dimanche 21 décembre 2014

Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, Tom Gauld

Après The LP Collection, j'ai le plaisir de vous présenter Vous êtes tous jaloux de mon jetpack de Tom Gauld, second et dernier ouvrage reçu dans le cadre de la Voix des Indés, rentrée alternative organisée par Libfly qui met en avant l'édition indépendante et dont la troisième édition s'ouvre aux bibliothécaires et libraires. L'occasion également, après Le mot et le reste, de vous présenter les Editions 2024.


«Créer un catalogue de livres illustrés et de bandes dessinées, accompagner des démarches d’auteurs cohérentes, soigner la fabrication des livres, et construire des expositions qui permettent de rentrer dans l'univers de nos livres » : telles sont les ambitions d'Olivier Bron et Simon Liberman lorsqu’ils créent 2024 en 2010. Avec passion et curiosité ils réalisent depuis un travail d’édition ample et soigné sur des titres beaux et variés dans la forme comme dans le fond, des premiers albums de Gustave Doré aux dernières expérimentations de Guillaume Chauchat, jusqu’au flamboyant Quasar contre Pulsar de Lefèvre, Beauclair et Chaize, en passant par Jim Curious qui se lit avec des lunettes 3D. Des albums soigneusement conçus, cousus ou collés, le plus souvent cartonnés, aux dos parfois toilés et toujours de qualité qui forment un catalogue, une ligne éditoriale, une identité qui s’affirment au fil des ans.

Histoire courte : « Voulez-vous publier mes histoires courtes? » demande un petit personnage présentant ses feuillets. « Non. » lui répond un autre, assis derrière un bureau. Fin. Ainsi commence Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, et ainsi aurait pu se terminer l’aventure Tom Gauld si celui-ci n’officiait pas depuis huit ans pour The Guardian et plus récemment pour le New York Times, Buenaventura press, Drawn & quaterly pour finalement atterrir en 2024. Publié en France en août 2014, cet ouvrage se présente comme un petit recueil d'environ 150 strips non numérotés dans lequel on se perd, se reperd, et dont on se repaît sans fin. Un petit livre à la fois intelligent et drôle, logique et absurde, visionnaire et terre à terre, caustique et encaustique, réunissant somme toute, au gré d’autant de pages, tout ce qui passe souvent pour contraire.


L’on y retrouve ainsi le meilleur de l'humour britannique avec ses mèmes (comme cette « conspiration Shakespeare » qui n'est pas celle que l'on croît), son autodérision (« l'héroïne de livres pour enfants qui n'était pas orpheline ») et ses thèmes chers aux Monty Python (la « cuisine anglaise » avec le pudding, la religion avec « Inspecteur Dieu »), mais aussi la musique (du DIY et des nouvelles technologies avec « le grand critique de rock »), de la politique (sur le thatchérisme), de l'art contemporain, de l'histoire et de l’archéologie (qui posent de façon récurrente la question de la survie de la littérature et de la civilisation). Toutes choses qui, mêlées ici avec une bonne dose de second degré, d’absurde et d’espièglerie, constituent dans le même temps un excellent remède contre l'ethno, l'anthropo et le chronocentrisme.

Tous les arts sont abordés : l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, la photographie, la bande dessinée évidemment et même (dixième art par décision unilatérale et universelle de la Cour Suprême des Etats-Unis en 2012) le jeu vidéo (mettant en scène Rhett Butler, les sœurs Brontë ou les marais brumeux) ! Seule grande absente : la photographie, ce à quoi heureusement je remédie ici (en vous offrant quelques aperçus qui sont loin de rendre grâce au soin apporté à l’album). Mais c’est surtout aux lettres que Tom Gauld rend hommage, revisitant avec bonheur, esprit et ouverture les grands noms de la littérature : Joyce, Shakespeare, Hemingway, Beckett, ou encore Dan Brown et Dickens devenus eux-mêmes des personnages récurrents auxquels adviennent de folles and amazing adventures !


Jouant sur l'anachronisme et l'uchronie, Tom Gauld interroge et confronte ainsi sans relâche les genres (avec l'amour impossible entre la « créature littéraire complexe » et le « personnage de science-fiction » ou entre « le roman réaliste et expérimental ») et revisite les classiques à grands coups de voyage dans le temps (avec la question classique du meurtre d'Hitler), dans la lune ou dans une « utopie futuriste ». Une fantastique traversée qui nous donne l’occasion de rencontrer tour à tour L’Homme invisible, Frankenstein, des extra-terrestres et des robots, et de mesurer l’impact de l’union dystopique et (très) épisodique de la science et de la religion ou de la grève des automates.

Enfin, en tant que lecteur, libraire et écrivain c’est avec bonheur que j’ai découvert la famille et les catégories d'écrivains (athée, torturé, fou ou grand) et retrouvé nos plaisanteries à travers les personnages du romancier indécis, les papiers de l'écrivain et leur classement, et surtout la « Police du roman ». (Elle existe ! Elle existe !) Sans parler de tous ces éléments absurdes et surprenants laissés à disposition pour la composition d’un roman : objets épiques, types de domestiques, maisons du futur, personnages améliorants ou encore scènes perdues dignes d’un magasin ou atelier d’écriture.


Mais il y a aussi ces autres strips, hors catégorie, ou plutôt qui constituent des catégories à eux seuls et qui, le plus souvent, s’inspirent de situations quotidiennes (comme, étonnamment, « le hibou et le matou qui n'avaient pas le pied marin »), des jeux de labyrinthes, liens et autres casse-têtes que l’on verrait avec plaisir figurer sur des boîtes de céréales et de drôles d'actualités devenues drôles pour l’occasion (« où devrais-je l'enterrer ? »). Et puis il y a tous ces objets plus étranges les uns que les autres, tel cet inénarrable cadeau de Noël idéal (mêlant toutes les qualités et de fait indéterminé/able). Enfin il y a la mystérieuse Boîte Mystérieuse et son comique de répétition.    

La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition qui l'amène à revenir deux fois. La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition qui font qu'on en parle encore à la fin de l'ouvrage lorsqu'un strip volant, sorte d'addend-erratum, au lieu d'invalider la qualité de l'édition, vient encore ajouter à sa virtuosité. Une édition qu’il convient enfin de détailler au regard du soin apporté à sa réalisation : une couverture cartonnée épaisse et rigide au dos toilé, imprimée en brillant sur fond mat, des pages de bon grammage cousues puis collées sur toile, un encrage et des couleurs soignées, le tout accompagné d’un petit feuillet comportant une jolie préface et un« dictionnaire gauldien » utile et désinvolte. Bref, tout ce qu’il faut pour faire de ce recueil un livre, une bande dessinée, un objet et un cadeau parfaits, incontournables et de référence (et qui fait d'ailleurs partie de la Sélection Officielle du Festival d’Angoulême).

A présent que Vous êtes tous jaloux de mon exemplaire, n'hésitez pas à vous procurer le vôtre et à l'offrir autour de vous sans modération pour Noël et les fêtes !

Quant à moi je vous retrouve l'année prochaine, c'est à dire tout prochainement avec, au programme de janvier, Ma rentrée littéraire, cette fois au lance-grenade ainsi que Glose de Juan José Saer aux éditions Le Tripode.

D’ici là je tiens une nouvelle fois à remercier Olivier Bron, Simon Liberman et les Editions 2024, Lucie, Anne, Libfly et la voie des Indés et vous souhaite un très joyeux Noël plein de bonheur, de livres et de jetpacks ainsi qu’une très belle année pleine de bonnes résolutions !

(Les illustrations de cet articles sont extraites de Vous êtes tous jaloux de mon jetpack 
©Tom Gauld et 2024)

jeudi 11 décembre 2014

Perpetuum Mobile, Paul Scheerbart

J'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui le Perpetuum Mobile de Paul Scheerbart, traduit de l'allemand par Odette Blavier, et sorti le 3 décembre chez Zones Sensibles, une très belle maison d'édition que j'avais eu le plaisir de découvrir en tant que libraire par le biais de la virtuose réédition de Flatland, et en tant qu'amateur de belles éditions et de sciences humaines avec le remarquable Marcher avec les dragons de Tim Ingold.

 

« Bijou d'intelligence », cet ouvrage d'une soixantaine de pages « à la fois très sérieux et très rigolo » révèle très vite ses qualités. Dès la préface, le ton est donné. Un vieil homme, dénonçant l'esprit de sérieux de ces « Messieurs les Physiciens » qui font « Autorité » entend, en remplaçant un biais par un autre, prouver que l'on peut inventer un mobile perpétuel, dit aussi Perpetuum Mobile. 

Selon lui, la loi de l'attraction terrestre l'emportant sur celle de la conservation de l'énergie, l'on doit pouvoir « transformer cette attraction en mouvement perpétuel » puisque « tout objet en repos exerce une poussée ». C'est alors qu'intervient l'auteur qui, affirmant y être parvenu après deux ans et demi et avoir publié le résultat de ses recherches, s'en félicite avec ce « Très cher Directeur de laboratoire » avant de nous en faire part avec le même allant, le même humour et la même ironie.

Tout commence en décembre 1907 lorsque le narrateur, tout à son imagination, s'invente « diverses petites histoires dans lesquelles se passerait quelque chose de nouveau », mettant en scène l'usage détourné et nouveau du canon, du ballon ou encore de la roue. Débute alors un travail de recherche dont on suit les développements par l'intermédiaire de schémas. Or, tandis que l'on croirait volontiers le mouvement perpétuel d'ores et déjà réalisé avec la figure 2, l'opposition présupposée de la communauté scientifique ainsi qu'une ambition démesurée l'amènent à proposer un nouveau modèle — qui, semble-t-il, condamne le premier qui cesse dès lors de se mouvoir, ce que ne tarde pas à confirmer sa réalisation — et à prolonger l'abstraction... jusqu'à Mars !

Evidemment ce n'est qu'un début. Tournant en rond, entre doute et conviction, reproduisant les mêmes schèmes et imaginant les applications les plus folles, l'auteur et narrateur se voit artiste et inventeur, ridiculisant les utopies par cette invention si terre à terre, le « perpé » résolvant tout, et tout un chacun possédant le sien dans un monde devenu entièrement « mobile ». Victime de son succès et débarrassée des besoins vitaux les plus essentiels, il craint seulement que l'humanité perde également sa faculté de penser et de comprendre ses écrits. Alors, pour y remédier, le démiurge se rêve mécène, « Tonton-Millions » ruinant les banques et l'industrie, réduisant la laborieuse fierté du travailleur à néant et finançant l'astronomie qui constitue pour lui « le meilleur de toute cette fantastique histoire de roues ». La politique, cette « affaire de boutique », le matérialisme, le militarisme et les patries ainsi devenus obsolètes, chacun ne s'occuperait plus que « de littérature, de technique, d'art et de sciences ».

Tour à tour découragé le manque de moyens et mû par ses promesses financières, enthousiasmé et apeuré par les conséquences de son projet, l'inventeur, qui reconnaît ne s'être « jamais beaucoup soucié des problèmes techniques », confie à d'autres ou reporte sans cesse sa réalisation. Obnubilé par « le sens des flèches », pestant quand le modèle réduit, ne répondant pas aux prévisions abstraites des schémas, se meut en sens inverse, il tente sans arrêt de sauver ses abstractions mises en péril par d'autres plus abstraites encore. « C'est assez difficile, et un rien épuisant, que d'imaginer semblable activité constructrice. On pourrait écrire quelques milliers de romans d'anticipation sur ce seul thème ». Et cependant, malgré l'inquiétude de sa femme face à leurs ennuis financiers, et pour notre plus grand plaisir, l'auteur ne se lasse pas d'écrire ses « histoires astrales » et « fantaisies d'avenir » qui constituent tout autant un laboratoire qu'une échappatoire, sauf lorsqu'il abandonne, avant de s'y remettre, son projet pour s'occuper d'un plus pressant concernant le « grand militarisme aérien ».


Car le Perpetuum Mobile, avant d'être un exercice de style, est d'abord une histoire vraie. Celle de Paul Scheerbart, dessinateur, humoriste et écrivain. Constamment endetté, ruiné et refusé pour ses positions antimilitariste comme son contemporain et concitoyen Robert Musil, il concentrera à la fin de sa vie toutes ses forces et tous ses espoirs dans l'invention d'un mobile perpétuel. C'est ce travail, publié en 1910 sous la forme d'un journal technique puis en 1951 dans Bizarre la revue des éditions Jean-Jacques Pauvert, que l'on retrouve aujourd'hui publié par Zones Sensibles. Hormis celui-ci seuls deux autres ouvrages, aux destinées opposées, ont connu la postérité au point d'être traduits. D'abord ses travaux concernant L'Architecture de Verre qui devaient inspirer Albert Speer. Puis L'Évolution du militarisme aérien et la dissolution des infanteries, forteresses et flottes européennes, paru en 1909 et réédité chez Nilsane en 2008, dont l'auteur fait mention et dans lequel il prévoit « les conséquences possibles d'une guerre aérienne totale sur la civilisation occidentale ». En vain. Sans connaître ni richesse ni succès, il meurt un an après le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Et malgré tout jamais le Perpetuum ne se départit de son humour ni de son ironie, revenant sans cesse sur les « aspects comiques » et « drôles », sur le côté « marrant » du monde comme de sa quête qui se termine, peut-être en clin d'œil au Tractatus Philosophico-logicus de Wittgenstein, par une pirouette que je vous laisse découvrir. Et si l'on retrouve les préoccupations à la fois scientifiques et utopistes chères à Musil, cette recherche autodidacte, avec sa naïveté et ses échecs, permettent surtout à l'auteur de développer toute une prospective qui s'inscrit dans la droite ligne qui unit les fantaisies des siècles passés et le roman d'anticipation, de Jules Vernes à Barjavel, images d'un futur tel qu'on l'imaginait autrefois, révolu avant même d'être advenu. Mais, au-delà ses lubies, ses vues à la fois justes et plutôt réalises (« une nouvelle maison d'édition, aux capitaux gigantesques, ne pourrait favoriser que l'industrie du livre — et non ce qui est fait pour être lu ») rejoignent celles de ses contemporains, de celles d'Henry David Thoreau dans La vie sans principe, à celles d'Aldous Huxley dans l'Olivier en passant par celles de Jack London dans « Quiconque nourrit un homme devient son maître ».

Mais elles témoignent aussi de cette multidisciplinarité qui le caractérise, le rapproche également de Tolstoï, Skinner, Zweig ou encore et surtout de Musil, et fait de lui un humaniste plutôt qu'un spécialiste ou un utilitariste. Les études de théologie, de philosophie et d'art qu'il entreprend dans sa jeunesse, le menant à prendre du recul quant à l'importance de la planète jusqu'à énoncer dans son Perpetuum les prémices d'une mystique holiste, voire panthéiste, qui renaît à son époque avec Rudolf Steiner ou Teilhard de Chardin. Ainsi, s'il craint le malheur qui affecterait le plus grand nombre, cherchant à y surseoir par des moyens techniques, c'est aussi parce qu'il recherche son propre bonheur et qu'il le sait incompatible avec l'indifférence ou l'hostilité générale.

Et c'est peut-être cela la grande leçon de l'histoire, de la petite comme de la grande, cela l'utopie irréalisée, l'uchronie manquante, celle qui, prolongeant les expériences éducatives, culturelles et sociales de ses contemporains permettrait de sortir du modèle dystopique, économique, politique et policier dans lequel nous sommes englués depuis une centaine d'années (et que j'ai évoqué dernièrement avec Les Désarrois de l'élève Törless de Robert Musil, L'hémistiche du 11 novembre ou encore Il est de retour de Timur Vermes). Celle qu'il nous reste à construire avec plus d'esprit, d'invention, d'imagination et de légèreté aussi.




« En hommage à Paul Scheerbart et à son travail harassant, cette réédition est proposée avec un pop-up du mobile, à monter soi-même à l’intérieur du livre ». Fidèle à l'auteur au point de me voir, si ce n'est autant du moins comme lui, embarrassé par le montage pourtant simple, j'aurai le plaisir de vous en révéler les rouages lorsque je serai parvenu à le réaliser (le montage réalisé plus haut, ainsi que sa photo, sont l'œuvre de Zones sensibles). photo du montage en milieu d'article 

En attendant merci infiniment, pour la découverte de cet auteur, pour l'envoi ainsi que pour le travail réalisé sur ce merveilleux petit ouvrage, à Zones Sensibles, une maison indépendante qui a du cœur et de l'esprit comme le prouve leur catalogue et que vous pouvez également découvrir ici et  et dans lequel vous trouverez peut-être vous aussi votre bonheur à l'occasion des fêtes. 

Quant à moi, tandis que Noël approche, je vous retrouve tout prochainement avec la bande dessinée de Tom Gauld Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack, autre petite merveille d'intelligence, d'érudition, d'humour et d'édition publiée par 2024.

lundi 1 décembre 2014

Il est de retour, Timur Vermes

Il est de retour, c'est du moins ce qu'annonce Timur Vermes dans son roman paru en mai chez Belfond. « Prophétique » ? nous dit l'éditeur. Uchronique ? Dystopique ? Peut-être tout cela à la fois. 

De fait, tandis que je croyais pouvoir lire et parler de ce livre rapidement comme annoncé ici et , outre mon actualité, plusieurs facteurs m'ont amené à différer la publication : l'ambiguïté de l'ouvrage, l'indicible lié au personnage, son importance dans notre culture et dans le même temps l'anathème jeté qui expliquent la reductio ad hitlerum et tendent à prouver que les problèmes non résolus doivent sans cesse être reposés.

Alors bien entendu ce qui va suivre révèle — pour une fois — la suite de l'histoire. Mais qui ne la connaît pas la devine aisément. D'ailleurs l'ouvrage, dès la couverture, joue sur une connivence entre le lecteur et le personnage qui se retrouvent pour ainsi dire de mèche à travers celle qui seule figure sur la couverture au-dessus d'un titre en forme de moustache. Pourtant, par-delà l'image d'Epinal, il y a dans ce roman au moins quatre niveaux de lecture qui correspondent à autant d'Hitler : le personnage qui voit, l'acteur tel qu'on le perçoit, l'orateur tel qu'il est montré. Le problème c'est qu'entre le premier et le troisième H se cache un petit h que l'on ne découvre qu'à la fin : celui qui écrit. Or c'est bel et bien la somme de ces Hitler, ce HHhH, qui constitue et révèle son véritable danger ainsi que nous allons le voir.

Le personnage qui voit. Hitler, qui témoigne à la première personne, commence par faire ce constat amer : il ignore pourquoi le peuple l'a trahi et pourquoi il se retrouve là, perdu, au milieu d'un terrain vague. Son uniforme est un peu sale mais son esprit toujours aguerri, sa forme physique satisfaisante, sa discipline de fer, sa volonté entière et son regard pur. Il voit, ressent, constate et réfléchit plus vite et plus méthodiquement que quiconque. Plus simplement aussi, et selon sa propre logique, absurde et bornée, opposant à tout problème d'apparence complexe une solution finale évidente ou remettant celle-ci à plus tard lorsqu'elle ne lui vient pas instantanément. Et en premier lieu la question de savoir comment il a traversé le temps sans en porter les marques pour revenir aujourd'hui jusqu'à nous. Cette focalisation interne, cette entrée en matière directe, empathique, cette immersion sans précaution aucune, dans la tête de cet Hitler qui porte un regard naïf sur le monde, permet à l'auteur de le rendre sympathique et de dénoncer dans le même temps le monde dans lequel nous vivons en prenant directement le lecteur à témoin.

L'acteur tel qu'on le perçoit. Pris pour un acteur zélé pratiquant le method acting, Hitler est ainsi engagé comme faire-valoir dans une émission à succès dans laquelle des étrangers se moquent des étrangers. Grâce à son éloquence et à son sens de la répartie, il fait bientôt « fureur » et obtient son propre programme télévisé qui, devenu politique, s'accompagne d'un reportage illustrant les faits et méfaits de la société qu'il dénonce. Son cheval de bataille : dire « tout haut ce que les gens pensent tout bas », dénoncer les chauffards, la médiocrité de l'architecture, et surtout l'incompétence et l'irresponsabilité des tenants de la « social-démocratie » qui prive « l'honnête travailleur » du nécessaire et dilapide ses impôts. En retour nos contemporains font montre d'une certaine sympathie, tendresse, voire nostalgie, lui donnent du « mon Fürher » lui adressent des « Alors, monsieur ! De retour au pays ? » ou des saluts nazis à la dérobée. Alors, à son tour, il se veut rassurant, compréhensif, compatissant, afin de ne pas décourager les bonnes volontés en attendant de pouvoir parachever son œuvre.

L'orateur tel qu'il est montré. Ne pas montrer Hitler comme un monstre mais pourquoi il a pu être accepté à l'époque et comment il pourrait l'être à nouveau : tels sont les arguments de Timur Vermes pour expliquer son travail et le succès de celui-ci. Mais le travail de qui, et le succès de qui ? pourrait-on se demander. Car, outre que ce travail a déjà été réalisé ne serait-ce que par Eric-Emmanuel Schmitt dans La Part de l'Autre, ce n'est pas ici notre rapport au livre qui est interrogé mais celui à Hitler lui-même. La mécanique, rodée en quelque page, consiste à jouer systématiquement sur le malentendu entre le premier degré d'Hitler et le second de ses interlocuteurs. Très vite ce qui prête à rire, ce qui fait qu'Hitler n'est pas pris au sérieux, amène le lecteur, si ce n'est à s'identifier à lui, du moins à éprouver de la sympathie, pour finalement dénoncer avec lui le sort qui lui est fait et la sournoiserie du monde dans lequel nous vivons. Comme autrefois.

Le Hitler qui écrit. Le Hic justement c'est que cet Hitler victime, sans crédit, ni appui, ni argent, ni logement, et qui finalement triomphe des méchants n'est évidemment ni réel ni historique mais celui présenté par Hitler lui-même dans Mein Kampf. Et, si cela s'explique par l'un des multiples rebondissements du roman qui l'amène à le rédiger, cette mise en abîme participe à la confusion et s'explique également dans le fait que l'ouvrage est bien écrit et efficace uniquement parce que Timur Vermes ne s'est imprégné de l'original que dans le but de lui donner une suite. Si bien que, de la même façon que la chaîne de télévision du roman se considère comme inattaquable, l'auteur entend se dégager de toute responsabilité dans la mesure où ce n'est pas lui mais un Hitler fictif qui parle. Une posture par laquelle il se permet de stigmatiser non seulement l'archétype du boutiquier turc, ce « crétin d'immigré », mais également, et par leurs noms réels, tous les tenants actuels de la politique allemande, allant jusqu'à reprendre, sous le sous couvert de l'uchronie, l'injonction révisionniste : « Mais où est-il ce Führer mort ? Où gît-il ? Montrez-le-moi ! »

« Le diable est dans les détails », déclarait Nietzsche dont les écrits ont depuis sa mort alimenté aussi bien l'extrême droite que l'extrême gauche. Et ce sont bien évidemment ces « points de détails » qui sont importants, et qui disparaissent derrière l'évidence, le bon sens ou le cynisme de ce « guide ». Un « Führer » nouvelle vague qui justifie ses crimes par la nécessité et ne répète à qui veut l'entendre que « Les juifs ne sont pas un sujet de plaisanterie » que parce qu'il assume entièrement le sort qui leur a été fait sous ses ordres. De la même façon que Marine Le Pen n'a déclaré les chambres à gaz n'étaient pas de l'ordre du détail mais de la barbarie que pour mieux assumer toute l'histoire de France, même dans « ses moments de barbarie ». Ou de la même manière que Nicolas Sarkozy affirmait dans un lapsus devenu célèbre « qu'on ne fait pas n'importe quoi avec l'homme, qui n'est pas une marchandise comme les autres », révélant entre novlangue et doublepensée, le cynisme et l'utilitarisme qui prédominent aujourd'hui en politique.

« Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens. » déclare Huxley dans sa Préface au Meilleur des mondes, et ce essentiellement pour des questions d'efficacité. Mais, en vertu de ces mêmes considérations, il n'y a aucune raison pour qu'ils en diffèrent. Des circonstances économiques et sociales similaires à celles des années trente, une vision qui n'a « aucun besoin d'être modifiée ou adaptée à la dernière mode », un personnage présenté comme providentiel et le tour est joué : « Un Führer a été élu, alors qu'il n'avait jamais fait mystère de ses objectifs ». Et ce simplement parce que les « paradoxes immanents au système sous couvert d'idéaux nationaux-socialistes » n'ont pas été résolus, ni les intérêts du « grand capital » enrayés et que, sommes toutes, ce que dénonce aujourd'hui comme hier l'extrême droite avec un cynisme assumé constitue non une faille mais, comme autrefois, les conditions les plus sûres de son avènement. De la même façon, en rejouant sans l'analyser le jeu rhétorique d'Adolf Hitler à seule fin, ainsi qu'il l'avoue ailleurs, d'écrire une suite à son « best-seller » Mein Kampf, Timur Vermes aborde sans les poser des questions auxquelles il n'est pas en mesure de répondre, sans en mesurer les conséquences ni endosser les responsabilités de l'écrivain qu'il n'est pas.

« 10 millions d'exemplaires » : tel est le chiffre de vente de Mein Kampf et l'argument invoqué par l'éditeur fictif qui, en guise d'épilogue, commande au personnage un  « nouveau récit exhaustif de sa vision du monde » en ajoutant « Notre seule condition : il faut que ce soit la vérité ». Ce même argument vénal et fallacieux, et cette même ambiguïté ont poussé Belfond à sortir comme les autres l'artillerie lourde, et l'auteur à écrire ce roman et à participer à son adaptation, répondant lorsqu'on lui demandait récemment s'il ne se lassait pas de partager depuis quatre ans sa vie avec Hitler : « Oui… mais on est très bien payé. » Ainsi, quand Timur Vermes, journaliste promu auteur à succès, estime n'avoir fait que son travail en publiant son roman opportuniste en des temps où les extrêmes reprennent du poil de la bête et, qui plus est, l'année précédent l'entrée de Mein Kampf dans le domaine public ; j'espère avoir fait un tant soit peu le mien, à mon humble niveau, en vous conseillant, si vous lisez cet ouvrage, de le faire sans l'acheter et à la manière de Mein Kampf : avec du recul, et accompagné ce faisant d'un avertissement que j'ai tenté de rédiger avec cet article. Au moins vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.

vendredi 21 novembre 2014

The Dø, Shake Shook Shaken + Concert Stereolux de Nantes 13/11/2014

Voilà plus de deux ans depuis la découverte de leur précédent album (Both Ways Open Jaws) puis du premier (A Mouthful), que je souhaitais consacrer une chronique aux excellents Dan Levy et Olivia Merilahti qui composent The Dø. L'occasion m'est donnée aujourd'hui grâce à ce concert de la tournée du troisième album - sorti le 29 septembre sur le label Cinq7 et intitulé Shake Shook Shaken - auquel ma femme m'a gentiment invité et pour lequel nous avons effectué le déplacement jusqu'à Nantes. 

Et ce malgré mes doutes à l'écoute de cet album jugé de prime abord – un peu vite et à tort, je le reconnais, mea culpa – simpliste, et malgré l'annonce lapidaire de la séparation amoureuse du duo sur la page dédiée : « Ceci après une absence de trois années, due à la passion folle et torride que nous vécûmes, moi et la chanteuse, les déchirements et autres menaces de split qui s'ensuivirent, sa longue convalescence (moi ça va, je vous remercie) ». Alors info ou intox ? Désespoir, gueule de bois ou ecstasy ? Le duo infernal continuera-t-il de souffler le show et l'effroi ? Et pourquoi ces menottes discrètes sur la pochette ? Vous le découvrirez peut-être en lisant cet article qui, je l'espère, permettra de faire toute la lumière sur cette affaire à travers un enchaînement qui n'est ni tout à fait celui du concert, ni celui de l'album, mais à la fois chronique et review.

Pour commencer, de Las Aves qui jouait en première partie je ne dirai rien, sinon ce qu'ils annoncent eux-mêmes : « The Dodoz is dead † same Team /// different music» « laissant derrière eux un bien beau début ». Ceci dans l'espoir que leur dernier et excellent titre joué – le seul qui se distingue en réalité - puisse donner le ton à leurs futures compositions. Et aussi par respect pour The Dø ainsi que pour les défunts Dodoz que j'ai découvert à leurs débuts il y a dix ans et dont les mélodies m'ont hanté pendant tout ce set. Et si l'on conçoit qu'en dépit de leur succès les premiers n'aiment pas se répéter, l'on se demande pourquoi les seconds, malgré cette première partie et un meilleur encadrement, tiennent tant à repartir à zéro.

Cette parenthèse fermée, et tandis que le public rejoint la salle après avoir vidé ses premières bières au beau bar du Stéréolux, un écheveau de fil descend sur la scène tel un rideau d'eau, nous rappelant l'interview délirante (une fois n'est pas coutume) accordée il y a quelques années à 3ème gauche Tv dans laquelle Dan évoquait l'importance de la mise en scène, la possibilité d'une arrivée en hélicoptère et l'exigence de choix capillaires des musiciens. A moins qu'il s'agisse tout simplement d'un hommage aux feux cheveux longs et dorés d'Olivia troqués contre une coupe brune à la garçonne. Questionnements vite oubliés avec l'arrivée de la chanteuse qui exécute illico presto une ouverture solennelle dans une atmosphère quasi religieuse avec A Mess like this, morceau dont les grandes orgues appellent au recueillement avant de se refermer sur elles-mêmes, cercle infernal à l'intérieur duquel Olivia se demande comment ils en sont arrivés à un tel désordre.

Les titres suivants donnent le dø, le la et le ton selon trois composantes récurrentes : l'omniprésence de nappes synthétiques eigthies voire oldies d'une part, la majesté de cuivres qui évoquent un syndrome Woodkid d'autre part et, pour finir, la puissance de paroles qui sonnent comme autant d'invectives. Avec des envolées à la Björk sur Keeps your lips seal, entre rêve et réalité avec l'entêtant Going Through Walls où le public est appelé à scander le nom de la tournée, avec l'aérien et beau Lick my wounds ou encore avec Sparks et ses accents new wave. 

C'est par ce biais, par la référence, l'influence et l'amour du son que, derrière la lisibilité et par-delà l'énorme et apparent travail de production, surgit la virtuosité du duo moteur au coeur de ce quatuor qui semble avoir pris la ferme intention d'enflammer les dancefloors.


Miracles réalisés dès le début par Dan et Olivia qui tend les deux bras au rythme des percus en interrogeant son complice et ancien amant : « Do you really wanna back in time ? » Synthés minimalistes et sombres basses à la Kavinski. Jambe suspendue dans le vide pour la photo vers un Dan qui se défend en croisant ses baguettes dans un geste de vade retro. Et puis Opposite ways où Olivia entonne « Sorry about this » et s'entête, contrite et haletante, sur une musique dans tous ses états, passant avec une aisance contagieuse du funk à la soul, à la 8-bit et au jazz. Ou encore l'inédit Poppies qui « parle du diable et des champs de coquelicots » où Olivia prend la guitare pour une interprétation très rock qui tranche avec le reste.


Olivia dont les motifs et l'attitude martiale pourrait encore dérouter si elle ne dévoilait cependant leur jeu dès Trustful hands qui évoque la confiance et le chaos et surtout via l'enivrant, génial et survolté cocktail de Despair Hangover & Ectasy (Désespoir, Gueule de bois et extase (?)) où il est question de détruire, de décevoir et de continuer malgré tout à avancer. Une fois cette dés-intox accomplie il n'y a plus lieu de douter. Et c'est avec le très doux et très beau Nature will remain, avec Dan au clavier et leurs musiciens au choeur, que l'on comprend que l'harmonie peut parfois naître du chaos intérieur.


Pour couronner le tout, il y a toutes ces reprises des anciens albums qui interviennent après plusieurs rappels et montrent combien le groupe excelle à revisiter ses propres classiques, à explorer toutes les possibilités de leurs réalisations, à se renouveler à travers elles. Avec Slippery slope où la version live et son solo de saxo inégalable laisse la place à une version électro plus tribale, plus dense avec des cuivres et percussions qui rappellent TNPS (These New Puritans). Avec cette reprise lounge de On my shoulders aux violons planants s'achevant par quelques stances d'Unissasi Laulelet

Ou encore avec le très mélancolique Dust it off, avec Dan au clavier tandis qu'Olivia, progressivement, agite les doigts la main vers le haut, vers un piano imaginaire, pantin de bois ou bien de fer avant de s'immobiliser totalement. Et d'enchaîner à la batterie, puis au clavier, changeant de place avec Dan dans un brouhaha dense et une brume verte avant de disparaître de la scène comme enlevée par des extra-terrestres quand l'un d'entre eux survient, saurien en combinaison spatiale tandis que l'on s'extasie du génie barré d'Olivia.

Le concert se termine. Les dés sont jetés. Dan et Olivia aussi. Habités et théâtraux, ils aiment la scène autant que la musique, la connaissent comme ils se connaissent, et jouent sur la corde sensible de leur rupture annoncée comme d'un instrument bien rodé, ce qui a pour effet d'accentuer la portée des paroles sur lesquelles repose en vérité toute la scénographie. Ainsi, malgré l'attitude renfrognée ou belliqueuse d'Olivia, ses chorégraphies entre Kung-fu à la Kill Bill et postures basses de taï chi style chen, l'on ne peut s'empêcher de remarquer la dentelle qui dépasse de la combi et le travail de ciseleur sous la lisse et martiale architecture carrée. Cohérence du fond et de la forme qui met au premier plan le travail de création des deux acolytes de The Dø et leur amour de la musique qui font de chacun des membres du groupe celui d'une grande famille unie, « comme dø et dø font quatre », par la même passion. Quant à ceux qui sommeraient à The Dø de s'expliquer ASAP sur leur numéro, le duo ne manquerait pas de répondre à la manière de l'insaisissable Anita No OSEF, et ils auraient raison.

« Nous sommes des animaux sentimentaux / Nous sommes des criminels sous couverture / Nous étions censés créer deux, trois choses / Censés enfreindre les lois de la gravité » nous disent-ils dans Trustful Hands. Gageons qu'ils y sont parvenus une nouvelle fois. Et, tandis, que nous revenons de Nantes après avoir retrouvé le duo souriant, humble et gentil, signant avec plaisir leur dernier vinyle, Dan nous demandant si cela nous a plu, et Olivia riant lorsque Lou lui lance qu'elle est fan de sa combi, la tournée européenne de Shake Shook Shaken se poursuit en France jusqu'au 13 décembre avant un passage en Belgique et en Suisse. Des places sont encore disponibles, alors n'hésitez pas à les réserver au plus vite !

Merci une nouvelle fois à The DøDan et à Olivia pour leur musique toujours aussi géniale, leur sens du spectacle, leur sympathie et leur dédicace et merci à Lou, la femme de ma vie - qui vient de sortir un très joli blog intitulé Lou et les feuilles volantes que vous pouvez retrouver ici - pour ce week-end inoubliable !

lundi 10 novembre 2014

L'hémistiche du 11 novembre : une bibliographie éclair

Nous retrouvons aujourd'hui la seconde édition de cette rubrique rétrospective qui, après Ma rentrée littéraire au lance-pierres, vient fort à propos se glisser entre Les désarrois de l'élève Törless de Robert Musil et Il est de retour de Timur Vermes. L'occasion à travers d'anciennes chroniques inédites de respirer un peu, non à la manière de Foenkinos en écrivant une ligne sur deux,

mais pour prendre le temps, en rajouter un peu
commémorer à ma façon le centenaire
de la première guerre la veille de l'anniversaire
de cet armistice dont l'on nous rabat sans cesse
les oreilles sans jamais en tirer les leçons.

Plus sérieusement voici une série de quelques livres qui à mon sens éclairent le passé comme le présent (bien mieux que la pléthore de discours politiques qui ont mené à deux guerres mondiales et à celles que nous connaissons depuis) en se penchant sur les mécanismes qui régissent les rapports au pouvoir et à l'autorité.

D'abord Psychologie des foules de Gustave Le Bon, paru en 1895, aujourd'hui disponible chez PUF dans la collection Quadrige. Un ouvrage précurseur, toujours d’actualité, qui analyse l’origine, la constitution, les différents types de foule, explique comment la société évolue non par la raison des lois mais par la pression des mœurs et expose les moyens d’y surseoir. Un essai qui passe pour avoir inspiré tous les dictateurs du XXème siècle. A lire absolument.

Ensuite La part de l'autre, le célèbre roman d'Éric-Emmanuel Schmitt paru en 2001 chez Albin Michel. Adolf H. admis, Hitler recalé : sur ce postulat E.M.Schmitt explore en deux récits alternés ce qu'aurait pu être l'apprentissage humain de l'un et ce que fut le destin tragique de l'autre ainsi que leur répercussion sur l'Histoire. En fin d'ouvrage un journal d'écriture explore et éclaire le travail de l'auteur. Vivant et édifiant.


Puis Surveiller et punir de Michel Foucault paru en 1975 chez Gallimard. Dans cette oeuvre magistrale, Michel Foucault montre comment le système carcéral constitue non la marge mais le modèle des sociétés occidentales. Un livre indispensable pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Et, pour compléter cette approche, le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire dont je parlais ici.
Enfin L'humaine condition d'Hannah Arendt, publié chez Gallimard en 2012. Après Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt s’interroge sur l’action comme fondement de la résistance et de l’humaine condition. Un ouvrage brillant et profond qui fait le tour de la question en compilant ses principaux essais sur le sujet : La Condition de l'homme moderne, De la révolution, La Crise de la culture et, enfin, Du mensonge à la violence ainsi qu'un utile glossaire. Une référence en la matière.

Plus récent et plus ciblé, Les historiens de garde de William Blanc, Christophe Naudin et Aurore Chery. Un essai qui arbore les codes identitaires (couleurs, typographie et thèmes) d'un certain type d'ouvrages pour mieux les dénoncer. Produit par des historiens de profession, il prend le contre-pied de l’essentiel de la production actuellement destinée au grand public en proposant une démarche méthodique, distanciée et critique visant au mieux à éclairer, au moins à mettre en garde contre la prégnance des images d’Epinal et la tradition du « roman national »  développé par Lavisse, Maurras ou Bainville et poursuivi par Deutsch, Buisson ou encore Zemmour, partisans d'un pouvoir fort qui appellent en ce moment même à réhabiliter Vichy.

Face au révisionnisme latent, à l'incompétence et à l'inconséquence des responsables politiques, quelques ouvrages de base qui valent mieux que toutes les prises de position creuses sur le devoir de mémoire. Ainsi L'Histoire de France de Jean Carpentier et François Lebrun, plus communément appelé le Carpentier-Lebrun. Un ouvrage facile et précis conseillé aux étudiants d'Histoire de première année pour se réapproprier les grandes lignes de l’Histoire de France et corriger les lieux dits de l’enseignement primaire et secondaire. Un précis que l'on peut compléter par l'Histoire de l’Europe des mêmes auteurs, tout aussi précis et accessible quoiqu’un peu plus ardu que le précédent mais qui permet notamment de bien comprendre la construction de l’état-nation et ses répercussions.

Ensuite 3 minutes pour comprendre les 50 plus grandes théories politiques de Steven L. Taylor paru en 2012 au Courrier du Livre au sein d'une collection assez inégale. Un ouvrage axé sur les théories plutôt que sur les courants et qui présente les différents types de rapport au pouvoir, de la monarchie à la lutte des classes avant de s’attarder (toujours en 3 minutes) sur l’économie politique et les relations internationales. Un parti pris original et un panorama instructif agrémenté à chaque fois du profil d’un des ses penseur, d’Aristote à Ayn Rand en passant par John Locke et Karl Marx.

Enfin, spécialement pour ceux qui, à l'instar de notre ministre de l'inculture Fleur Pellerin, n'ont pas du tout le temps de lire : En 1 minute par jour L'histoire de France pour les Nuls de Jean-Joseph Julaud. Moins développé que la version complète avec laquelle François Hollande s'était vu photographié il y a quelques années, voici un calendrier perpétuel à spirales bourré d’histoires, de questions et autres commémorations dans l'ordre des jours mais le désordre des thèmes. Pour s’instruire sans y penser tout au long de l’année. Anecdotique mais néanmoins pas vain.

A cette liste non exhaustive évidemment, l'on peut ajouter d'autres ouvrages dont je vous ai déjà parlé, comme Le prince de Machiavel évidemment, W ou le souvenir d'enfance de Georges Perec, Trame d'enfance de Christa Wolf, mais aussi L'Essai sur l'art de ramper à l'usage des courtisans d'Holbach, La grève des électeurs d'Octave Mirbeau et même L'Homme simplifié de Jean-Michel Besnier. Enfin, d'autres encore, indispensables, que je vous invite pour l'heure à découvrir par vous-même, parmi lesquels Le discours de la servitude volontaire d'Etienne de la Boétie, L'Utopie de Thomas More, Le Panoptique de Jeremy Bentham sur lequel Foucault s'appuie en grande partie, À l'Ouest, rien de nouveau d'Erich Maria Remarque, Matin brun de Franck Pavloff,  L'Age des extrêmes d'Eric Hobsbawm, la biographie d'Adolf Hitler par Ian Kershaw et, à condition de garder le recul nécessaire à la lecture de ce livre, Mein Kampf sur lequel nous aurons l'occasion de revenir la prochaine fois à l'occasion de la chronique d'Il est de retour.

samedi 1 novembre 2014

Les désarrois de l'élève Törless, Robert Musil

Les désarrois de l'élève Törless de Robert Musil est un roman que j'envisageais de lire depuis près de dix ans sans savoir de quoi il s'agissait, découvert par hasard le week-end dernier et sauvé d'une pile de livres destinée à un troc dont nous sommes revenus les bras chargés de présents. Parmi les ouvrages retenus se trouvaient Personne ne sortira d'ici vivant, biographie de référence de Jim Morrison, Parle-leur de rois, de batailles et d'éléphants de Mathias Enard et, fort à propos, Le voleur dans la maison vide de Jean-François Revel dans lequel celui-ci se plaint de n'entendre jamais personne évoquer la découverte d'un classique qui aurait pu lui échapper quand chacun a son mot à dire sur les ouvrages qui font l'actualité sans toujours les avoir lus vraiment.


Comme pour m'amender d'avoir commis Ma rentrée littéraire au lance-pierres, (« en dépit de l'assurance du jugement » pour reprendre l'expression des auteurs de The LP Collection) j'ai dévoré en vingt-quatre heure plus une, décalage horaire aidant, le Törless et rédigé cette chronique. Et ce d'autant plus qu'elle fait curieusement écho à quelques ouvrages de fonds précédemment chroniqués parmi lesquels : L'Age d'homme de Leiris dont l'angle est relativement proche, le roman de Georges Perec W, qui est aussi le nom de l'école dans le roman de Musil, ou encore le Ferdydurke de Witold Gombrovicz. A la question abordée dans ceux-ci, de savoir ce qui se cache derrière la réalité objective des choses, subjective des conventions sociales, de l'identité et de savoir si l'on est fait par les autres ou par soi-même, l'élève Törless, pensionnaire d'une prestigieuse université, va tenter de répondre de diverses façons, de l'ennui à la philosophie en passant par les mathématiques tout en se liant, sensiblement malgré sa répulsion, à deux brutes illuminées et à celui qu'ils prennent plaisir à maltraiter.

A travers sa quête et ses rebondissements apparaît toute la palette des sentiments propres à cet âge mais aussi et surtout l'entier panel des rapports de pouvoir, de domination, de séduction, d'humiliations, de perversions qui sont l'apanage d'un milieu physique et social particulier : celui de ces pensionnats de jeunes garçons aristocrates du début du siècle dernier. Toute une expérience et une littérature encore communes néanmoins aux milieux universitaires anglo-saxons et que l'on retrouve avec ses thèmes (hypnose comprise) dans Le complexe d'Eden Bellwether qui figure parmi les belles surprises de cette rentrée littéraire dont je vous parlais ici. Dans le même temps Les désarrois de l'élève Törless aborde également le sujet plus universel de la recherche métaphysique, le feu brûlant et maladroit des premières convictions, des premiers écrits, l'influence des premières lectures et des humanités, toutes choses aujourd'hui étrangères à de nombreux lecteurs.

Il s'agit donc d'un roman d'apprentissage qui atteint largement ses objectifs, non seulement parce qu'il retrace les premiers émois intellectuels, spirituels et sensuels du personnage, mais également parce qu'il permet à l'auteur de se faire la main à l'âge de vingt-cinq ans et d'obtenir un succès rapide, quoique fondé selon lui sur une série de malentendu. Car ce n'est pas tant le sujet, pas tant « de faire comprendre », que la manière, que « faire sentir » qui intéresse alors le jeune Musil, au risque de perdre maladroitement son lecteur las des méandres et circonvolutions empruntées par l'esprit tordu du plus jeune Törless.

Souvent obscur dans le fond comme dans la forme, peut-être également en raison d'une certaine auto-censure, l'on retrouve ainsi, bien qu'encore prisonnières de Kant que son héros adore et abhorre tout à la fois, les prémices des études sur la phénoménologie entreprises par Sartre en 1936 à la suite de Husserl dans La Transcendance de l'Ego. L'on y découvre également, de façon à la fois plus classique, plus lyrique et plus brouillonne, le ferment des thèmes et d'un style développés avec une redoutable efficacité dans le chef-d'oeuvre inachevé que demeurera L'homme sans qualités paru à la veille de la seconde guerre mondiale.

Pour aller plus loin, le « problème du désarroi intellectuel et moral » de Törless que tente de cerner Musil caractérise en vérité et paradoxalement si bien et si tôt la génération, le milieu, l'époque à laquelle il appartient que l'ouvrage sera vu - nous dit-on dans la postface de cette édition de 1972 - comme une « prophétie du nazisme ». Or celui-ci n'est rien d'autre que l'extrême conséquence du lent « ensauvagement de l'occident » - pour reprendre les mots de Césaire dans son Discours sur le colonialisme – qui se structure alors au travers d'une Geopolitik nationale allemande et, devenue aujourd'hui libérale et mondiale, prend sa source dans l'exploitation de l'homme par l'homme. De ce point de vue, si Les désarrois de l'élève Törless peut apparaître aujourd'hui comme un premier roman étrange et étranger, il demeure de la même façon très actuel, ainsi que nous le verrons très prochainement avec Il est de retour de Timur Virmes.

mardi 21 octobre 2014

What young India wants, Chetan Bhagat

Entre la mi-août et la mi-septembre, ma femme et moi, quelques semaines avant notre mariage, avons passé un mois entier en Inde, de Delhi à Bénarès puis à Bodhgaya avant de remonter vers Amritsar et Dharamsala. Un voyage riche mais éprouvant (et vice et versa), empli de discussions, de notes, de réflexions, de questions en suspens auxquelles les quelques livres rapportés dans nos bagages ont apporté fort à propos quelques éléments de réponse, ainsi qu'un peu de réconfort et de repos. Parmi ceux-ci : The Petpost Secret de Radhika Dhariwal, Land of the Seven Rivers de Sanjeev Sanyal et enfin What young India wants de Chetan Bhagat que j'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui.


Romancier et éditorialiste indien, auteur de cinq romans à succès tous adaptés à Bollywood, Chetan Bhagat a rassemblé dans cet essai paru en 2012 chez Rupa une quarantaine de textes au travers desquels il entend nous présenter une Inde à la fois réelle et personnelle, légitimant sa démarche à travers une introduction d'une vingtaine de pages, nous expliquant pourquoi et comment, de fils de fonctionnaire à Delhi élevé avec tout le nécessaire mais non le superflu, il a décidé après des études d'ingénieur et un emploi d'investisseur, de devenir conférencier puis éditorialiste avec l'opportunité rare d'écrire en hindi et de s'adresser au plus grand nombre plutôt qu'à l'élite.

Dans une première partie intitulée Our society, il tente d'apporter un éclairage sur la société indienne en montrant à quel point, sous le couvert de la diversité, de la famille et de la religion, règne la plus grande confusion. J'ai pu y retrouver nombre de nos constats (le lien entre argent et religion, le fait que riche soit synonyme de bon, héritage synonyme de mérite) et surtout de nos questionnements sur les raisons qui font de la nation indienne l'une des plus pauvres, divisées, oppressées et corrompues. « What is wrong with India ? » Si la réponse, notamment pour les habitants de la capitale demeure toujours la même (« This is what India is » ou « who cares »), le problème selon lui réside dans trois traits de la psyché indienne qu'il suffirait de changer : la servilité et le manque de libre arbitre, l'acceptation quotidienne de la corruption, et l'élection de mauvais dirigeants.

Dans cette optique la seconde partie intitulée Politics entend constituer une approche de la plus grande démocratie du monde. Si l'on y découvre bien entendu des problématiques spécifiques comme celui des castes, des révoltes naxalites ou des tensions avec le Pakistan, l'on y retrouve surtout des problèmes communs aux pays européens comme les ressorts communautaires, identitaires, émotionnels sur lesquels jouent les candidats, les appointements démesurés des élus, l'attaque systématique de toute croisade anticorruption (comme nous l'avons vu en Italie avec Cosa Nostra et  Le Retour du Prince), ou encore l'impunité des politiques, leurs silences et leurs mensonges, les dépassements et financements illicites des campagnes électorales, la corruption et les collusions. Toutes choses qui sont désormais monnaie courante en France ainsi que nous le voyons en ce moment même avec les affaires Tapie, Karachi, ou encore Bygmalion.

La troisième partie enfin, intitulée Our youth, décortique le mythe mensonger d'une jeunesse largement majoritaire certes mais cependant sous-représentée, victime d'une classe politique qui préfère sacrifier une génération que de reconnaître ses erreurs et qui néanmoins constitue le lectorat de l'auteur qui entend pour toutes ces raisons l'aider. Si le problème de l'éducation, le manque de places, de professeurs, d'intervention du gouvernement, d'imagination et de pratique d'un enseignement qui fait taire les enfants, la corruption dans les écoles et le suicide des étudiants des hautes écoles reviennent constamment à juste titre, en revanche les solutions proposées (parmi lesquelles l'étude de l'anglais ou la nécessité de saines distractions et de projets) semblent bien légères et l'injonction aux dirigeants bien vaine tant que les mentalités n'évolueront pas et que le manque, le besoin, le désir d'argent et donc la concurrence et la convoitise demeureront au centre des préoccupations comme nous avons pu le constater.

What young India wants ? Finalement, si la réponse à cette question, purement rhétorique, figure déjà dans le titre de couverture (où le mot young apparaît constitué d'autres tels que : voice, grow, change, right, freedom, education ou responsability), les belles aspirations prêtées à cette jeunesse à laquelle l'auteur entend donner sa voix mais dont il s'éloigne déjà, apparaissent surtout par contraste avec une société superstitieuse et âpre au gain, confortant nos propres conclusions sans aller cependant plus loin dans l'analyse, sans doute par manque de recul, oubliant combien l'urgence de la survie ne laisse de place ni au présent ni à l'avenir. Sans parler de son regard sur les femmes, auxquelles il n'accorde qu'un court texte ironique, s'excusant des mauvais traitements commis par une minorité, leur reconnaissant le pouvoir de sauver l'humanité de la saleté, ou se plaignant d'être éconduit.

Malgré tout, et pour ces mêmes raisons, l'essai de Chetan Bhagat demeure toujours intéressant, dans ses idées les plus avancées comme dans ses retranchements, aussi parlant dans ses silences que lorsqu'il insiste lourdement. « When you are poor, you need to be pratical too », nous dit-il. Be pratical : un terme que nous avons plusieurs fois entendu de la part de classes aisées en rupture avec l'Inde réelle avec laquelle l'auteur prétend vouloir se reconnecter, voire représenter, tout en ayant de l'occident une image d'Epinal, naïve et angélique. Ainsi lorsqu'il oppose aux préjugés indiens les arguments biaisés d'un libéralisme bien pensant sans les remettre en question, s'outrant du fait que l'agriculture soit toujours dépendante de la pluie, arguant que c'est l'investisseur et non le travailleur qui prend les risques (sauf lorsqu'il s'agit de Bhopal), défendant pour avoir travaillé pour Goldman Sachs l'efficience des investissements étrangers et des politiques publiques à Hong-Kong.

Depuis, si la crise et les manifestations à Hong-Kong lui ont donné tort, la loi anticorruption dénommée Lopkal Bill qu'il appelait de ses vœux a été approuvée, tandis que, de leur côté, un Indien et une Pakistanaise viennent de recevoir un prix Nobel, dont Chetan Bhagat déplorait l'absence, pour avoir promu l'éducation des jeunes filles. Ce qui constitue à mon sens, plus que l'innovation technique ou économique promue par l'auteur, le meilleur espoir du pays. Pour le reste, s'agissant du premier ouvrage en anglais que je lis intégralement, j'ai trouvé le langage fluide, le style imagé, le vocabulaire simple jusqu'au familier et l'ensemble facile à comprendre et agréable à lire, mis à part quelques mots d'argot et quelques affaires internes qui ont cependant le mérite de mettre en lumière des caractères fondamentaux de la culture ou de la politique indienne.

Enfin, après avoir affirmé l'importance de l'action mais aussi de la parole et du rôle des artistes dans la société, illustrant son propos par deux nouvelles reprenant certains thèmes traités en amont, l'auteur réaffirme son vœu d'une Inde unie. C'est ce « Great Indian Dream » qu'il entend partager à la manière de Martin Luther King, qu'il « souhaite plus qu'il n'espère » aurait dit Thomas More, dans lequel il voudrait changer un peu les mentalités à la façon du Vick Ran de Night Shyamalan dans sa Petite Cuisine - sans pour autant subir le mauvais sort de ces héros passés - à travers ce livre non d'expertise mais d'opinions qui, malgré ses bonnes résolutions, représente à la fois une partie du problème et de la solution. 

Un essai ambigu donc, auquel il invite les lecteurs à répondre. Ce que je pense avoir fait, pour ce que cela vaut, ici, longuement, à mon niveau et à ma façon, et ce pour quoi je tiens à le remercier. En espérant pour ma part vous avoir également éclairé sur cette Inde réelle plus que rêvée, complexe et contrastée, dont la pauvreté laisse perplexe et la beauté sans voix.

samedi 11 octobre 2014

Désoeuvré, Lewis Trondheim

Après The LP Collection, autre concept qui n'est pas sans lien(s) : celui du Désoeuvré de Lewis Trondheim, auteur prolixe (dont je vous avais déjà parlé ici et , ou encore ici et même ) qui, en 2005 a décidé de faire une pause après vingt années d'un travail ininterrompu en bande-dessinée pour finalement concevoir cet essai, résultat de ses réflexions sur le sujet.

Au 2 juin 2004 Trondheim est au plus bas. Il a décidé d'arrêter la bande dessinée, n'a rien écrit depuis mars, soit depuis plus de 80 jours et, désoeuvré, s'attaque à ce journal qui va prolonger cette période d' « inactivité » d'une centaine de jours supplémentaires, s'interrogeant sur les raisons de cette «vacance » choisie. 

Les quelques projets de dessins et scénarios écartés, reste essentiellement « le problème du vieillissement de l'auteur de bande dessinée » qui se manifeste par un « phénomène de répétition », sur lesquels il s'interroge. Déprimé, pour ne pas dire dépressif, traînant son spleen, son ennui, sa névrose à travers nombre de situations drôles et imagées, l'auteur redevenu personnage soliloque sur plus de soixante-dix pages, prenant à témoin un public inventé, le promenant, et nous avec, de salons en festivals et cocktails ou faisant renaître un Lapinot pour qui les carottes sont cuites et qui en a gros sur la patate depuis son agonie.

C'est dans cet état d'esprit, entre introspection, boutades et dérision, que Lewis Trondheim expose et explore sans relâche ses motivations, le plaisir, la fuite, et puis la liberté qui demeure le premier privilège du dessinateur, contrebalancée par le fait d' « « être obligé » de faire quelque chose que l'on aime », partagé entre la « passion », le « métier » et « la drogue » (thèmes traités et termes employés également par Dany Laferrière dans son Journal d'un écrivain en pyjama), s'excusant à maintes reprises d'avoir bien conscience que ce sont là des « questions pour privilégiés », des « trucs enquiquinants pour parvenus ». Mais comment avancer sinon ? Pour qui, pour quoi, et à quoi bon ?

Et puis soudain il s'emporte, échange des mails avec Yvan Delporte qu'il restitue tels quels, converse avec Moebius, Fred et Baudouin, flâne avec David B., Margerin et Berberian, se fait des barbecues avec Ptiluc, fréquente assidûment Sfar, déjeune avec Tibet, Blain, recueillant au passage leurs témoignages ainsi que ceux de Baudoin, de Menu, de Delisle, de Spiegelman, de tout un petit monde qu'il croque avidement et sans ménagement avec le zoomorphisme qui caractérise ses personnages, ainsi que quelques vrais animaux au détour d'une exposition d'oiseaux de proie ou de la visite d'un parc zoologique.

Tournant en rond comme un Poisson Pilote, il passe au peigne fin les éditeurs (Dupuis, Le Lombard et bien entendu l'Association), les journaux (Tintin, Spirou, Pilote, Fluide Glacial) plus d'une trentaine d'auteurs franco-belges (parmi lesquels Schultz, Brecia, Gotlib, Peyo, Blanchard, Uderzo, Bilal, et surtout les cas Hergé et Franquin) mais aussi américains (Crumb, Herriman, Jack cole, Bill Watterson, Franck Hampson) ainsi que leurs méthodes de travail, évoquant les groupes, les collaborations, les travaux ajournés dans lesquels on puise, le boulot qu'on peaufine pour les autres, les différences entre auteurs, entre générations, le découragement, la procrastination et la déprime, encore et toujours.

Le résultat ? Des pistes et théories plus sérieuses et plus farfelues les unes que les autres concernant les causes de ce vieillissement : de la maison d'édition qui modèle les auteurs (les rendant alcooliques, dépressifs ou lubriques) à la destinée de ceux-ci en fonction d'un « prototype de femme » en passant par la pression, l'autorité, la responsabilité, la reconnaissance, la facilité du filon, du créateur devenu faiseur, l'épuisement des forces créatrices, la crise du milieu de vie et pour y remédier l'importance paradoxale d'avoir des « projets » et de la « gymnastique » cérébrale que constitue le dessin, établissant des parallèles avec d'autres formes d'art telles que la peinture (Hokusai), l'écriture (Hemingway, Jack London), le cinéma (Woody Allen, Alain Resnais).

Parce qu'il ne craint ni la nommagite aiguë, ni les poncifs, ni les rapports entre art et argent, ni l'exercice de vérité, ni encore la mauvaise foi assumée, parce qu'il ne craint au fond pas grand-chose de ce qui est mais plutôt ce qui pourrait advenir, l'auteur fait avec le Désoeuvré un peut-être dernier mais en tous cas joli cadeau au lecteur qui retrouve un Lewis Trondheim en roue libre avec des bâtons rompus dans les rayons, de l'aisance dans le crayonné, usant de la contrainte et abusant de l'autobiographie sans scénario préétabli, toutes choses auxquelles il nous a habitués depuis son monumental Lapinot et les carottes de Patagonie et en un tour de main fait un joli pied de nez à cette peur de se répéter.

Car c'est peu dire que Trondheim l'agité a des idées, et de la suite dedans. Et c'est peut-être là son véritable mal, mais aussi son talent, ce qui somme toute le guette au tournant : la dispersion plutôt que le vieillissement, la profusion plutôt que l'épuisement. En attendant, auteur ou co-auteur de prêt d'une centaine de titres, déjà membre fondateur de L'Association et de l'Oubapo, il a durant cette « vacance » commencé trois albums, créé la collection Eprouvette pour accueillir celui-ci, est entré dans le dictionnaire des noms propres, a enchaîné les rencontres publiques et privées. Depuis, il a participé à une trentaine d'albums, lancé la collection Shampooing chez Delcourt ainsi qu'un blog BD, et participé à la création du « Syndicat des Auteurs de Bande Dessinée » (SNAC-BD) ainsi qu'à celle de la revue Papier. Après la lecture de cet essai, une seule chose est sûre, sans spoiler : Lewis Trondheim n'est pas près de s'arrêter.

Textes et dessins Lewis Trondheim © 2005