mardi 21 octobre 2014

What young India wants, Chetan Bhagat

Entre la mi-août et la mi-septembre, ma femme et moi, quelques semaines avant notre mariage, avons passé un mois entier en Inde, de Delhi à Bénarès puis à Bodhgaya avant de remonter vers Amritsar et Dharamsala. Un voyage riche mais éprouvant (et vice et versa), empli de discussions, de notes, de réflexions, de questions en suspens auxquelles les quelques livres rapportés dans nos bagages ont apporté fort à propos quelques éléments de réponse, ainsi qu'un peu de réconfort et de repos. Parmi ceux-ci : The Petpost Secret de Radhika Dhariwal, Land of the Seven Rivers de Sanjeev Sanyal et enfin What young India wants de Chetan Bhagat que j'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui.


Romancier et éditorialiste indien, auteur de cinq romans à succès tous adaptés à Bollywood, Chetan Bhagat a rassemblé dans cet essai paru en 2012 chez Rupa une quarantaine de textes au travers desquels il entend nous présenter une Inde à la fois réelle et personnelle, légitimant sa démarche à travers une introduction d'une vingtaine de pages, nous expliquant pourquoi et comment, de fils de fonctionnaire à Delhi élevé avec tout le nécessaire mais non le superflu, il a décidé après des études d'ingénieur et un emploi d'investisseur, de devenir conférencier puis éditorialiste avec l'opportunité rare d'écrire en hindi et de s'adresser au plus grand nombre plutôt qu'à l'élite.

Dans une première partie intitulée Our society, il tente d'apporter un éclairage sur la société indienne en montrant à quel point, sous le couvert de la diversité, de la famille et de la religion, règne la plus grande confusion. J'ai pu y retrouver nombre de nos constats (le lien entre argent et religion, le fait que riche soit synonyme de bon, héritage synonyme de mérite) et surtout de nos questionnements sur les raisons qui font de la nation indienne l'une des plus pauvres, divisées, oppressées et corrompues. « What is wrong with India ? » Si la réponse, notamment pour les habitants de la capitale demeure toujours la même (« This is what India is » ou « who cares »), le problème selon lui réside dans trois traits de la psyché indienne qu'il suffirait de changer : la servilité et le manque de libre arbitre, l'acceptation quotidienne de la corruption, et l'élection de mauvais dirigeants.

Dans cette optique la seconde partie intitulée Politics entend constituer une approche de la plus grande démocratie du monde. Si l'on y découvre bien entendu des problématiques spécifiques comme celui des castes, des révoltes naxalites ou des tensions avec le Pakistan, l'on y retrouve surtout des problèmes communs aux pays européens comme les ressorts communautaires, identitaires, émotionnels sur lesquels jouent les candidats, les appointements démesurés des élus, l'attaque systématique de toute croisade anticorruption (comme nous l'avons vu en Italie avec Cosa Nostra et  Le Retour du Prince), ou encore l'impunité des politiques, leurs silences et leurs mensonges, les dépassements et financements illicites des campagnes électorales, la corruption et les collusions. Toutes choses qui sont désormais monnaie courante en France ainsi que nous le voyons en ce moment même avec les affaires Tapie, Karachi, ou encore Bygmalion.

La troisième partie enfin, intitulée Our youth, décortique le mythe mensonger d'une jeunesse largement majoritaire certes mais cependant sous-représentée, victime d'une classe politique qui préfère sacrifier une génération que de reconnaître ses erreurs et qui néanmoins constitue le lectorat de l'auteur qui entend pour toutes ces raisons l'aider. Si le problème de l'éducation, le manque de places, de professeurs, d'intervention du gouvernement, d'imagination et de pratique d'un enseignement qui fait taire les enfants, la corruption dans les écoles et le suicide des étudiants des hautes écoles reviennent constamment à juste titre, en revanche les solutions proposées (parmi lesquelles l'étude de l'anglais ou la nécessité de saines distractions et de projets) semblent bien légères et l'injonction aux dirigeants bien vaine tant que les mentalités n'évolueront pas et que le manque, le besoin, le désir d'argent et donc la concurrence et la convoitise demeureront au centre des préoccupations comme nous avons pu le constater.

What young India wants ? Finalement, si la réponse à cette question, purement rhétorique, figure déjà dans le titre de couverture (où le mot young apparaît constitué d'autres tels que : voice, grow, change, right, freedom, education ou responsability), les belles aspirations prêtées à cette jeunesse à laquelle l'auteur entend donner sa voix mais dont il s'éloigne déjà, apparaissent surtout par contraste avec une société superstitieuse et âpre au gain, confortant nos propres conclusions sans aller cependant plus loin dans l'analyse, sans doute par manque de recul, oubliant combien l'urgence de la survie ne laisse de place ni au présent ni à l'avenir. Sans parler de son regard sur les femmes, auxquelles il n'accorde qu'un court texte ironique, s'excusant des mauvais traitements commis par une minorité, leur reconnaissant le pouvoir de sauver l'humanité de la saleté, ou se plaignant d'être éconduit.

Malgré tout, et pour ces mêmes raisons, l'essai de Chetan Bhagat demeure toujours intéressant, dans ses idées les plus avancées comme dans ses retranchements, aussi parlant dans ses silences que lorsqu'il insiste lourdement. « When you are poor, you need to be pratical too », nous dit-il. Be pratical : un terme que nous avons plusieurs fois entendu de la part de classes aisées en rupture avec l'Inde réelle avec laquelle l'auteur prétend vouloir se reconnecter, voire représenter, tout en ayant de l'occident une image d'Epinal, naïve et angélique. Ainsi lorsqu'il oppose aux préjugés indiens les arguments biaisés d'un libéralisme bien pensant sans les remettre en question, s'outrant du fait que l'agriculture soit toujours dépendante de la pluie, arguant que c'est l'investisseur et non le travailleur qui prend les risques (sauf lorsqu'il s'agit de Bhopal), défendant pour avoir travaillé pour Goldman Sachs l'efficience des investissements étrangers et des politiques publiques à Hong-Kong.

Depuis, si la crise et les manifestations à Hong-Kong lui ont donné tort, la loi anticorruption dénommée Lopkal Bill qu'il appelait de ses vœux a été approuvée, tandis que, de leur côté, un Indien et une Pakistanaise viennent de recevoir un prix Nobel, dont Chetan Bhagat déplorait l'absence, pour avoir promu l'éducation des jeunes filles. Ce qui constitue à mon sens, plus que l'innovation technique ou économique promue par l'auteur, le meilleur espoir du pays. Pour le reste, s'agissant du premier ouvrage en anglais que je lis intégralement, j'ai trouvé le langage fluide, le style imagé, le vocabulaire simple jusqu'au familier et l'ensemble facile à comprendre et agréable à lire, mis à part quelques mots d'argot et quelques affaires internes qui ont cependant le mérite de mettre en lumière des caractères fondamentaux de la culture ou de la politique indienne.

Enfin, après avoir affirmé l'importance de l'action mais aussi de la parole et du rôle des artistes dans la société, illustrant son propos par deux nouvelles reprenant certains thèmes traités en amont, l'auteur réaffirme son vœu d'une Inde unie. C'est ce « Great Indian Dream » qu'il entend partager à la manière de Martin Luther King, qu'il « souhaite plus qu'il n'espère » aurait dit Thomas More, dans lequel il voudrait changer un peu les mentalités à la façon du Vick Ran de Night Shyamalan dans sa Petite Cuisine - sans pour autant subir le mauvais sort de ces héros passés - à travers ce livre non d'expertise mais d'opinions qui, malgré ses bonnes résolutions, représente à la fois une partie du problème et de la solution. 

Un essai ambigu donc, auquel il invite les lecteurs à répondre. Ce que je pense avoir fait, pour ce que cela vaut, ici, longuement, à mon niveau et à ma façon, et ce pour quoi je tiens à le remercier. En espérant pour ma part vous avoir également éclairé sur cette Inde réelle plus que rêvée, complexe et contrastée, dont la pauvreté laisse perplexe et la beauté sans voix.

samedi 11 octobre 2014

Désoeuvré, Lewis Trondheim

Après The LP Collection, autre concept qui n'est pas sans lien(s) : celui du Désoeuvré de Lewis Trondheim, auteur prolixe (dont je vous avais déjà parlé ici et , ou encore ici et même ) qui, en 2005 a décidé de faire une pause après vingt années d'un travail ininterrompu en bande-dessinée pour finalement concevoir cet essai, résultat de ses réflexions sur le sujet.

Au 2 juin 2004 Trondheim est au plus bas. Il a décidé d'arrêter la bande dessinée, n'a rien écrit depuis mars, soit depuis plus de 80 jours et, désoeuvré, s'attaque à ce journal qui va prolonger cette période d' « inactivité » d'une centaine de jours supplémentaires, s'interrogeant sur les raisons de cette «vacance » choisie. 

Les quelques projets de dessins et scénarios écartés, reste essentiellement « le problème du vieillissement de l'auteur de bande dessinée » qui se manifeste par un « phénomène de répétition », sur lesquels il s'interroge. Déprimé, pour ne pas dire dépressif, traînant son spleen, son ennui, sa névrose à travers nombre de situations drôles et imagées, l'auteur redevenu personnage soliloque sur plus de soixante-dix pages, prenant à témoin un public inventé, le promenant, et nous avec, de salons en festivals et cocktails ou faisant renaître un Lapinot pour qui les carottes sont cuites et qui en a gros sur la patate depuis son agonie.

C'est dans cet état d'esprit, entre introspection, boutades et dérision, que Lewis Trondheim expose et explore sans relâche ses motivations, le plaisir, la fuite, et puis la liberté qui demeure le premier privilège du dessinateur, contrebalancée par le fait d' « « être obligé » de faire quelque chose que l'on aime », partagé entre la « passion », le « métier » et « la drogue » (thèmes traités et termes employés également par Dany Laferrière dans son Journal d'un écrivain en pyjama), s'excusant à maintes reprises d'avoir bien conscience que ce sont là des « questions pour privilégiés », des « trucs enquiquinants pour parvenus ». Mais comment avancer sinon ? Pour qui, pour quoi, et à quoi bon ?

Et puis soudain il s'emporte, échange des mails avec Yvan Delporte qu'il restitue tels quels, converse avec Moebius, Fred et Baudouin, flâne avec David B., Margerin et Berberian, se fait des barbecues avec Ptiluc, fréquente assidûment Sfar, déjeune avec Tibet, Blain, recueillant au passage leurs témoignages ainsi que ceux de Baudoin, de Menu, de Delisle, de Spiegelman, de tout un petit monde qu'il croque avidement et sans ménagement avec le zoomorphisme qui caractérise ses personnages, ainsi que quelques vrais animaux au détour d'une exposition d'oiseaux de proie ou de la visite d'un parc zoologique.

Tournant en rond comme un Poisson Pilote, il passe au peigne fin les éditeurs (Dupuis, Le Lombard et bien entendu l'Association), les journaux (Tintin, Spirou, Pilote, Fluide Glacial) plus d'une trentaine d'auteurs franco-belges (parmi lesquels Schultz, Brecia, Gotlib, Peyo, Blanchard, Uderzo, Bilal, et surtout les cas Hergé et Franquin) mais aussi américains (Crumb, Herriman, Jack cole, Bill Watterson, Franck Hampson) ainsi que leurs méthodes de travail, évoquant les groupes, les collaborations, les travaux ajournés dans lesquels on puise, le boulot qu'on peaufine pour les autres, les différences entre auteurs, entre générations, le découragement, la procrastination et la déprime, encore et toujours.

Le résultat ? Des pistes et théories plus sérieuses et plus farfelues les unes que les autres concernant les causes de ce vieillissement : de la maison d'édition qui modèle les auteurs (les rendant alcooliques, dépressifs ou lubriques) à la destinée de ceux-ci en fonction d'un « prototype de femme » en passant par la pression, l'autorité, la responsabilité, la reconnaissance, la facilité du filon, du créateur devenu faiseur, l'épuisement des forces créatrices, la crise du milieu de vie et pour y remédier l'importance paradoxale d'avoir des « projets » et de la « gymnastique » cérébrale que constitue le dessin, établissant des parallèles avec d'autres formes d'art telles que la peinture (Hokusai), l'écriture (Hemingway, Jack London), le cinéma (Woody Allen, Alain Resnais).

Parce qu'il ne craint ni la nommagite aiguë, ni les poncifs, ni les rapports entre art et argent, ni l'exercice de vérité, ni encore la mauvaise foi assumée, parce qu'il ne craint au fond pas grand-chose de ce qui est mais plutôt ce qui pourrait advenir, l'auteur fait avec le Désoeuvré un peut-être dernier mais en tous cas joli cadeau au lecteur qui retrouve un Lewis Trondheim en roue libre avec des bâtons rompus dans les rayons, de l'aisance dans le crayonné, usant de la contrainte et abusant de l'autobiographie sans scénario préétabli, toutes choses auxquelles il nous a habitués depuis son monumental Lapinot et les carottes de Patagonie et en un tour de main fait un joli pied de nez à cette peur de se répéter.

Car c'est peu dire que Trondheim l'agité a des idées, et de la suite dedans. Et c'est peut-être là son véritable mal, mais aussi son talent, ce qui somme toute le guette au tournant : la dispersion plutôt que le vieillissement, la profusion plutôt que l'épuisement. En attendant, auteur ou co-auteur de prêt d'une centaine de titres, déjà membre fondateur de L'Association et de l'Oubapo, il a durant cette « vacance » commencé trois albums, créé la collection Eprouvette pour accueillir celui-ci, est entré dans le dictionnaire des noms propres, a enchaîné les rencontres publiques et privées. Depuis, il a participé à une trentaine d'albums, lancé la collection Shampooing chez Delcourt ainsi qu'un blog BD, et participé à la création du « Syndicat des Auteurs de Bande Dessinée » (SNAC-BD) ainsi qu'à celle de la revue Papier. Après la lecture de cet essai, une seule chose est sûre, sans spoiler : Lewis Trondheim n'est pas près de s'arrêter.

Textes et dessins Lewis Trondheim © 2005

mercredi 1 octobre 2014

The LP Collection, Laurent Schlitter et Patrick Claudet

Après ma rentrée littéraire au lance-pierres, j'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui le premier ouvrage que j'ai eu le plaisir de recevoir dans le cadre de la troisième édition de la Voix des Indés, rentrée alternative organisée par Libfly qui met en avant l'édition indépendante et s'ouvre cette année aux bibliothécaires et libraires. 

Parce que le terme Indé fait souvent référence à la musique, c'est très à propos et avec beaucoup de plaisir que je débute cette opération avec le The LP Collection publié par les éditions Le mot et le reste

Cette excellente maison édite notamment l'unique traduction digne de ce nom des écrits de Thoreau ou encore le Contre-cultures de Jezo-Vannier que j'avais eu l'occasion de promouvoir en tant que libraire, ainsi qu'un catalogue impressionnant d'ouvrages musicaux parmi lesquels la toute récente et première biographie consacrée à Moondog découverte au dernier salon du livre avec de nombreux autres ouvrages dont nous avons eu alors l'occasion de parler.

The LP Collection, sous titré Les trésors cachés de la musique underground et sorti le 18 septembre, propose une sélection de cinquante titres « représentative des styles et origines » issus d'une collection originelle de six mille vinyles réunie par Laurent et Patrick avec pour fil rouge l'absence totale d'écho médiatique et le format LP (ndrl : Long Play, ou album, par opposition au Short Play et à l'Extended Play qui sont des enregistrements contenant moins de pistes, donc plus courts). Un long préambule esquisse l'identité du duo à la manière d'un groupe, à travers leurs parcours, leurs goûts et leurs influences réciproques. L'on découvre ainsi les deux journalistes, également scénariste et écrivain, traquant les disques et leur histoire afin d'appréhender ce « courant esthétique qui s'ignore », tout en posant les raisons idéologiques et pratiques du silence qui entoure les groupes, celle de la fin et des moyens, celle du référencement

Les chroniques qui en résultent, format propre aux revues et fanzine, sont un modèle du genre, abondent en anecdotes, analogies et jeux de mots, et s'enchaînent au gré de transitions fluides et soignées. Les groupes présentés se composent et se décomposent au gré de leurs membres (de un à cent intervenants, de tous âges, de toutes origines, de toutes professions, magasinier, expert en environnement, moine bouddhiste défroqué), de leurs formations (auteur, compositeur, interprète, guitariste, batteur, chanteur, j'en passe et des meilleures), et des genres explorés (folk, blues, ethno-rock, grunge, cold ou no-wave, électro-psyché, idm, krautrock, lo-fi, shoegaze, grime). Parmi les influences citées figurent enfin, pêle-mêle, Aaron Tobin, Aphex Twin et Harold Budd, Malher, la Monte Young, My Bloody Valentine, Mudhoney, Sonic Youth, M.I.A. et Sébastien Tellier mais aussi les Femen et les Black Panthers, les hipsters, les hippies, l'utopie ou encore Houellebecq, Perec, Proust, Bret-Easton Ellis, Dostoïevsky et Chomsky, tous réunis à la fin de l'ouvrage aux côtés de Tarentino, Cantona ou encore Clara Morgane dans un étrange index comportant plus de 350 artistes toutes catégories confondues.

Souvent poètes, souvent déclassés, leurs critiques sociales, lucides et acérées, empreintes de mauvaise foi et de second degré, sont souvent liées à un chemin particulier, alter, qui éclaire leur approche toute personnelle d'une musique politique, complexe et lettrée ou encore grotesque, absurde et vulgaire. A ce point que certains titres « mériteraient de finir à la décharge » si leurs auteurs n'avaient pas eu de bonnes raisons de les commettre avant de disparaître par suicide, crise cardiaque, guerre, censure, attentat et autres splits. Reste que, le plus souvent, la complexité a du bon dans la mesure où elle demeure l'apanage de la virtuosité. L'on découvre ainsi tout un arsenal technique au service de la musique, tout un monde fait de guitares, de violes de gambe, mais aussi et surtout d'ondes Martenot, de séquenceurs, de boîtes à rythme, de tables de mixage, de synthés organisés en couches, de noise gate, de rythme ternaire et même d'infrasons rassemblés pour créer ces « mille-feuilles synthétiques et échantillons organiques » savoureux et uniques.

Chose rare encore, à l'époque où le moindre guitariste en chambre dispose de son compte Facebook, You Tube, Soundcloud ou encore Myspace, aucun des groupes présentés - de Djo Djo Lapin à Ours, en passant par Prince Arthur, Scotty Pone, Katchaturian, Wimbledread ou Gollung - n'est référencé dans les médias ou sur internet. Pour pallier à ce manque et au désir aussi unanime qu'étonnant de demeurer anonyme, The LP Company ne propose qu'une série de reprises de ces artistes pas très Net par des groupes internationalement reconnus. De la frustration à l'envie de composer soi-même la musique évoquée il n'y a qu'un pas que j'ai moi-même allègrement franchi en envisageant de reprendre à mon tour certains morceaux sous le couvert de Milky Koala & The Chocolate Flowers, groupe imaginaire créé avec ma femme il y a un an. Un pas supplémentaire et nous voici remettant en cause l'existence même de ces groupes chroniqué par L&P « comme s'ils les avaient écoutés ». Et si cet ouvrage éminemment conceptuel qui s'appuie amplement sur l'imaginaire l'était totalement ?

C'est alors que tout s'éclaire, de l'épigraphe de Borges à l'idée de « braquer les projecteurs » ailleurs que sur le livre et de leurs auteurs. Car, tandis que les médias demeurent muet sur les groupes de la LP, ils ne tarissent pas sur le concept à l'origine de ces chroniques : la photo d'un radiateur prise dans un bureau («J’ai lancé que, si un jour je devais faire un album, la pochette serait cette image», Laurent Schlitter, Le Matin, 13 juillet 2013). Un désir, une photo, un nom de groupe, un titre, puis une chronique proposée à la manière d'un synopsis : tel est ce fameux « matériau à l'usage des musiciens » élaboré par L&P. Depuis le mythe est devenu réalité puisque plusieurs artistes ayant répondu à l'appel (et repris, c'est à dire créé, certains morceaux), The LP Collection a déjà donné naissance à plusieurs EP. Quand à ses auteurs, devenus acteurs à part entière de la scène musicale, ils envisagent déjà de passer des photos d'objets aux portraits de famille, tandis que Milky Koala, né de la découverte d'accessoires géants dans les rues de Paris, d'une capture du cri de l'animal et d'une traduction Google inénarrable envisage déjà, après le visionnage d'un reportage, de se renommer Ornithorynque...

P C B L'ornithorynque par The Marcel Turtle Group, crédit vidéo © Pascal Biaudet

Je tiens à remercier Le mot et le reste, éditeur de qualité dont j'espère pouvoir vous reparler à l'occasion, ainsi que Lucie, âme de Libfly qui participe à sa dernière opération en tant que community manager avant de rejoindre l'équipe éditoriale du Tripode. Un grand merci à elle pour toutes ces années d'échanges et de collaborations et encore toutes mes félicitations ! Quant à moi je vous retrouve très prochainement avec un second titre de cette voie des Indés.