mercredi 21 octobre 2015

Pas Liev, Philippe Annocque

Aujourd'hui sort Pas Liev. Ou peut-être pas. Peut-être Liev est-il déjà sorti. Ou peut-être pas. Le livre, lui, est en librairie. Philippe Annocque l'a brillamment écrit et Quidam joliment édité. Allez vous le procurer. Pour le même prix vous aurez Liev et Pas Liev. Un livre et une tuerie.

« Le débit était rapide, mais les syllabes se détachaient avec netteté dans l'espace. Liev s'est dit qu'il commençait à se faire tard ; Son ombre était longue. La roue avant de l'homme lui écrasait la face. »


« Et puis les choses sont allées moins bien. »


« C'était en plein milieu des champs. »
C'est là que tout a commencé. Du moins peut-on le penser. Au milieu des choses. En plein jour. In media res. In meridies. Le peut-on ? « Liev marchait depuis un bon moment », nous dit-on. C'est peu après qu'il s'est souvenu. Un peu. Deux fois. Au moins. Après, on ne sait pas. « On ne sait jamais ». Personne. Lui non plus. On le croit. On continue. Plusieurs chemins se sont offerts à lui déjà, et à nous, sans qu'on le voit. On est à la deuxième page seulement.

On est à la deuxième page. Seulement, et ce qui étonne tout d'abord, c'est la sensibilité aux couleurs, à la lumière. Au blanc, au rouge et au soleil qui les éclaire. Qui rappelle L'Etranger. C'est mot pour mot ce que j'ai noté à mon insu en marge du roman les deux premières fois que je l'ai lu. Car c'est un livre qui mérite plusieurs lectures. Ainsi ce qui étonne encore chez Liev c'est sa duplicité. Ou sa naïveté, c'est selon. Sa façon d'analyser les choses. Sa logique propre sous les dehors très terre à terre de ses souliers souillés. Sa mauvaise foi assumée. Sa bonne mauvaise foi, sartrienne, existentielle, existentialiste même, dans le fond comme dans la forme. Une mauvaise foi qui déforme, renvoie à La Nausée. Et à L'Etranger de Camus, confus, qui voit rouge, qui dit sang.

Sans coup férir, par à-coups, Liev nous délivre sa vision du monde, sa façon de penser, de percevoir ce qui l'entoure. « En réalité le soleil n'était pas si haut c'est l'horizon qui était bas. » Mais c'est à Kosko que l'on attend Liev, visiblement. Là qu'il se présente pour le poste de précepteur. Plusieurs chemins donc. On va y arriver. Mais avant cela il s'est passé quelque chose. Quelque chose d'apparemment anodin s'est passé. Se passe. Ou se passera. Quelque chose qui va déterminer tout à la fois : le récit, le passé, le présent et le futur de Liev et de Pas Liev, ou plutôt de son lectorat sans que celui-ci ne puisse jamais tout à fait déterminer quoi. Qu'importe. Pour Liev et Pas, les faits importent moins que ce qu'il faut faire ou pas. De fait, réellement, il y a eu cette petite construction de brique au bord de la route. Et l'oubli. L'oubli d'aller aux toilettes avant de sortir d'un cinéma sorti d'on ne sait où. Là Liev a vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû.

Dû être vu voyant quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir en fait. Mal vu peut-être, mal entendu sûrement, par un passant en bicyclette. Et moqué certainement. Car Liev pense qu'on le moque. Souvent. A tout le moins, Liev - ou Pas Liev c'est selon - se soustrait lui-même à l'analyse qu'il opère à tout va. Son va-tout peut-être serait qu'il ne saurait réellement pas. Ignore ou veut ignorer ce qui l'indiffère en réalité, mesurant toute chose à l'aune de ce qui est « agréable » ou « désagréable », « bien » ou « pas bien », « convenable » ou « inconvenant ». Une éthique qui, en distinguant l'éthos de l'èthos, les mœurs de l'usage, l'éloigne du sens comme du bien communs. Car Liev veut bien faire, c'est un fait. En ce sens il n'est au fond pas différent de nous. Voilà sans doute pourquoi il n'est pas Liev. Pourquoi il ne trouve pas la place qui lui échoit. Pourquoi on l'invite dans un débarras, à s'asseoir là où rien n'est fait pour. Pourquoi les enfants sont en vacances. Pourquoi on lui fait jouer le rôle de sous-intendant en attendant leur retour. Pourquoi tour à tour l'on se méfie ou l'on se fend d'un peu de sympathie pour celui qui n'est peut-être pas si fou dans le fond. 


Dans le fond « ce n'était jamais facile de répondre » - dans la forme non plus, c'est un fait - aux questions qu'on lui posait. Aussi, parce que lui, Liev ou pas, fait toujours en sorte de faire ce que l'on attend de lui, il se voit sans cesse contraint de rechercher des sèmes, signaux, signes distincts, à défaut, semble-t-il, d'instinct ou d'empathie. Surtout il réagit. A tout. A rien. Différent de, et indifférent à tout. Passif surtout. Il est ce qu'on lui fait. Ce que les choses lui font. Comme elles viennent. Comme elles vont. Bientôt Liev tourne en rond. La réalité de la chose c'est tout de même quelque chose, non ? « Et puis les choses sont allées moins bien ». Toujours en représentation, mal à l'aise ce faisant et toujours mal faisant, pris à défaut en porte à faux et sur le fil, Liev se défausse, tente de se rassurer, de fuir autant qu'il le peut. Le peut-on encore ? Le peut-il vraiment ? Et croire à une histoire avec Mademoiselle Sonia quand Magda est dans son lit ? Se croire précepteur, abhorrer Karl, faire et s'en faire moins accréditer qu'accroire ? Que croire ? Et qui ? Pas Liev. Mais Liev oui, certainement. Dilemme du Crétois. Menteur ou pas, Liev ? Pas Liev le narrateur, mais un autre non plus fiable, unreliable narrator qui se fend de cette fable, de ce conte philosophique, expressionniste et réaliste, conçu autour de ce personnage peu affable sans véritable atour.

Tour à tour éléphant au milieu du salon, nez de Gogol au milieu du quignon, portrait à la Picasso, pantin qui se prend pour un vrai petit garçon, homme ferdydurkien cuculisé à la manière de Gombrowitz, innommable à celle de Beckett, la figure de Liev relève de tout cela. Ineffable. Insaisissable. Déplacé, dérangeant et cependant indépassable. Doté d'un calme aussi relatif que remarquable. D'un caractère aussi effacé que son empreinte est indélébile. Débile léger ou massivement Asperger, Liev marque par sa folie qu'on imagine aisément se retourner contre lui ou autrui. Qui souffre de tics et de tocs, de paranoïa, d'un délire de persécution, prend la pose dans un rôle de composition, présuppose que les autres en font autant, se soucie sans cesse de ce qu'ils pensent et sans arrêt de ce qu'il paraît sans le savoir jamais. Liev est-il plus ou moins conscient que les autres, qui révèle, peut-être à son insu, l'hypocrisie sociale et salutaire, presque sanitaire, de ceux qui l'entourent ? « On ne peut jamais savoir ». Pourquoi ne se souvient-on pas de ce que l'on a fait la veille. « Impossible de se rappeler ». Est-ce normal ? Est-on normal ? Qui est-on ?

On dira ce que l'on veut de Pas Liev, ce que l'on peut surtout, dépassé par ce personnage singulier, pluriel, déterminant, aux noms, prénoms et pronoms fluctuants dont on sent qu'il sombre progressivement. Hors monde sans doute, immonde peut-être, entre la veille et le sommeil, le rêve et le réel, Pas Liev est lui-même comme personne. Et personne comme tout le monde. Personnage à la dérive, sans âge ni ancrage, qui se cramponne à ce livre pas éponyme. Qui étonne, détonne, dénote. Où les mots se répètent et résonnent. Que l'on lit dans le blanc des lignes. Un livre comme pas un. Comme Pas Liev. Un livre délirant, délivrant, cathartique. Où rien n'est dramatique mais où tout est très sûrement tragique. Où l'on doute, assurément. De Liev mais comme Liev. Un roman où l'on court à sa perte. Doucement mais sûrement. Dans lequel on se glisse. Où le sentiment d'étrangeté autant que la virtuosité sont omniprésents. Où l'on perd la notion du temps.

Aujourd'hui sort Pas Liev. Ou peut-être pas. Le livre, lui, est en librairie. Philippe Annocque aussi, depuis plus longtemps que lui. Dix ans au moins séparent ainsi ses Chroniques imaginaires de la mort vive et ses Mémoires des failles. Rien (qu’une affaire de regard), nous dit-il. Homme moderne, agrégé de l'être, des réseaux et de la Vie des hauts plateaux, Philippe Annocque aime les je et les mots, déblogue, capitaine ad hoc et Nemo, depuis presque autant de temps derrière ses Hublots. Quand Abeille ou Cendors érigent des univers, Annocque s'élève lui-même en homme-monde habité par de multiples personnalités, développant une autobiographie ubiquitaire et parallèle, ouvroir d'une vie potentielle réalisée via l'écriture et vouée à elle, une vie faite œuvre qui embrasse tout le réel à travers chacune de ses parcelles. 

Le tout au gré d'une construction dont on perd les clés au moment où l'on croit les avoir trouvées. Où l'on ne sait qui se méprend. Dont on ne se déprend ni se défend. Où l'on est contre, mais tout contre alors. Où la fiction nous prend tout entier. Qui dénonce la prégnance et la vacuité de l'habitude, de l'attitude, de l'identité. Où l'on a le temps pour penser sans le pouvoir vraiment. Où l'on tourne à vide. Où l'oisiveté est mère de tous les vices. Où tous les ressorts sont employés à raison, jusqu'à la typographie une fois encore intelligemment mise à contribution. Où l'on est Liev et Pas Liev à la fois.

Dense, intense, sur un pied, sans les mains, les bras levés, Pas Liev est un livre enivrant dont l'indifférence ne nous laisse pas. Une intriguée policée et policière dont on sent les prémices, où l'on - c'est à dire Liev - pense comme l'on pisse, sans toujours s'en rendre compte. Un livre où, quand il faudrait se rendre à l'évidence et rendre des compte, l'on est tenté de conclure par trois petits points dans la figure. 


Avec Pas Liev s'achève ici en force et en beauté notre série consacrée à la rentrée littéraire de cette année. Ou peut-être pas puisque je vous propose de nous retrouver ici même dans une dizaine de jours pour une rétrospective un peu spéciale dont les livres et leurs personnages seront les héros.

D'ici là vous pourrez découvrir sur les réseaux quelques titres aussi divers que supplémentaires parmi lesquels Victoria n'existe pas, La femme qui pensait être belle, Les enfants de chœur de l'Amérique ou encore Tyler Cross.

Je vous invite également à aller voir du côté de chez Lou, de ses excellentes Feuilles volantes et d'Un dernier livre avant la fin du monde et de la rentrée, où vous pourrez également (re)trouver et (re)découvrir Dans les ruines de la carte ou nos Dialogues impromptus autour de Cordelia la guerre.

dimanche 11 octobre 2015

Dialogues impromptus autour de Cordelia la guerre.

« Je construirai un diptyque, ici nous sommes emportés par les eaux, là mon présent à bouffer à des arbouses ou comment ça s'appelle. »
« Les canons sciés dépassent du bosquet. Ça fait une forêt deuxième, un étage hérissé au-dessus des feuillages moussus. Petit peuple hérissé. »

Cordelia la guerre - Marie Cosnay - éditions de l'Ogre


Bombardements en Orient. Réfugiés. Frontières. Chômage. Immolations. Femmes, enfants, esclaves, noyades, prisonniers. Morts. Masse. Du papier, du neutron, plus, plus. Trop de publications. Trop de paroles. Ça parle pour ne rien dire. Images, ondes, bruit : bombardement, bombardement, bombardement.

Traitement uniforme de l'actualité. Raz de marée de la pensée unique, idéologique, composée d'une multitude d'idées simples et identiques qui se renforcent, se rendent et se forcent à rentrer dans les rangs. Slogan et bras que l'on retient à grand-peine, sur lequel on s'assoit en guise de balai. Strange days et Strangelove, estrange époque où il est plus facile de désintégrer l'atome que de vaincre un préjugé. Tais-toi si tu l'oses ou prends ta dose. Ne pas dire, ou trop. Surinformation. Information sur information. Les mots ou la chose. Avec ou contre nous. Dialectique de l'instant. Choisir son camp. Prendre pour argent, content.

Scène internationale, scène sociale, scène politique, scène littéraire. Sur les planches alignés, sont les comédiens. Arc de cercle. Ou alors : sur les planches entassés, sont les comédiens. Pêle-mêle, forme vague, indistincte, qui parle trop fort, qui vocifère, déblatère, fait du cinéma côté jardin, et puis court. Tape du pied. Se croit visible quand elle beugle être transparente. L'assène. Scène déjà vue, scène figée, scène à la dérive, charriant le flot d'immondices passées vers un pire aval.

Léviathan, animal polymorphe. La queue du dragon, le serpent et le lion sur le même bateau. Veau d'or et vau-I'eau. Les flics et les enflures d'abord. Identification. Différenciation. Soudain le flot face à la forme vague. Pas si vague, la Vague. Revancharde, plutôt. Le bleu des Vosges et Versailles. Traité, tranchées et gaz moutarde. Et quatorze, de nouveau. Un siècle plus tard, la guerre sur le tard, mais préparée. Dans la lignée, la ligne de mire, de démarcation, la visée opportune : la tune. Les mots pour le dire et ceux pour le taire. Plus un mensonge est gros (plus il est répété) et plus il passe (pour une vérité). La parenthèse et la passe. Concentration des médias et dilution de l'information. Précipité vert de gris vers l'impasse.

Un seul coup : entre Cordelia la guerre. Elle est la figure antique et dressée qui pointe du doigt. Elle, monstre. Qui fait tomber les masques. Sous ses pas, le roi est nu. Ni tragédienne ni comédienne : opérante. Cordelia la guerre n'avale pas ; elle crache dans un flot de paroles les non-dits et les inacceptables. Inondations, crues, pluies obliques dans ses pages. Vague qui nous submerge, nous emporte, lame poétique qui tranche et déferle. Avec elle volent les hiboux et les furies. Cordelia la guerre, l'impitoyable. Coup de pied dans la fourmilière, table rase. Sa colère est contagieuse.

Contagion contre contagion. Déterminée à sortir des terres minées, Marie Cosnay dépasse, pose les choses et les mots comme ils sont, qui connaît la chanson, mine et l'air de rien. Rien ne peut venir de rien, dit-on, dit Lear. Morale pas chère dont on fait les dictons. Diktat et division. Multiplication des pactes. Ne pas claironner. Lear pour lire. Ecrire pour ne pas oublier. L'écriture comme ligne de fuite, ouvrant de multiples perspectives aux multiprises de l'angle mort et de la pulsion du même nom.

Le livre érinye exécute. Femme et force, libre, afflue. Marie écrit et les têtes tombent comme les héros. Plus de piédestal. Là-haut est une frontière orée où tout se brouille. Ils y perdent leur superbe, les Lear, les Kent, les pauvres Tom. Les salauds de riches dans leurs palais-cubes. Les décalés, les calques, les éminents qui miment et ne riment à rien. Hors, ils sont, ceux qui se pensent élevés. Dans leurs hauteurs, elle les débusque, Cordelia la guerre. De ses serres, elle saisit, arrache et déplume. Ebouriffe sans esbroufe. Dépiautés, Shakespeare et ses sbires. Aveuglés qui négligez ceux d'en bas, voyez venir les oubliés, ceux des parvis et des maisons de l'emploi.

Cordelia la guerre, ivre livre qui délivre la parole des indigents, indigènes nu-pieds qui, sans-voix, slament, hantent, le langage des possédants édentés qui, sous couvert d'argent, continuent d'ânonner les âneries des dits puissants. Ivre livre qui renforce la détermination dans nos choix de vie, des cris à l'écrit, de l'effraie à l'or frais. Ivre livre, rempart contre les rampants et leur pensée inique. Interfère dans le martèlement, ouvre l'évidence, la forge et force l'or à se changer en mais. Où donc, sous couvert de ne pas dire l'évidence, la subjugue par de subliminales interférences. Traduire l'infection d'un monde mal pensé. Guérir le mal commun par le bien dit.

Polysémie, sème les mots et joue avec les codes. Décode. Dénonce les impostures et les fausses postures. Affronte les discours aseptisés. Ivre livre, oui, celui qui remet de la vie dans le verbe et dans les actes. Enfin, la langue s'ébroue ! Encore faut-il qu'elle soit parfaitement maîtrisée pour la secouer ainsi. Et la tirer avec effronterie.

Tirage de tête et chef de file, Cordelia la guerre préfigure une nouvelle forme de littérature, frontale et elliptique. Qui dit, rapide, l'action, évite la rime facile qui paraphrase à la périphérie des villes. Poésie, prophétie, stase et extase, incantation : Marie s'abyme sur le promontoire à l'endroit des paroles, fait feu de tout bois, prophylactique et propédeutique à la fois.

Marie dit les pages. Numérote. Intervient. Prévient, commente, résume. Petit 1, petit 2, petit 3. Sent bien que c'est une histoire. Que ce sont des. Mais ne le dit pas tout à fait. Elle tait l'évidence. Expédie. Mais où est donc or ni car ? Après les conjonctions, les phrases s'abstiennent, souvent. Pas besoin de s'étendre, de coordonner, de subordonner : l'on comprend sans que. Au lecteur d'être vif. A lui de saisir, entre les lignes, les obliques, les perpendiculaires, les arches de feu, et la valse des pronoms. On, tu, nous. Je. Rare et soudain, le je. Intéressant.

Comprendre et prendre position. D'un côté de vieux paternalistes et de jeunes loups sans foi ni loi, le virtuel pour seule vertu. Faux métiers, faux selfs et faux sang bleu. La clique de Neuilly et ses têtes à claques, fils de Puteaux entrés dans Paris. Urbains, trop urbains, qui clignent de l’œil à la vue de l'ordre nouveau et transhumain qu'ils échafaudent. Face à eux, le coin du feu, les valeurs vraies, transvaluées, justes et réajustées, des nu-pieds. Luttes éclipsées dans la marge, réel réenchanté des mondes en chantier. Magie opératoire, humanisme antique, concret, des femmes et hommes vrais, qui embrassent la vie et le réel. Tout le réel. Pas le fantôme dans la matrice qui se dit tel.

Ectoplasme fuchsia, chevaux blancs, cheveux incandescents, et pleurent les serpents auprès des flics et des cow-boys. Fantastique qui accroît l'ultra-réel, alors que luttent les humains en vérité. Oui, les femmes sont vraies, et belles, femmes intelligentes et sans honte qui résistent et mènent à la bataille. Féminité imprégnée de puissance, incarnée. Zelda, si concrète par ses faiblesses et touchante par sa force, sans repos, qui pointe du doigt le palpable et le véritable. Cordelia et Gabrielle, si réelles. Deux femmes dressées qui avancent dans les halliers et les ronciers, avec leurs pieds nus et blessés. Et ces hommes qui les poursuivent jusque dans les bois comme on chasse les fantômes, ces hommes qui croient les aimer ou les haïr, et ne conçoivent que des images, écrans, fumée. Entrez dans le vrai, hommes, et voyez-les. N'adorez pas les fausses idoles, les amnésiques, les disparues. « Elle dit : femmes, femmes, mes sœurs ». Elle seule dit ce qui est. « Tout ce qui était épinglé s'arrache, s'envole et fait fureur. Une furie ramassée dans le corps et l'image d'un oiseau. »

Eric & Lou.

Vous pouvez retrouver ces dialogues impromptus sur le site de Lou ici, et Cordelia la guerre de Marie Cosnay, aux éditions de l'Ogre, dans toutes les bonnes librairies.

jeudi 1 octobre 2015

Archives du vent, L'Invisible dehors, Pierre Cendors



Labyrinthique, onirique et méditative, chamanique et médiumnique, évanescente et granitique : telle est l'oeuvre de Pierre Cendors que l'on découvre à travers ces Archives du vent, jeu de solitaire mouvant et émouvant, étrange et fascinant, de casse-tête et de patience, sorti au Tripode le 17 septembre.


« Est solitaire celui qui dit Je avec autorité et croit ce qu'il dit. Est solitaire celui qui vit en sécurité dans ses pensées. Est solitaire celui qui voit le monde à travers elle et ne voit qu'elles. Storm, lui, voyait au-delà ». 


Fondu au noir. C'est encore peu de le lire, il faut le voir pour le croire. Artiste tardif aussi discret qu'insaisissable, Egon Storm est l'inventeur d'un nouveau genre cinématographique basé sur un procédé exclusif d'archivage numérique - le « Ciné Art-chive », ou « Movicône » - permettant de faire jouer les morts. Marlon Brando, Robert Mitchum, Louise Brooks surtout, ou encore Adolf Hitler, qui peuplaient jusqu'alors l'imagination de ce cinéaste hors du commun et du temps, reviennent ainsi sur le devant de la scène avec une telle véracité que leurs rôles antérieurs passent pour composés et compassés. En l'espace de trois films – Nebula, La Septième Solitude et Le Rapport Usher – et d'un document audio retraçant leur genèse, transmis à cinq ans d'intervalle à Karl Oska, ancien camarade propriétaire d'un ciné-club - « l'apprenti sorcier du cinéma islandais » devient à proprement parler une légende.


C'est à l'occasion de ce dernier document qu'Oska découvre l'existence d'un quatrième film inédit intitulé Solness, en même temps que celle d'un certain Erland du même nom auquel Storm s'adresse. Commence alors une véritable enquête visant à faire toute la lumière sur les éléments passés et présents de la vie d'Egon Storm, camera obscura - salle obscure et chambre noire à la fois – au sein de laquelle celui-ci développe et projette les films qu'il conçoit. Une investigation qui constitue également une formidable mise en abyme du travail de création en interrogeant la part du déterminisme et du libre arbitre, du réel, de l'imaginaire et de l'identité, à travers un récit à tiroirs, eux-mêmes à double-fonds, magasin d'écriture où l'on retrouve pêle-mêle un carnet de moleskine, une déesse en terre cuite, un Berreta, la date de l'équinoxe - à laquelle j'ai moi-même commencé la lecture de l'ouvrage – et ce grand poème qui s'intitule 



Archives du vent

Illustrant cette boîte de Pandore, la photo de Louise Brooks qui se dévoile, dame de pique au regard acéré dont l'image est inversée au verso. Au cœur de ce miroir, trois cents pages de blancheur noircie réunies coupées au montage par des intertitres à la manière d'un film muet. De l'ensemble se dégage le parfum nostalgique et suave de cet « autre réel » qui, désert, attend la venue de cet homme qui lui ressemble, à mi-chemin entre Borgès et Fellini. Cet homme c'est Egon Storm, réalisateur des Best films never made, envoûteur ou visionnaire, chaman ou meurtrier, qui se dédouble, s'autocite, se carapate derrière ses livres pour mieux s'exhumer et disparaît pour mieux se trouver, amateur de théâtre et de films noirs qui, tel Corto Maltese, réunit à la fin de l'envoi ses personnages restés sur la touche. A moins qu'il ne s'agisse de Pierre Cendors lui-même, auteur et archétype du Voyageur sans voyage et de L'homme caché, prestidigitateur qui s'écrit Goodnight Houdini et Adieu à ce qui vient avant de réapparaître plus loin.


« Avec Storm, vous le comprendrez bientôt à votre tour : plus une chose semble certaine, moins vous en êtes possédé de la certitude ». Ainsi, pour solitaires que paraissent ses personnages – témoin Solness, cet « autre solitaire » - tous demeurent liés, se fondent et se confondent, au point de nous faire oublier qui est qui. (« C'est moi, songea Strom. C'est moi, songea Erl. - Ni l'un ni l'autre, ajouta une voix. ») Au gré des changements de focalisation, Pierre Cendors - ou Egon Storm, qui sait ? - se glisse ainsi avec la même aisance dans la peau du jeune Erland en mode Kennedy Junior fin de siècle (« ce type, seul sur son banc, le genre à se faire dépouiller et s'en foutre, c'est moi, enfin, c'était moi cet après-midi là ») que dans celle de Straum et de Storm. Qui, acteur, scénariste réalisateur et metteur en scène, fait dire à l'un de ses personnages « Nous courons tous comme des acteurs dans un putain de film d'action sans scénario » pour mieux y remédier, à sa façon.




« Mon histoire n'est pas un roman [...] C'est une formule talismanique pour sortir du monde sans en sortir ». Magie opératoire, rituelle, combinatoire et à « géométrie aléatoire », le cinéma permet à Storm comme à Cendors tous les ralentis, accélérés, marches arrière, arrêts sur images, contre-plongées. Sans omettre pour autant l'importance du hors-champ et des souvenirs-écrans, il impose au spectateur d'adopter le « recul nécessaire » pour apprécier la profondeur de champs investis, l'éclairage et la variété des points de vue ainsi offerts. Si les synopsis des films de Storm ont la force du court métrage, l'enchaînement des chutes et des univers, le sens du dialogue et de l'image, révèlent l'étendu des talents de nouvelliste, de poète et de romancier de Pierre Cendors qui nous livre un roman que l'on aimerait voir adapté sur grand écran tant son écriture fait tour à tour et sur tous les plans la part belle à l'imagination et au vide, à l'immobilité et au mouvement.


« Mon œuvre est toute ma géographie et chaque volet de la trilogie, la cartographie d'un autre réel. » Un réel sensible mais fugace, construction immuable, multiple, poreuse et minérale, château de cartes aux escaliers d'Escher, tour lunaire d'ivoire et d'hiver, palais des vents où la dureté de la glace disparaît sous les doigts du visiteur errant, l'obligeant à revenir sur ses pas pour ramasser les cailloux laissés à son intention, à se frayer un chemin parmi les ruines, à rétablir l'équilibre de cette architecture mise à mal grâce à une « carte mentale » établie progressivement. Un roman-monde, plein, possible et mémoriel, qui rappelle évidemment Le cycle des Contrées de Jacques Abeille, son univers échoïque et labyrinthique, sa maîtrise de la langue et de ses différents registres, l'« érotisme tellurique » et la disposition des Jardins statuaires, Le voyage du fils et cette « légende noire », enfin, qui entoure l'œuvre de Maître Jacques et, à travers celle du mystérieux Egon, celle de Maître Pierre que je vous invite à découvrir aujourd'hui.




« Tant que tu peux revenir, tu n'as pas vraiment fait le voyage » déclare Roger Munier en épigraphe des Archives du vent, qui rappelle également, dans ses thèmes et questionnements, Les Chemins de retour d'Alfons Cervera. « Il m'avait fallu attendre plus de vingt ans avant de comprendre que, par réalité, on me désignait l'impasse quotidienne dans laquelle vivre et, par monde, l'endroit où cette (dés) intégration organisée avait lieu ». Et c'est peu dire qu'il faut lutter, non seulement pour revenir à ce que l'on a fui - « La réalité, la vie, le monde- la feinte trinité » - mais aussi pour quitter cet univers interlope, inépuisable et magnétique, littéraire et cinématographique où règne l'intertextualité. Alors, n'attendez plus. Entrez dans cet étrange ouvrage qui allie la magie et la science, la pensée et la vision. Venez vous initier aux mystères de l'Oracularium, du Pandoracle et de l'Holoscope, de « l'arythmétique nihiliste » et du « dorveil » en compagnie de Storm, de Solness et de la sybilline Caxandra. Embarquez pour cette Nova Terrae, monde persistant où se rejoignent la fin et le commencement, cet « autre réel » qui se nomme

 
L'invisible dehors

« Comme Magnus Morland, je ne viens pas en Islande pour les appâts touristiques, sa culture ou même son histoire […] Je viens pour rejoindre l’autre côté d’une vision qui m’habite depuis de longues années. » Journal de voyage et d'écriture, prélude ou spin off des Archives du vent joliment publié par les bien nommées éditions Isolato au printemps 2015, L'Invisible dehors, carnets islandais d'un voyage intérieur, raconte l'expédition menée par Pierre Cendors dans le cadre des Archives. Or, sitôt parvenu à destination, le voilà qui cesse d'écrire, oublie ce pour quoi il est venu, ressent la nécessité de se dépouiller des oripeaux de « l’affairisme amnésique » de nos sociétés avant de parvenir à consigner par le recours à la poésie et l'aphorisme cette expérience aussi personnelle que professionnelle. « Le reste viendra plus tard » déclare-t-il alors, qui mène à d'autres lectures, à la réécriture, à l'écriture, enfin, des Archives du vent.


« On habite tous, pour le moins, deux mondes ou deux réalités : le monde des choses immédiates, communicables […] et l'autre monde, le monde intérieur, insaisissable. » Espace conceptuel et poétique entre l'hors et l'en, peuplé de songes et d'instants marquants, L'invisible dehors constitue la matière brute, génétique et originelle, en fusion, qui alimente les Archives. Un voyage vécu et rêvé à la fois où, sous « l'autorité invisible » d'Egon Storm, tout est synchronicité, Pierre Cendors cherchant sans relâche cette « voie de communication avec l'univers » à travers la magie, naturelle cette fois, du « langage sauvage du dehors ». Un langage contenu dans l'infinie présence du paysage comme présage, entre « silence indicible » et « vacuité sonore ».




« Pour le romancier comme pour le poète, faisant soit œuvre d'imagination, soit œuvre de vision et, idéalement, l'un et l'autre, tout fait sens. » De L'Invisible dehors aux Archives du vent, de l'Irlande à l'Islande, coexistent ainsi une multitude de chemins, ceux de Milosz et ses Sept Solitudes, de Kenneth White, d'Artaud, de Borges ou de Georg Gudni - peintre fascinant dont l'évocation envahit progressivement tout l'espace de ce court mais dense ouvrage qui tente de saisir la matérialité propre à la géographie intérieure – qui, tous, mènent à un seul homme : Magnus Morland, obscur figurant des Archives qui « recule obscurément en lui » et « lit à rebours » les citations contenues dans ce récit. « Je progresse autant que je reviens sur mes traces » nous confie mine de rien Pierre Cendors à l'issue de son voyage, éclairant d'un même coup de projecteur le vrai visage du personnage et la construction en double hélice des Archives.


« Que vient-on chercher au bout du monde, là, où l'homme n'est pas ? Cette méditation, qui ouvre et clôt mon dernier roman, ne m'a jamais concerné aussi directement qu'aujourd'hui. Preuve, encore une fois d'une complicité “'professionnelle”' entre la fiction et la réalité. » L'invisible dehors, ces archives des Archives, auraient pu rester inédites, à l'instar de ces notes de lecture ou de ce travail préparatoire perdu dans les méandres de la rédaction, si la vie de Cendors comme la mienne ne se fondaient dans le noir de l'écriture. Dans cet autre invisible, cet autre dehors, cet « autre réel » encore, que celui où j'ai lu L'Invisible dehors, vu Paris Texas et Vertigo, pré-vu le Septième sceau, Les Ailes du désir ou Horizon perdu, pièces communes de nos univers respectifs dont l'appel m'a conduit à condamner certains titres de la rentrée que j'avais prévu de mettre en lumière mais que vous pouvez retrouver en partie ici et prochainement .


Ainsi, comme passent les heures, de tout ceci ne demeure, à quelques jours de l'automne, qu'une feuille, une seule pour une fois, consacrée au Tripode. Une seule quand il en faudrait au moins trois de plus, une par sortie de ce mois, une par mois qui nous sépare de la dernière consacrée au cycle des Contrées de Jacques Abeille que nous retrouverons très prochainement. Une forêt de feuilles en vérité, quand il s'agit de présenter ce monument à lui seul que constitue ce « grand livre du vent » que sont les Archives du même nom et, en complément, cet « autre solitaire » incarné par L'Invisible dehors qui le précède. Deux très beaux ouvrages pour lesquels je tiens à remercier Lucie et la maison, que je vous invite à retrouver à l'occasion de la sortie d'un autre monument exceptionnel : Vie ou Théâtre ? de Charlotte Salomon.


« L’art n’est rien d’autre que se donner, peut-être pour échapper à la solitude à laquelle chaque être humain est soumis. Et c’est en créant que l’on exprime ce que l’on est. » y déclare Charlotte, en écho à Egon. Sur ces bonnes paroles qui en appellent d'autres encore, je vous retrouve dès la semaine prochaine pour une chronique exceptionnelle, exécutée sans coup férir ni filet, à deux voix et à quatre mains, par Lou (toujours aux commandes de ses Feuilles volantes et désormais chroniqueuse pour Un dernier livre avant la fin du monde) et moi-même dans l'antre de L'Ogre : celle du formidable Cordelia la guerre de Marie Cosnay.

©Crédits Textes et illustrations Eric Darsan, Pierre Cendors, Le Tripode, Lars Bohman gallery