vendredi 9 janvier 2015

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier – Hommage aux victimes de l'attentat au siège de Charlie Hebdo -



« Tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. »


Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

 

Après Ma rentrée au lance-grenade, et bouleversant un peu le calendrier des publications, aujourd’hui ce n’est pas de livres dont je vais vous parler, ni de musique, ni de bande dessinée et, dans le même temps, de tout cela à la fois. Je pensais effectuer ma rentrée, un peu tardivement, il y a quelques jours, lorsque s'est déroulée la tragédie qui a emporté huit grands dessinateurs, Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Oncle Bernard, Cayat, Ourad, correcteur, un agent de maintenance, un officiel, deux policiers, et blessé une dizaine d’autres, tous raflés par les tirs de deux imbéciles.

Aujourd'hui comme hier il est difficile de se taire, difficile aussi de savoir quoi dire, quoi faire. Il y aurait, il y a toujours, beaucoup à dire sur l'état du monde, sur l'absurde de la situation, sur les rapports ambigus qu’entretiennent la dictature et la démocratie. Un dessin de Sempé illustrait ainsi il y a quelques années déjà, ce qui différencie leur pratique : « La dictature c'est “Ferme ta gueule !” La démocratie c'est “Cause toujours !” ». Or, force est de constater qu'aujourd'hui on est, de gré ou de force, plus proche du « Ferme ta gueule » dans notre pays. Et ce ne sont pas les déclarations de quelques politiques, de quelques influenceurs publics ou la réaction de l’opinion publique qui me feront dire le contraire.

Pour ces mêmes raisons, je donne rarement mon opinion sur les réseaux au-delà de mon domaine de compétence. En quatre mots : je fais mon boulot. Simplement, humblement, régulièrement, conscient de la difficulté et dans le même temps protégé derrière mes livres ou derrière mon écran. C'est ce que beaucoup d'entre nous font chaque jour. C'est ce que faisaient les hommes qui sont morts. Plus exposés peut-être de par les sujets qu'ils traitaient et de par leur notoriété. Protégé, dis-je, parce que la plupart du temps les choses ne m'atteignent pas. Peut-être parce que je sais à la fois le poids et le peu de valeur d’un mot, d’un dessin, au regard du quotidien. Peut-être parce que j’ai choisi, non sans avoir essayé, de créer plus que de dénoncer. Protégé, enfin, par un anonymat qui est à la fois le lot et le droit du citoyen lambda, sans pour autant renoncer à défendre ceux qui le font à juste raison.

C’est ainsi que le coup de fil d'un ami choqué m'apprenant la nouvelle, la tristesse de ma femme, le désarroi des miens, m’amènent aujourd’hui, pour une fois, à prendre position. Evidemment, face à ce que Daniel Schneidermann nommait le jour même dans Arrêt sur images un « 11 septembre intime », je suis un peu plus Charlie que j’étais américain lors de l’attentat des tours jumelles. Parce que, comme lui, quoiqu’un peu moins, j’ai découvert Cabu enfant. Parce que toujours enfant, privilégié peut-être, infantilisé sûrement comme tout un chacun dans nos sociétés occidentales contemporaines, je tente encore d’échapper tout en étant contraint à et par un monde dans lequel je ne me reconnais pas. Parce que les hommes qui ont été tués n’étaient pas une masse d’employés asservis ou serviles de grandes compagnies mais quelques artistes, créateurs et fondateurs d’un journal indépendant.

C’est ainsi que je me suis retrouvé, comme beaucoup, présent à l’un des multiples rassemblements qui ont eu lieu spontanément le jour même, comme souvent davantage spectateur qu'acteur. J'ai vu beaucoup de stylos levés. A tort ou à raison j'y ai vu le symbole de la misère et de la grandeur de ceux qui, solidaires des victimes et, en ce sens, proches d'eux, n'avaient que cette arme pour s'exprimer. Des anonymes pour la plupart, ou devenus tels, rangés derrière le mot d'ordre « JE SUIS CHARLIE ». Ce que n’ont toujours pas compris les tenants de l’extrémisme et notamment de l’extrême droite, y compris musulmane (selon le mot très juste de Charlie Hebdo dans un communiqué de 2013), c’est que s’engager sur cette voie conduit à tuer tout le monde sans exception, y compris soi, ou à ne tuer pas. « Où est Charlie ? » auraient demandé les assassins, recherchant les locaux tenus secrets de. Aujourd’hui la réponse est claire : il est partout.

Depuis cet événement l’on a un peu l'impression que la terre s'est arrêtée de tourner. « Et pourtant elle tourne » aurait répondu Galilée. Elle tourne et la vie continue pour ceux qui restent. Je crains l'homme d'un seul livre, disait Saint-Augustin. Lorsqu’il s'agit du Coran, de la Bible ou de Mein Kampf, il est à craindre effectivement. Mais pour celui-là, plus encore est à craindre celui qui lit d’autres livres, qui en écrit, qui conçoit, qui construit, qui crée. C’est pourquoi nous continuerons d'écrire, de dessiner, de composer et d’écouter de la musique, de chanter, de danser, somme toute de chercher et de dire, de pleurer mais aussi de rire. Tant que nous vivrons nous continuerons d’exister mais aussi, par delà la mort, à travers les témoignages vivants de nos œuvres, persuadés que l'intelligence, la sensibilité, la conscience, la connaissance et le dialogue peuvent réussir là où la prison et la peine de mort ne peuvent qu'échouer.

Il y a quelque mois notre petit cousin de cinq ans à qui l'on disait en plaisantant « en route camarade » a répondu tout simplement « je ne suis pas camarade, je suis... » (en ajoutant son prénom). Personnellement je trouve ce réflexe plutôt salutaire. Moi non plus je ne suis pas camarade. Et je ne suis pas Charlie. Je compatis. Je suis un peu triste aussi. Conscient des réalités. Révolté de voir la récupération d’un mot d’ordre devenu bannière sur le site de la Caf, hashtag sur le site officiel du gouvernement, et la transformation de cette exécution sommaire en déclaration de « guerre de civilisation » par les idiots internationaux néo-libéraux de l’UMP et par les crétins congénitaux du FN. Un peu désemparé, comme souvent, de ne jamais pouvoir agir autrement, véritablement, que sur le papier.

D’ailleurs à peine ai-je terminé cet article que d’autres déclarent déjà « JE NE SUIS PAS CHARLIE ». Je ne suis certainement ni le premier ni le dernier à s’être fait cette réflexion et à la partager avec vous. Il y en aura d’autres, et de bien moins intentionnés certainement. Je ne me fais aucune illusion, ni sur la portée de cette intervention ni sur la capacité de mes contemporains à la réaction. Mon opinion n’engage que moi et ne rejoint ipso facto nulle autre. Ainsi, et pour ces mêmes raisons, je ne suis pas Charlie. Je ne l'ai jamais suivi, à peine feuilleté. Je me rappelle de quelques-unes et d'une double page qui fustigeait le pape, affichée chez un camarade. 

Je ne suis pas Charlie. Je ne l'ai jamais été, et c'est heureux. Je suis, entre autres choses, Eric Darsan, libraire, écrivain, blogueur. Et à ce titre, de tout coeur avec ceux que frappent de plein fouet cet attentat, je vous souhaite à tous, de nouveau, malgré tout et pour ces mêmes raisons, une très belle année pleine de pensées, de livres, de dessins, de musique, de voyages, de bonheur, de joie, d'amour et de liberté.
Eric Darsan

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire