lundi 1 décembre 2014

Il est de retour, Timur Vermes

Il est de retour, c'est du moins ce qu'annonce Timur Vermes dans son roman paru en mai chez Belfond. « Prophétique » ? nous dit l'éditeur. Uchronique ? Dystopique ? Peut-être tout cela à la fois. 

De fait, tandis que je croyais pouvoir lire et parler de ce livre rapidement comme annoncé ici et , outre mon actualité, plusieurs facteurs m'ont amené à différer la publication : l'ambiguïté de l'ouvrage, l'indicible lié au personnage, son importance dans notre culture et dans le même temps l'anathème jeté qui expliquent la reductio ad hitlerum et tendent à prouver que les problèmes non résolus doivent sans cesse être reposés.

Alors bien entendu ce qui va suivre révèle — pour une fois — la suite de l'histoire. Mais qui ne la connaît pas la devine aisément. D'ailleurs l'ouvrage, dès la couverture, joue sur une connivence entre le lecteur et le personnage qui se retrouvent pour ainsi dire de mèche à travers celle qui seule figure sur la couverture au-dessus d'un titre en forme de moustache. Pourtant, par-delà l'image d'Epinal, il y a dans ce roman au moins quatre niveaux de lecture qui correspondent à autant d'Hitler : le personnage qui voit, l'acteur tel qu'on le perçoit, l'orateur tel qu'il est montré. Le problème c'est qu'entre le premier et le troisième H se cache un petit h que l'on ne découvre qu'à la fin : celui qui écrit. Or c'est bel et bien la somme de ces Hitler, ce HHhH, qui constitue et révèle son véritable danger ainsi que nous allons le voir.

Le personnage qui voit. Hitler, qui témoigne à la première personne, commence par faire ce constat amer : il ignore pourquoi le peuple l'a trahi et pourquoi il se retrouve là, perdu, au milieu d'un terrain vague. Son uniforme est un peu sale mais son esprit toujours aguerri, sa forme physique satisfaisante, sa discipline de fer, sa volonté entière et son regard pur. Il voit, ressent, constate et réfléchit plus vite et plus méthodiquement que quiconque. Plus simplement aussi, et selon sa propre logique, absurde et bornée, opposant à tout problème d'apparence complexe une solution finale évidente ou remettant celle-ci à plus tard lorsqu'elle ne lui vient pas instantanément. Et en premier lieu la question de savoir comment il a traversé le temps sans en porter les marques pour revenir aujourd'hui jusqu'à nous. Cette focalisation interne, cette entrée en matière directe, empathique, cette immersion sans précaution aucune, dans la tête de cet Hitler qui porte un regard naïf sur le monde, permet à l'auteur de le rendre sympathique et de dénoncer dans le même temps le monde dans lequel nous vivons en prenant directement le lecteur à témoin.

L'acteur tel qu'on le perçoit. Pris pour un acteur zélé pratiquant le method acting, Hitler est ainsi engagé comme faire-valoir dans une émission à succès dans laquelle des étrangers se moquent des étrangers. Grâce à son éloquence et à son sens de la répartie, il fait bientôt « fureur » et obtient son propre programme télévisé qui, devenu politique, s'accompagne d'un reportage illustrant les faits et méfaits de la société qu'il dénonce. Son cheval de bataille : dire « tout haut ce que les gens pensent tout bas », dénoncer les chauffards, la médiocrité de l'architecture, et surtout l'incompétence et l'irresponsabilité des tenants de la « social-démocratie » qui prive « l'honnête travailleur » du nécessaire et dilapide ses impôts. En retour nos contemporains font montre d'une certaine sympathie, tendresse, voire nostalgie, lui donnent du « mon Fürher » lui adressent des « Alors, monsieur ! De retour au pays ? » ou des saluts nazis à la dérobée. Alors, à son tour, il se veut rassurant, compréhensif, compatissant, afin de ne pas décourager les bonnes volontés en attendant de pouvoir parachever son œuvre.

L'orateur tel qu'il est montré. Ne pas montrer Hitler comme un monstre mais pourquoi il a pu être accepté à l'époque et comment il pourrait l'être à nouveau : tels sont les arguments de Timur Vermes pour expliquer son travail et le succès de celui-ci. Mais le travail de qui, et le succès de qui ? pourrait-on se demander. Car, outre que ce travail a déjà été réalisé ne serait-ce que par Eric-Emmanuel Schmitt dans La Part de l'Autre, ce n'est pas ici notre rapport au livre qui est interrogé mais celui à Hitler lui-même. La mécanique, rodée en quelque page, consiste à jouer systématiquement sur le malentendu entre le premier degré d'Hitler et le second de ses interlocuteurs. Très vite ce qui prête à rire, ce qui fait qu'Hitler n'est pas pris au sérieux, amène le lecteur, si ce n'est à s'identifier à lui, du moins à éprouver de la sympathie, pour finalement dénoncer avec lui le sort qui lui est fait et la sournoiserie du monde dans lequel nous vivons. Comme autrefois.

Le Hitler qui écrit. Le Hic justement c'est que cet Hitler victime, sans crédit, ni appui, ni argent, ni logement, et qui finalement triomphe des méchants n'est évidemment ni réel ni historique mais celui présenté par Hitler lui-même dans Mein Kampf. Et, si cela s'explique par l'un des multiples rebondissements du roman qui l'amène à le rédiger, cette mise en abîme participe à la confusion et s'explique également dans le fait que l'ouvrage est bien écrit et efficace uniquement parce que Timur Vermes ne s'est imprégné de l'original que dans le but de lui donner une suite. Si bien que, de la même façon que la chaîne de télévision du roman se considère comme inattaquable, l'auteur entend se dégager de toute responsabilité dans la mesure où ce n'est pas lui mais un Hitler fictif qui parle. Une posture par laquelle il se permet de stigmatiser non seulement l'archétype du boutiquier turc, ce « crétin d'immigré », mais également, et par leurs noms réels, tous les tenants actuels de la politique allemande, allant jusqu'à reprendre, sous le sous couvert de l'uchronie, l'injonction révisionniste : « Mais où est-il ce Führer mort ? Où gît-il ? Montrez-le-moi ! »

« Le diable est dans les détails », déclarait Nietzsche dont les écrits ont depuis sa mort alimenté aussi bien l'extrême droite que l'extrême gauche. Et ce sont bien évidemment ces « points de détails » qui sont importants, et qui disparaissent derrière l'évidence, le bon sens ou le cynisme de ce « guide ». Un « Führer » nouvelle vague qui justifie ses crimes par la nécessité et ne répète à qui veut l'entendre que « Les juifs ne sont pas un sujet de plaisanterie » que parce qu'il assume entièrement le sort qui leur a été fait sous ses ordres. De la même façon que Marine Le Pen n'a déclaré les chambres à gaz n'étaient pas de l'ordre du détail mais de la barbarie que pour mieux assumer toute l'histoire de France, même dans « ses moments de barbarie ». Ou de la même manière que Nicolas Sarkozy affirmait dans un lapsus devenu célèbre « qu'on ne fait pas n'importe quoi avec l'homme, qui n'est pas une marchandise comme les autres », révélant entre novlangue et doublepensée, le cynisme et l'utilitarisme qui prédominent aujourd'hui en politique.

« Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens. » déclare Huxley dans sa Préface au Meilleur des mondes, et ce essentiellement pour des questions d'efficacité. Mais, en vertu de ces mêmes considérations, il n'y a aucune raison pour qu'ils en diffèrent. Des circonstances économiques et sociales similaires à celles des années trente, une vision qui n'a « aucun besoin d'être modifiée ou adaptée à la dernière mode », un personnage présenté comme providentiel et le tour est joué : « Un Führer a été élu, alors qu'il n'avait jamais fait mystère de ses objectifs ». Et ce simplement parce que les « paradoxes immanents au système sous couvert d'idéaux nationaux-socialistes » n'ont pas été résolus, ni les intérêts du « grand capital » enrayés et que, sommes toutes, ce que dénonce aujourd'hui comme hier l'extrême droite avec un cynisme assumé constitue non une faille mais, comme autrefois, les conditions les plus sûres de son avènement. De la même façon, en rejouant sans l'analyser le jeu rhétorique d'Adolf Hitler à seule fin, ainsi qu'il l'avoue ailleurs, d'écrire une suite à son « best-seller » Mein Kampf, Timur Vermes aborde sans les poser des questions auxquelles il n'est pas en mesure de répondre, sans en mesurer les conséquences ni endosser les responsabilités de l'écrivain qu'il n'est pas.

« 10 millions d'exemplaires » : tel est le chiffre de vente de Mein Kampf et l'argument invoqué par l'éditeur fictif qui, en guise d'épilogue, commande au personnage un  « nouveau récit exhaustif de sa vision du monde » en ajoutant « Notre seule condition : il faut que ce soit la vérité ». Ce même argument vénal et fallacieux, et cette même ambiguïté ont poussé Belfond à sortir comme les autres l'artillerie lourde, et l'auteur à écrire ce roman et à participer à son adaptation, répondant lorsqu'on lui demandait récemment s'il ne se lassait pas de partager depuis quatre ans sa vie avec Hitler : « Oui… mais on est très bien payé. » Ainsi, quand Timur Vermes, journaliste promu auteur à succès, estime n'avoir fait que son travail en publiant son roman opportuniste en des temps où les extrêmes reprennent du poil de la bête et, qui plus est, l'année précédent l'entrée de Mein Kampf dans le domaine public ; j'espère avoir fait un tant soit peu le mien, à mon humble niveau, en vous conseillant, si vous lisez cet ouvrage, de le faire sans l'acheter et à la manière de Mein Kampf : avec du recul, et accompagné ce faisant d'un avertissement que j'ai tenté de rédiger avec cet article. Au moins vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.

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