux, œuvres, auteurs, et héros de prédilection de Pierre Thiry. Rouen, évidemment, le café Ici & Ailleurs où Pierre a ses habitudes et ateliers d’écriture, Gustave Flaubert évidemment, Cervantès, Shakespeare ou Jules Verne mais aussi quelques personnages ici plus ou moins historiques comme Christophe Colomb et Napoléon, ou romanesque comme Stephen Dedalus et bien sûr Charles Hockolmess, l’étrange familier de Kostelo, un chat fantasque qui prend les rennes et l’entraîne en plein fantastique. Le Mystère du Pont Gustave Flaubert se donne d’abord à lire comme la construction savante d’un passionné de lecture qui aime les grandes architectures, de l’Ulysse de Joyce à La vie mode d’emploi de Perec, d’un amateur au sens noble du terme, c'est-à-dire d’un armateur, son hommage prenant parfois davantage l’allure d’une charge.  

Mais, parce que Pierre demeure un conteur davantage qu’un romancier, l’ensemble demeure toujours bon enfant. On retrouve ainsi l’univers érudit ludique et espiègle de ses précédentes publications  de même que le recours à un présentation aérée, à double interligne, dont on peut toutefois se demander si elle demeure encore pertinente, et ne risque pas de perdre davantage le lecteur, de même que l'idée de souligner certains passages. Ce serait oublier que c'est justement ce travail sur les mots mais aussi sur la typographie, la taille des caractères, les majuscules, la ponctuation - tous jeux de forme qui font aussi le fond de l’histoire - qui confèrent aussi à ce roman sympathique, rocambolesque, son charme particulier, auxquel s'ajoutent également un goût prononcé pour l’énonciation, la description, celle des images comme des sensations qui les accompagnent, ainsi qu'une réflexion sur la modernité et ses objets, ainsi de cet « Eloge du lave-vaisselle », improbable et solennel, qui rend l’homme au « bouillonnement de la société » et à ses « affinités électives ».

Aussi je tiens remercier une nouvelle fois Pierre pour l’envoi -à deux reprises - de cet ouvrage qui avait dérivé on ne sait où - Mystère ! - et qui est finalement arrivé à bon port. Et si jusqu'ici « Le pont levant de Rouen n’avait que peu marqué les esprits», qu' «Aucun romancier n’en avait fait un roman » c'est désormais chose faite. Un ouvrage marqué par le rythme et la musique et que Pierre, lui même violoncelliste, dédie à son frère, contrebassiste de jazz. En espérant que cela vous donne l’envie de découvrir plus avant l’œuvre de Gustave Flaubert, et celle de Pierre Thiry.

Vous pouvez retrouver Pierre Thiry sur son site, ainsi que sur sa page facebook et Le Mystère du Pont Gustave Flaubert sur sa page dédiée, en librairie, sur commande, ou encore au Café Librairie Ici & Ailleurs de Rouen