mercredi 1 avril 2015

Musiques savantes Tome I, Guillaume Kosmicki

Dans le cadre de notre belle série et de ce mois d'avril dédiés à la musique et plus particulièrement aux excellentes éditions Le Mot et le Reste, après le surprenant LP Collection, l'inépuisable Prog 100, l'imposant Rock progressif d'Aymeric Leroy, j'ai enfin le plaisir de vous présenter le premier tome des impressionnantes Musiques savantes de Guillaume Kosmicki. A ce titre je tiens à remercier l'auteur ainsi que l'éditeur pour tout le travail effectué pour et autour de cet ouvrage, mais également et plus particulièrement ma femme qui me l'a offert à Noël.

Sorti fin 2012, ce premier tome se présente à juste titre comme « une porte d'entrée solide » aux musiques dites savantes à travers la présentation de plus de soixante-dix œuvres et compositeurs répartis en cinq périodes, le tout très justement introduit et complété par un indispensable glossaire, un index des compositeurs, d'importantes bibliographie et webographie, ainsi qu'un appel à fréquenter les bibliothèques, disquaires et concerts. De Debussy au mur de Berlin, pour chacune des œuvres chroniquées, Guillaume Kosmicki présente tour à tour : la biographie, la formation et les influences du compositeur, les caractéristiques, la mise en œuvre et interprétations de ses compositions, la progression narrative et la succession instrumentale du morceau choisi. Sans jamais céder à l'anecdote, et parfois en termes très techniques, il permet ainsi au lecteur d'aborder les musiques savantes par différents biais et lectures — linéaire ou transversale, historique ou musicale – en fonction de ses connaissances et centres d'intérêt. 


« De l'écriture, tout découle », et notamment cette « exigence de recherche et de composition » caractéristique des musiques savantes ainsi que son appartenance historique à une élite et leur opposition à l'oralité de la culture populaire. A travers une longue introduction, Guillaume Kosmicki parvient à nous résumer l'évolution millénaire de cette « musica reservata » consacrée au XIXe par l'établissement de trois catégories — savantes, populaires et traditionnelles – subjectives et bouleversées au siècle suivant au gré des usages, de la technique, et surtout de l'Histoire et de sa marche vers la marchandisation. Une évolution menant à la prédominance du timbre dans la composition, « seul langage commun qui ressort véritablement des cent dernières années, toutes musiques confondues ».

Scott Joplin, Ragtimes (1899-1909)

A partir de cette progression l'auteur établit une autre distinction, plus pertinente selon lui, entre œuvres visionnaires et œuvres de synthèse qui définissent l'optique de leurs compositeurs. Cette approche lui permet également de rendre justice et hommage à des compositrices d'exception (parmi lesquelles Hildegarde de Bingen et Clara Schumann) longtemps dénigrées ou dépossédées de leurs œuvres même si, de fait et par la force des choses, il n'en figure aucune au sommaire de l'ouvrage. Et d'accorder une place de choix au jazz, de l'histoire passionnante de sa naissance et de Storyville à celle de grandes figures qui, de Scott Joplin à Miles Davis en passant par Thelonious Monk ont su, au « carrefour des musiques populaires, traditionnelles, populaires et savantes », faire de l'improvisation un élément clé de la composition.

Claude Debussy, Images I & II  (1905-1907)

Didactique, historique, proposant à la curiosité du lecteur, du mélomane, du musicien ou du compositeur, tout autant de réponses que de questions, Musiques savantes se révèle être une mine d'or pour qui s'intéresse au travail de composition. A la conception du génie qui, tel Bach, déclare « ça leur plaira plus tard » et se voit le plus souvent considéré « en avance sur son temps », Guillaume Kosmicki répond — conscient que cette position est aussi celle de notre époque — « Nous n'adhérons pas à ce type de définition, car tout artiste est forcément le fruit de son époque et de la société dans laquelle il s'inscrit (ou refuse de s'inscrire, ce qui revient au même) quand bien même il n'est pas compris immédiatement par le plus grand nombre » comme l'illustre la réception de l'incontournable Sacre du printemps de Stravinsky, choquant en 1913 et triomphant en 1914.

Stravinsky, Le Sacre du printemps, chorégraphie de Nijinsky, (1913)

Remarquable par son ambition, son érudition et sa rigueur, Musiques savantes l'est également par l'intérêt qu'il suscite et l'envie qu'il donne d'aller plus loin dans la découverte de ces musiques et de leur conception. Un intérêt qui dépasse le domaine strictement musical puisqu'il s'étend à tous les arts. De la musique (tonale, atonale, diatonale, microtonale, dodécaphonique, sérielle, ultra-sérielle, post-sérielle et spectrale) à la littérature (existentialisme, transcendantalisme, surréalisme, lettrisme et situationnisme), en passant par la peinture (expressionnisme, fauvisme, impressionnisme, pointillisme, cubisme, futurisme, purisme, constructivisme), jusqu'aux domaines philosophique et religieux (paganisme et panthéisme), qui tous font échos à l'effervescence et aux angoisses de cet âge des « ismes » (Communisme, nazisme, libéralisme), des idéologies et des extrêmes.

Satie, Parade (1917)

De 1882 à 1962, du « point de couture entre les siècles » au « pic de la tension », Guillaume Kosmicki compose avec tout autant de passion que de recul sur cette époque au terme de laquelle il faudra, après « un souffle de modernité avant la tempête » et ce « fol entre-deux-guerre », « composer avec l'horreur » et « reconstruire un monde » révolu avec elle. Un monde ethnocentré dont témoignent des œuvres essentiellement occidentales qui, même lorsqu'elles puisent leur influence dans l'histoire nationale ou dans d'autres cultures, ne s'étendent à celles-ci qu'après les avoir influencées, prémices à ce que l'on nomme déjà mondialisation. De l'individualisme bourgeois à la réaction, du romantisme à l'abstraction, des guerres mondiales à la découverte de la mécanique quantique et de l'« horreur planifiée » en passant par les crises économiques qui jalonnent le siècle, l'heure, entre rupture et modernité, est à plus que jamais à l'expérimentation.

Manuel de Falla, Les tréteaux de Maître Pierre (1923)

Entre les dissonances de Franz Liszt et les apparentes improvisations de César Franck, l'harmonie rompue laisse ainsi le champ libre à une musique parfois très dure au sein de laquelle règne non le chaos mais la dissonance. Beaucoup d'ailleurs font le frais de cette marche de l'histoire qui n'est autre que celle des idéologies nazie et communiste, qu'ils tentent de l'ignorer, d'y échapper, de la combattre ou d'y participer activement, ou de l'ignorer, tout simplement, à l'instar de Bartok qui ne comprend pas l'évolution d'un monde auquel il participe pourtant, d'Honegger, de Mossolov, de Chostakovitch qui peut faire l'objet d'une double lecture reflet d'une double-pensée, et Hindeminth qui interroge dans son Mathis der Malher l'engagement et la place du créateur tandis que l'américain Samuel Barber permet à l'auteur de traiter la question de la réception des œuvres passées.

Chostakovich : Lady Macbeth de Mtsensk, Interlude III (1932)

De l'harmonie à la perte des repères, de l'utilisation du nombre d'or à celle des fractales, nous découvrons ainsi l'œuvre monumentale de Scriabine, les expérimentations de Cowell ainsi que la place particulière accordée à Varèse, « véritable alchimiste des sons » qui attendra trente ans la « révolution électroacoustique » et informatique de la « machine à sons » qu'il appelle de ses vœux. Une destinée à laquelle Guillaume Kosmicki, musicologue, enseignant-conférencier et spécialiste des musiques électroniques, ne peut être indifférent, qui pose également la question de la condition du compositeur, éternel tributaire de la technique, des mécènes, du marché ou de l'état en occident, ou encore celle de la distinction, au sens sociologique de Bourdieu ou d'Adorno mais aussi au sens musical et technique, entre musique abstraite et concrète.

 Prokofiev, Sonate pour piano n° 7, par Glenn Gould (1942)

Seul un ouvrage savant pouvait rendre compte de l'étendue des champs couverts par les musiques savantes et de ses interactions. Un ouvrage indispensable, dont les thèmes peuvent, en plus de la bibliographie, être approfondis par une bonne partie du catalogue de l'éditeur, confirmant ainsi l'excellence et la cohérence de celui-ci. Parmi les titres citons simplement Respect de Jezo-Vannier concernant le rock au féminin, Rétromania et Recréativité de Simon Reynolds sur le postmodernisme et la composition, le Field recording d'Alexandre Galand ainsi que les Musiques électroniques de Guillaume Kosmicki et, bien évidemment, le présent Tome I de ses Musiques savantes ainsi que le Tome II que je vous présenterai dès le mois prochain, en attendant la sortie plus lointaine du troisième et dernier.

Miles Davis, ascenseur pour l'échafaud (1957)

A l'occasion de cette chronique, j'ai tenté par l'intermédiaire de vidéos de vous donner un aperçu de la diversité et de la qualité des titres proposés par Guillaume Kosmicki en respectant, autant que faire se peut, les interprétations choisies par celui-ci. Pour autant, au regard de ces œuvres dont l'ensemble couvre près des trois quarts de l'ouvrage sur lesquelles j'ai pris plus ou moins le temps de m'attarder (sans parler de celles, cinq fois plus nombreuses « à écouter » pour prolonger celles-ci et que j'ai remises à plus tard), et comme je l'avais fait pour le Prog 100 et le Rock progressif, j'ai tenu, tout en respectant leur enchaînement, à privilégier des titres qui m'ont personnellement marqué, réalisant au fil des écoutes ma prédilection pour l'harmonie.


C'est pourquoi, contrairement à Guillaume Kosmicki, je n'ai pas forcément mis en avant (je me rattrape ici) les plus représentatifs tels que Moses und aron de Schoenberg par Boulez, les Imaginary Landscapes de John Cage, les Etudes de bruit de Schaeffer, le terrifiant Threnos à la mémoire d'Hiroshima de K.Penderecki, davantage admirables pour leur conception. Pour autant vous ne trouverez pas non plus les très connus Boléro de Ravel et Adagio de l'américain Samuel Barber, la magistrale direction de la Symphonie n° 8 de Malher par Bernstein, l'admirable musique spéculative du Lamentatio de Krenek, la Turangalîla-Symphonie de Messiaen, le magnifique Summertime de Gershwin que je dédie à ma femme que je remercie à nouveau pour ces livres, mais aussi pour m'avoir fait découvrir plus avant le jazz, Stravinski, Isadora Duncan, Martha Graham ou encore le rock psychédélique au cours de longues heures d'échanges et d'écoutes.  


Mélomane, à défaut encore d'être musicien, écrivain et chroniqueur, c'est avec bonheur en résumé que je me suis plongé dans cette véritable bible musicale consacrée à la création et à ces musiques aux multiples aspérités, découvertes au lycée grâce à un professeur d'histoire passionné et à côté desquelles j'étais passé en réalité. Encore tout cela n'est-il qu'un aperçu des richesses offertes par ces incontournables Musiques savantes que je vous invite à découvrir par vous même en compagnie du passionnant ouvrage de Guillaume Kosmicki. Quant à moi je vous donne rendez-vous dans deux semaines avec Moondog qui étonnamment n'y figure pas – peut-être verrons-nous pourquoi - à l'occasion de la conférence d'Amaury Cornut intitulée Moondog à travers le XXe siècle.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire