jeudi 12 novembre 2015

Rentrée littéraire : dernier inventaire avant liquidation

Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, me répétait souvent ma grand-mère. Ce que je m'empressais de répéter à mon tour, histoire d'en rajouter un peu. Aujourd'hui, quand je fais le tour de mon blog et passe en revue ses mues, j'avoue que mes chroniques rétrospectives – écrites au lance-pierre, au lance-grenade et, de façon générale, à l'occasion – me gênent un peu aux entournures, tout à la fois trop uniformes et trop cavalières. Dans le même ordre d'idée, j'avais imaginé écrire celle-ci en un tour de main, voire à la cosaque ou à l'emporte-pièce. Mais les idées ayant, pour peu qu'elles soient plusieurs, comme les livres une sainte horreur de l'ordre, je laisse finalement à Frédéric Beigbeder le soin de l'intitulé.

J'avais prévu et annoncé pour cette rentrée littéraire des articles plus fréquents et plus courts qu'à l'ordinaire. Mais, si j'ai pu tenir un rythme de lecture plus soutenus, je n'ai pu me résigner à évoquer de façon lapidaire des livres que je considère en bonne part, chacun à sa manière, comme des monuments. Et ce, aux dépens d'autres ouvrages auxquels je souhaitais, dans une moindre mesure, faire écho. Pas pour le blog pour des raisons de cohérence, de ligne, de format, de temps, d'espace. Mais pas de côté pour autant. Des Pas de côté donc, que vous pouvez d'ores et déjà retrouver sous la forme d'un album photo commenté sur les réseaux.

Pour ces mêmes raisons, il m'est difficile de laisser - ne serait-ce que pour un temps – ces monuments explorés, sans un dernier coup d'éclat, de semonce, d'état et de fait, dans la forme comme dans le fond. C'est pourquoi j'ai souhaité, à tort ou à raison, donner à cette rétrospective les allures d'un roman feuilleton-d'aventure-théâtral-en-un-acte, exercice contre nature destiné à mettre en scène sous un angle différent les chroniques publiées et à rendre une nouvelle fois hommage aux livres, auteurs et éditeurs évoqués. En deux mots de procéder à un

Dernier inventaire...

Bien entendu il y avait eu des signes, une ligne, une voie. Il y avait eu bien entendu Le Mot et le Reste, bien lu recycle des Contrées, bien sentie la série américaine, Saroyan, London et leur morale à géométrie variable. Les Gaspilleurs et Le passager clandestin. La nécessité de lire et d'écrire à tout va, de jouer son va-tout et de Mentir à perdre haleine. Un mentir vrai, cela va de soi. Il y avait eu le scintillement argentin, l'éclipse Saer et son efficiente Glose il y a bien longtemps déjà. Et puis, plus près de nous, Les chemins de retours de Cervera. Autant de sentiers lumineux et détournés, autant de Contre-Allées, de lieux imaginés qui tous m'ont amené, à la veille de la rentrée et de la sortie de Merci, à demander à l'éditeur 

Quoi faire


Question-réponse que Katchadjian, mieux qu'aucun autre, avait enchâssé tel un Grand Os, artefact rayonnant, à l'ombilic du monde. Et avec elle cette joie fulgurante et dévastatrice qui vous saisit à l'idée que l'on puisse – Encore ? Déjà ? - écrire comme cela. A l'idée que la littérature ça peut-être ça. A l'idée que le rêve – que ce que l'on voulait écrire sans bien savoir quoi, c'est-à-dire lire – se réalise là, devant soi. Et ce malgré le beurre froid dans les poches, la corde raide, la concupiscence et la censure, la peur de se tromper et ses conséquences, la paralysie, la chute et la décrépitude, la peine et la nausée, la nervosité et la guerre. Malgré le sentiment que « les choses se compliquent », se « tendent » et « dégénèrent » pour les oniriques et incessants migrants de ce livre entêtant. Malgré la peine de prison encore encourue par Katchadjian pour s'être réfugié au cœur du labyrinthe borgésien au lendemain de l'acquittement d'Erri de Luca. Il faut dire aussi que Quoi faire est aussi un formidable livre politique et libertaire.

A peine cette question posée, brusquement la rentrée littéraire. La prescription uniforme, presque la conscription. Il n'y a plus d'apprêt, on le sait, à Saint-Germain-des-Prés. Juste un avant. Liquidation à la Hune. A la Deux, magots. Entre les soldes du lointain Printemps et celles du Nouvel An. Prix au rabais malgré les exceptions. Qui confirment la règle. De Troie, évidemment. Et les chevaux légers de même, outsiders aux côtés de ceux de trait coiffés au poteau, cheveux défaits en berne et mise en plis mis en bière. Quand, au détour de mondes et de Vies Parallèles, soudain ce cri :

Merci


Katchadjian, encore lui. Le même point de mire, la même liberté pour visée, la tyrannie de l'absurde toujours en ligne de front. Entraîné par les événements il ne s'agit plus de savoir Quoi faire, mais comment. S'impose alors, à la guerre comme en littérature, la nécessité des hommes et des femmes, des armes et de l'argent. Des hommes et des femmes, il y en a encore : Marie Cosnay, Stéphane Vanderhaeghe, Philippe Annocque et Pierre Cendors, mais aussi Rich, pour ne citer qu'eux. Des armes il en va de même, à commencer par le langage et par les livres. Dans Cordelia la guerre et dans Archives du vent il y a un Berreta, dans Merci et dans Charøgnards quelques fusils, dans Pas Liev au moins une brique. Quant à l'argent, justement, il manque. Tout le temps. N'en déplaise au président de la Société des auteurs qui déclarait il y a peu qu'il n'y en a pas besoin pour écrire un livre. Tout en reconnaissant que c'est « beaucoup plus compliqué sans ».

Mais de quoi parlons-nous ici ? Depuis quand peut-on sur le même pied parler du dedans des livres et des dehors de l'édition ? Certains déjà ne suivent plus, perdus dans ce fourre-tout foutraque et indécis et demandent Merci. Ils ont raison. Car, en plus de faire partie de ces livres rares qui ici et là ne nous accordent la grâce de les comprendre qu'à condition que l'on ait éprouvé dans son corps l'expérience de lecture à laquelle ils nous convient, Merci convoque dans le détail, ce qui est sombrement génial, cette révolution perpétuelle, commune à toutes les sociétés humaines, en tout temps et en tous lieux, qui mène de la révolte à l'endoctrinement, de l'espoir aux exactions, de la libération à l'oppression. La dialectique létale de l'injustice subie et infligée qui ainsi se perpétue de cachot en château et dont l'ombre perdure tant que demeure le moindre mur.

Murs de la honte, murs des Lamentations, mur-mur dos à dos, le froid et la goutte au front, camps de concentration mis à contribution. Gérer le flux à tout prix, mais pas trop. Pour combien de temps, combien de migrants, demander un devis. Murmure qui monte, rumeur qui gronde. Elle marche vite Cordelia, rattrape l'actualité et lance des

Paris sur l'avenir


Guerre, bombardements, rayonnement d'ondes électromagnétiques, empoisonnements, attentats, pandémies, épidémies, radioactivité : « Ces choses-là arrivent, dit Mitchell. Pour de vrai ». Pour y pallier, Zukor joue et rejoue des scénarios toujours plus gros, toujours plus improbables. Le problème c'est que, si Mitchell réfléchit beaucoup, il évite généralement de penser. Alors quand la catastrophe advient, il n'est plus temps, ni de l'ajourner ni de l'infléchir, tant et loin s'en faut. Venu des Etats-Unis, cet autre pays du langage, Paris sur l'avenir se présente comme un petit théâtre des catastrophes avec de vrais humains dedans. Un roman sombre et truculent, drôle et gentiment - mais sûrement - barré, à l'image de notre héros qui fait également écho à l'actualité, entre capitalisme carnassier et reflux des migrants, et vous invite aussi réellement à vous réfugier au Sous-Sol et à remettre en question votre mode de vie avant qu'il ne soit trop tard, avant que ne débarquent ceux qui, envahisseurs ou réfugiés, passent aux yeux de certains pour des

Charøgnards


Les mots sont comme les corbeaux : insaisissables, invasifs, erratiques et volatiles. Face à cette « allégorie » fatale et futile, le travail de l'écrivain, vital et utile. « Ne cédons pas à la facilité du langage ». Allions sens et son, forme et fond. Rallions l'effet. Raillons les faits. Entre poème prosaïque, révolte poétique et transe hypnagogique, Stéphane Vanderhaeghe use avec ses Charøgnards de toutes les ruses et démontre la capacité d'un style et d'une expression inventifs et soutenus, prophétiques et réels, contagieux plus que prophylactique, à élargir la perception, « promesse d'un avenir qui » avec ce roman à l'envergure atypique qui, entre envolées lyriques et piqués typographiques, ouvre au regard du lecteur et de l'édition de larges horizons aux confins desquels s'inscrivent les 

Archives du vent


Labyrinthique, onirique et méditative, chamanique et médiumnique, évanescente et granitique : telle est l'œuvre de Pierre Cendors qui se dévoile avec ce livre unique, jeu de solitaire mouvant et émouvant, étrange et fascinant, de casse-tête et de patience. Un roman-monde, plein, possible et mémoriel qui constitue également une formidable mise en abyme du travail de création et rappelle évidemment Le cycle des Contrées de Jacques Abeille. « Tant que tu peux revenir, tu n'as pas vraiment fait le voyage » déclare Roger Munier en épigraphe des Archives. Et c'est peu dire qu'il faut lutter, non seulement pour revenir à ce que l'on a fui - « La réalité, la vie, le monde- la feinte trinité » - mais aussi pour quitter cet univers interlope, inépuisable et magnétique, littéraire et cinématographique où règne l'intertextualité à l'image de 

Cordelia la guerre


Formidable relecture de Shakespeare auquel nous avons Lou et moi voulu rendre hommage par des dialogues impromptus. Exercice dans l'exercice, et pas de tout repos, mais ô combien jubilatoire, révélateur et salutaire. « Je construirai un diptyque, ici nous sommes emportés par les eaux, là mon présent à bouffer à des arbouses ou comment ça s'appelle. » Bombardements en Orient. Réfugiés. Frontières. Chômage. Immolations. Femmes, enfants, esclaves, noyades, prisonniers. /« Les canons sciés dépassent du bosquet. Ça fait une forêt deuxième, un étage hérissé au-dessus des feuillages moussus. Petit peuple hérissé. » Scène déjà vue, scène figée, scène à la dérive, charriant le flot d'immondices passées vers un pire aval. Coup de pied dans la fourmilière, table rase. Le livre érinye exécute. /Ivre livre qui renforce la détermination dans nos choix de vie, des cris à l'écrit, de l'effraie à l'or frais. Ivre livre, rempart contre les rampants et leur pensée inique. Interfère dans le martèlement, ouvre l'évidence, la forge et force l'or à se changer en, mais 

Pas Liev


Pas Liev, évidemment. Sa logique propre sous les dehors très terre à terre de ses souliers souillés. Sa mauvaise foi assumée. Sa bonne mauvaise foi, sartrienne, existentielle, existentialiste même, dans le fond comme dans la forme. Une mauvaise foi qui déforme, renvoie à La Nausée. Et à L'Etranger de Camus, confus, qui voit rouge, qui dit sang. Sans coup férir, par à-coups, Liev nous délivre sa vision du monde, sa façon de penser, de percevoir ce qui l'entoure. Insaisissable. Déplacé, dérangeant et cependant indépassable, Liev est lui-même comme personne. Et personne comme tout le monde. Avec lui en tous les cas Philippe Annocque nous offre un livre délirant, délivrant, cathartique où l'on - c'est-à-dire Liev - pense comme l'on pisse, sans toujours s'en rendre compte. Un livre où, quand il faudrait se rendre à l'évidence et rendre des compte, l'on est tenté de conclure par trois petits points dans la figure. Et une œuvre que l'on retrouvera avec Liquide 

... avant liquidation

Et la liquidation n'est pas loin à Saint-Germain. Quand en avoir ou pas et passer à l'action se résume à être côté en bourse. Quand la concentration devient une affaire de camp et l'édition de clan. Quand on préfère miser sur la quantité plutôt que sur la qualité. Inonder le marché et haranguer le passant. Compter sur ses lauriers pour rallonger la sauce. Sur le frontispice plutôt que sur les fondations. Sur le manque de palais que l'on entretient ainsi. Quand il faudrait éditer moins, mais mieux, se consacrer à chaque livre avec autant de ferveur, avec autant de passion. Et brûler ses vaisseaux. Et risquer la maison. Quand d'autres avec passion, dans le même temps s'y risquent et réussissent, l'on sent, l'on sait, que la révolution, du moins l'évolution, est en marche. Même les jurés, après un instant de panique, une sensation de flottement, ont suivi le mouvement. Tant et si bien que si le prix Décembre sent le sapin, les autres s'en tirent plutôt bien. Le Médicis avec Günday et Galaade, Le Wepler avec Senges et Verticales ou encore le Goncourt, peinard, avec Actes Sud et Enard.


La rentrée littéraire ne fait pas vendre davantage. Mais autrement. C'est pourquoi elle doit être un champ de bataille et d'expérimentation. Un athanor où le plomb se change en or. Si ce n'est pas le cas, aucune leçon à tirer sinon l'abstention, suivant le bon conseil de Mirbeau et Micberth. Il n'y a pas de désaffection des lecteurs, pas de cadavre de la littérature, simplement deux tentations. D'un côté le désir magnanime de vouloir ménager les vivants, quitte à leur épargner la vue du sens. De l'autre, la volonté assassine de vouloir laisser de beaux restes. Le choléra ou la peste. Pour avoir ici même cédé aux deux, je m'en lave aujourd'hui les mains et les yeux, ne lis et ne chronique désormais plus que ce que j'aime passionnément. Et vous invite à faire de même. Dans une société où l'on confond souvent le symptôme et la maladie, la littérature, elle, se porte très bien, merci. J'ai eu le plaisir de la rencontrer à plusieurs reprises pendant cette rentrée littéraire et je tiens aujourd'hui à remercier ceux qui la servent si bien. 

« Ils ont toujours été là, discrets, en marge de nos habitudes civilisées. Anodins, invisibles. Sauf qu'aujourd'hui les choses sont en train de changer. » Cette phrase de Charøgnards pourrait sans conteste constituer l'introduction d'un manifeste et ce que je dis de ce beau livre un hommage à ces éditeurs indépendants qui constituent la relève face aux dits grands ou gros. Une relève qui, sous les dehors barbares de ses noms de guerre – ici, Le Grand Os, Le Tripode, Quidam, L'Ogre ou encore L'Œil d'Or – et de ses noms de lieux – là, Zones Sensibles ou La Contre Allée – représentent autant de Vies parallèles. Autant d'auteurs, d'ouvrages et d'éditeurs qui participent à l'exsurgence d'une forme nouvelle de littérature à laquelle, il me semble et je l'espère, nous assistons en France. 

Une forme qui interroge le fond, marquée par l'ellipse et l'inachevé, ouvrant au devenir une infinité de combinaisons, dans laquelle le premier « je » se dissout lentement, imperceptiblement, pour céder la place à cet « autre » dont parle le Rimbaud voyant, et l'interpeller à la seconde personne. Une forme qui me parle et que j'explore dans mes propres travaux y compris, d'une certaine façon, par l'entremise de ce blog. Mais nous en reparlerons. En attendant, action !

Rentrée littéraire : dernier inventaire avant liquidation

Avec, par ordre d'apparition : 
Quoi faire (special guest de la rentrée), Pablo Katchadjian, Éditions Le Grand Os​ 

Merci, Pablo Katchadjian, Guillaume Contré, Vies Parallèles
Charøgnards, Stéphane Vanderhaeghe, Quidam éditeur
Archives du vent, Pierre Cendors, Le Tripode
Pas Liev, Philippe Annocque, Quidam éditeur

Mais également :
et bien d'autres encore qui ne manqueront pas avec le temps d'y faire leur apparition.

Remerciements :
A tous ces excellents livres, auteurs, traducteurs et éditeurs qui donnent un sens à la lecture, à l'écriture, à l'édition, à la rentrée même et, allons bon,  à la vie. A tous, Merci et longue vie ! 

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